mardi 10 mars 2009

trois messes chaque jour

Pendant chaque jour de Carême, du lundi au samedi
  • Messe à 08h00
  • Messe à 12H30
  • Messe à 19H00
Centre Saint-Paul | 12 rue St-Joseph | 75002 Paris | 01.40.26.41.78

Le Père Ange de Bellaigue

Il y a un an, le 9 mars 2008, s'éteignait le Père Ange. Un moine dans toute la force et dans toute la beauté de ce terme. Monasticus : un homme seul. Il s'est battu seul contre la maladie qui l'a emporté. Il s'est battu en offrant sa vie, il s'est battu en mettant sa vie en jeu pour ses frères. Le moine est forcément un solitaire, par le silence dont il s'entoure. Mais le moine n'est pas un ermite. Il vit pour ses frères. Ce qui est frappant pour tout visiteur au fin fond de la Combraille, à Bellaigue, ce qui m'a frappé lorsque je suis passé les voir, lorsque je me suis arrêté chez eux, en 2004, c'est la sérénité des moines, dont on sentait qu'ils étaient bien gouvernés. Le Prieur étendait sur chacun d'eux le manteau de sa riche vie intérieure et de la liberté qu'une telle intensité confère. Quel rapport entre frère Matthieu le bulldozer et frère Bernard, l'intellectuel ? La profondeur de la vie intérieur dont le supérieur est toujours le garant ultime. Contre l'illusion. Contre la fausse rigueur. Contre la superficialité.

Le Père Ange a voulu offrir sa vie pour le pape. J'avais eu l'occasion de réaliser un entretien avec lui pour la lettre Pacte. Et j'avais été impressionné par la conscience tranquille qu'avait ce moine de son autorité. Qu'il ait voulu offrir sa vie, lui si jeune encore, la quarantaine juste dépassée, pour le pape, c'est, je crois, parce qu'il savait combien dans le Royaume de Dieu, le petit Royaume du Monastère, le grand Royaume de l'Eglise universelle, l'autorité assumée est une chose grande et salutaire.

Le Père Ange insista, avant de mourir, sur l'essentiel de la vie monastique, qui est l'amour. Amour et autorité ? Quoi qu'en pensent ceux que Bernanos appelait les imbéciles, c'est la même chose. L'exercice serein de l'autorité est un service, comme le Christ l'enseigne explicitement (Lc 22, 24). C'est cet exemple que nous laisse le Père Ange, venu de son Brésil natal, faire vivre en France un foyer ardent de vie monastique, dans le dénuement, dans le froid, dans la joie de la fidélité. Merci à vous, Père Ange et priez pour nous !

lundi 9 mars 2009

Politesse et amitié

Deux questions ont retenu mon attention, parmi vos récentes contributions à la tenue de ce blog : l'une sur l'amitié entre homme et femme, l'autre sur la politesse. Je voudrais les aborder ensemble, quitte à y revenir dans le détail, parce qu'il me semble qu'elles renvoient l'une et l'autre à ce que l'on peut appeler la christianisation des mœurs.

J'ai été élevé avec quelques leit-motiv par ma chère maman, et parmi ceux-ci, celui sur la politesse : "c'est la fleur de la charité". Je crois qu'effectivement la politesse renvoie, en pays chrétien, à une délicatesse pour l'autre quel qu'il soit. Elle manifeste l'égalité fondamentale des hommes entre eux au-delà de la diversité des conditions. Qui dira la politesse d'un prince chrétien authentique, ce mélange de familiarité, de proximité et de distance qui forme un cocktail inimitable, ce que l'on a fini je crois par appeler "la classe".

Dans le monde bourgeois, né au XIXème siècle, dont Frédéric Rouvillois s'est fait l'historien érudit et drôle, la politesse, naguère "fleur de la charité" devient son contraire : un code de reconnaissance. Un exemple ? Le baise-main, indépendamment de la beauté du geste, sur laquelle je vais revenir à l'instant, devient une manière de manifester "qu'on en est" et que les autres "n'en sont pas". Il me semble que celui qui m'a posé la question de la politesse était particulièrement sensible à cet aspect élitaire, qui n'a effectivement plus rien de chrétien et qui renvoie bêtement à une sociologie.

Lorsqu'on parle de la politesse, il me semble qu'il faut soigneusement distinguer ces deux dimensions, toutes deux largement caduques socialement. On ne peut pas se passer d'une forme de politesse, surtout en tant que chrétien. Il faut donc se souvenir d'avoir à choisir des formes, les moins artificielles possible, qui permettent de manifester à chacun quelque chose de la divine charité.

Quant au nouveau milieu censé incarner "l'élite", le "milieu" bourgeois-bohême, dit couramment bo-bo, il se caractérise par une simplicité affichée et revendiquée, par une camaraderie qui provient, me semble-t-il avant tout d'une sorte de nivellement des classes, au sein de ce groupe, chacun renonçant à avoir son histoire personnelle pour mieux arborer les signes ostensibles de la branchitude ordinaire (Ah les marques !), dans un souverain mépris pour qui ne les a pas. C'est un nouveau code, ce n'est qu'un code, qui ne doit pas nous empêcher de cultiver notre naturel (et donc nos différences), quitte à jouer le jeu du code et de sa superficialité de temps en temps quand il en vaut la chandelle.

Dans ce milieu, on cultive la camaraderie entre hommes et femmes, jusqu'à parvenir à un comportement "unisexe", que la mode vestimentaire favorise évidemment. Le prestige de la culture homosexuelle influence aussi les comportements dans ce sens.

Il est clair que cette camaraderie ordinaire (qui ne laisse que msn pour "draguer") n'a rien à voir avec l'amitié entre homme et femme que le christianisme (religion des personnes libérées par le Christ) a rendu possible. L'amitié entre homme et femme qu'évoque mon correspondant naît de la diversité des perceptions et de la vision du monde qui sont celles d'un homme et d'une femme. Autant, en particulier entre hommes, très rapidement la rivalité risque de l'emporter sur l'amitié, chacun voulant faire la preuve en tout domaine qu'il est meilleur que l'autre (combien de temps met-on en Porsche pour faire Marseille Paris ? 3h 30, mais alors avec une 911, parce que les autres, c'est pas des Porsche etc. Je me souviens d'un dîner hallucinant où j'ai vu comment l'amitié entre hommes dégénère très vite en rivalité quand les centres d'intérêt sont trop proches. Ajoutons quelques femmes qui assistent à l'échange et le cocktail est détonnant), autant, dans une perspective chrétienne, entre hommes et femmes maîtres d'eux-mêmes et qui ne sont pas des obsédés de la bagatelle, il existe une sorte de gratuité à la fois reposante et stimulante. La spirale rivalitaire, chère à René Girard, ne risque pas de se mettre en marche et la complémentarité des sexes permet un enrichissement que l'on ne soupçonne pas forcément. La camaraderie unisexe, que nous évoquions à l'instant, n'a pas grand intérêt, elle signifie toujours un appauvrissement. Mais l'amitié entre homme et femme, que permet le christianisme, par le raffinement et par l'égalité personnelle qu'il introduit dans les mœurs, me semble une richesse considérable.

Je vais prêcher pour mon saint : je crois que pour des prêtres, l'amitié féminine est un facteur d'équilibre important.

... à suivre...

jeudi 5 mars 2009

Ah ! La communion ecclésiastique

Rencontré aujourd'hui un dignitaire ecclésiastique. Aimable avec moi. Sincèrement attaché à sa charge. Rien d'un révolutionnaire. Admettant que la liturgie doit retrouver toujours d'avantage le sens du sacré. Un homme d'Eglise très représentatif en somme. En clergyman gris. Avec moi qui ne porte pas de col, ça faisait une moyenne !

Son problème ? construire la communion ecclésiastique (on parle de "communion" tout court entre initiés). Ou ne pas la troubler.

Nous parlions à bâtons rompus depuis une vingtaine de minutes et j'eus l'impression, brutalement, que lui et moi, nous ne donnions pas le même sens au mot communion. Pour lui la communion c'est l'union à réaliser ou à conserver d'un presbyterium et de quelques dizaines de laïcs responsables. Une affaire de camaraderie. De respect mutuel. De consensus surtout. Pour moi, j'imaginais naïvement la communion à travers la doctrine classique des tria vincula, l'unité de foi, l'unité de culte et l'unité de discipline.

Il me paraissait que la foi ne se négociait pas. Quant au culte, l'unité existe, surtout si comme l'explique Benoît XVI le rit renouvelé et le rit classique sont deux formes, l'une ordinaire, l'autre extraordinaire, de l'unique rite latin. La discipline ? En tant qu'assistant d'un Institut de droit pontifical, il me semblait que j'en étais en quelque sorte a priori respectueux.

Surprise ! Le dignitaire en clergyman gris m'explique que la communion est toujours "à faire" entre nous. Il en a, lui, une vision toute personnelle voire personnaliste. La communion, selon lui, c'est l'échange réel - ou plutôt, parce qu'il y a peu d'échange possible, l'accord présumé - entre les personnes. C'est la collectivité en acte.

On peut penser qu'il y a là la vision d'un homme de terrain, d'un bâtisseur de communion.

Mais on peut se demander aussi s'il est possible de bâtir la communion, comme si l'Eglise était une collectivité purement humaine. Comme si, dans le consensus recherché, se trouvait nécessairement l'unité voulue par Dieu. "Si le Seigneur ne construit pas la maison, c'est en vain que travaillent les maçons". Oh ! Ils mettent du ciment ou du béton dans leurs constructions, qui s'élèvent aux yeux de tous. Mais ces constructions sont aussi "vaines" que le fut en son temps la Tour de Babel : In vanum laboraverunt. Ils n'ont pas "rien fait" ces ouvriers qui oublient la priorité des plans du Seigneur, mais ils ont fait "des riens", ils ont oeuvré "en vain", "pour rien".

Au-delà de la critique théologique, qui me semble nécessaire, on peut se demander ce que cette "gouvernance" qui a pour but le consensus peut produire de grand en période de crise. Mieux vaut la libre initiative du petit patron, toujours prêt à faire bouger les lignes, que le jeu trop lourd d'états majors qui ne fonctionnent que dans une perpétuelle reproduction du même.

Au fond, la grande question dans l'Eglise est celle du camarade Lénine : Que faire ?

mercredi 4 mars 2009

Dialogue avec Antoine : dogme et dogmatisme (1)

Je remercie Antoine que je ne connais pas de ses contributions régulières sur ce Blog. Cette fois j'ai un peu tardé à lui répondre. Mon excuse ? Il est plutôt pointu le gars ! Jugez-en : je vous redonne son texte, paru en commentaire de mon article sur la vérité (voir les publications du mois dernier) :
"M. l'Abbé, votre propos suscite une somme de réflexions et de considérations... Mais une domine les autres : si le Vrai est toujours autre ou toujours nouveau, on voit le risque pour les chrétiens : c'est d'en avoir autant d'expression que de bouches qui la profèrent et finalement, d'aboutir à une division totale des esprits...Comment peut donc se faire l'unité des catholiques autour de cette Vérité ? Est-ce une unité des cœurs, convergeant dans sa recherche ? Ou n'est-ce pas plutôt une unité autour du Magistère, chargé de l'expression authentique de la Vérité ?

"Et cela m'amène à une considération polémique dont je ne peux m'empêcher : c'est ce qui me semble être un dévoiement de la notion de magistère opéré par la FSSPX : si la Tradition est ce qui a été cru toujours et par tous selon le canon de St Vincent avec une adhésion diachronique aux vérités énoncées, cela ne s'oppose-t-il pas directement à cette notion de Vérité toujours nouvelle que vous exposez ? Cette note de "diachronisme" obligerait à figer en qq sorte l'expression de la Vérité dans le temps, et priverait le magistère vivant de tout rôle dans l'expression renouvelée de la Vérité ?

"Mais jusqu'où peut aller le renouvellement de l'explicitation de la Vérité ? Non nova, sed nove, disait Grégoire XVI en son latin... Mais le magistère a-t-il des limitations dont nous-mêmes pourrions juger ?Ou plutôt, n'est-ce pas la mise en œuvre de la phrase de St Paul qui peut nous éclairer : la lettre tue mais l'Esprit vivifie. Et seul le magistère de l'Eglise est en mesure de bénéficier de l'Esprit conformément aux promesses du Christ ?
"Bref, je pose des questions orientées, mais il me semble que le fond du pb, de la crise, c'est une vision défaillante du magistère, tant du côté moderniste que traditionaliste, et bien souvent on préfère s'en remettre à sa propre interprétation plutôt qu'à la seule autorisée, avec en conséquence des divergences fondamentales puisque la Vérité est toujours autre ? Et puis, je ne suis pas certain d'avoir totalement compris vos propos : en fonction de mes questions, vous pourrez me remettre dans le droit chemin ! Merci d'avance, M. l'Abbé".
Merci à vous, Antoine. Vous posez en 2000 signes les problèmes essentiels que l'on aborde en première année de théologie fondamentale. Avantage service : vous les posez en situation, en réfléchissant à des mouvements (la FSSPX) et à des positions que nous devons tous prendre, si tant est que nous souhaitions ne pas mourir idiots !

Je ne peux pas répondre à tout du premier coup. Mais promis, je vous répondrai ! J'ai fait, verbalement ou en intention, c'est-à-dire virtuellement sur ce blog, la même réponse à d'autres. Qu'ils n'hésitent pas à me rappeler à l'ordre (gdetanouarn2@wanadoo.fr).

Tout à l'heure, en lisant l'épître d'Isaïe que nous avons au mardi de la première semaine de Carême, j'ai eu une illumination : ce texte conviendrait bien pour répondre à la question délicate que me pose Antoine. Le voici donc :

"Mes pensées ne sont pas vos pensées, vos voies ne sont pas mes voies, dit le Seigneur. Autant le Ciel est élevé au dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au dessus de vos voies, mes pensées au dessus de vos pensées" (Is. 55, 8).

Ce que j'appelle la nouveauté de Dieu, l'altérité de l'Absolument vrai est contenu dans cette déclaration formelle de Yahvé. Ne croyons pas que, parce que, dans la foi, nous possédons la vérité la plus grande qui puisse être donnée à un être humain, pour autant nous soyons détenteur d'une vérité qui nous rendrait semblables à Dieu. C'est le problème des intégristes : ils savent mieux que Dieu. "Un intégriste, disait Frossard bien inspiré, est un homme qui veut faire la volonté de Dieu, que Dieu le veuille ou pas". Un intégriste est quelqu'un qui s'imagine détenteur de l'Absolu. On sait les catastrophes morales que peut engendrer une telle conviction.

Mais alors demandez-vous, pourquoi y a-t-il des dogmes ? C'était la grandes questions des sociniens à la fin du XVIème siècle. C'est la question qui unit tous les modernistes historiques au début du siècle dernier. Question d'une importance capitale. Les réponses à cette mise en cause n'ont jamais été vraiment organisées, à ma connaissance du moins.

Disons que les dogmes constituent moins la preuve du caractère totalement identifiable (par l'homme) de l'Absolu divin, qu'ils ne marquent plutôt l'incapacité native de l'intelligence humaine à s'élever par elle-même jusqu'à la Parole de Dieu, et la nécessité où l'on se trouve de reconnaître, au-delà de notre propre raison, une autorité divine, celle de l'Eglise catholique, qui nous est garantie par le Christ lui-même dans l'Evangile (Matth. 16, 16 : "Tu es Pierre. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les Cieux") et qui nous enseigne la vérité, sans laisser chacun à sa propre herméneutique des textes.

Si la vérité divine n'était pas toujours une autre, les hommes n'auraient pas besoin de dogmes et s'élèveraient, par l'élan de leur propre conscience, jusqu'à la vérité divine.

En réalité, saint Augustin nous en a averti, en utilisant un mot encore rare à l'époque, le mot catholique qui signifie "universel" : "Je ne croirais pas à l'Evangile de Dieu si l'Eglise catholique ne m'y avait poussé".

De ce point de vue, on peut dire que le dogme, c'est l'inverse du dogmatisme. Le dogmatisme vient d'une trop grande sécurité de la raison, qui s'enferme dans ses propres affirmations, sans daigner examiner son aptitude à se prononcer sur l'Absolu. Par dogmatisme, on peut être absolument certain de quelque chose d'infiniment relatif. On peut aussi refuser absolument (nous qui campons toujours dans le relatif)le don que l'Absolu nous fait de sa Parole : aveuglement borné (et pas toujours coupable, étant donnés les conditionnements culturels actuels) de certains refus de Dieu...

Le dogme, au contraire, est l'expression authentique d'une vérité qui vient d'un Autre, qui en tant que telle est toujours fragile, mais qui manifeste, à travers l'offrande de notre esprit (obsequium mentis dit saint Paul), l'amour inconditionnel que nous éprouvons pour cette vérité qui nous dépasse.

C'est du dogme, vérité amoureusement reçue et transmise, qu'il faut dire, avec Pascal : "La vérité sans la charité est une idole".

mardi 3 mars 2009

Parler d'amour ?

Ce soir, au Carré parisien, rue du général Beurré (ça ne s'invente pas !) dans le XVème, je donnais une conférence sur l'amour à destination de jeunes... L'idée ? Interroger la littérature parce qu'elle nous dit la vérité sur l'amour. L'intitulé du cycle : Amour et littérature, un regard chrétien. Au rendez-vous les grands classiques : Denis de Rougemont dans L'amour et l'Occident, Charles Maurras dans Les amants de Venise et René Girard dans le merveilleux Mensonge romantique et vérité romanesque (en Livre de poche). Rien que du classique ! Les œuvres étudiées ? Là c'était plus compliqué, à cause de mon manque de temps chronique (à propos, pardon aux habitués de ce Blog pour mon trop long silence. Au Séminaire français à Rome, toutes les connexions sont sécurisées. Impossible de vous envoyer un petit mot après Minuit, comme ce soir). Disons que j'ai évoqué Tristan et Iseut (après Rougemont dont l'analyse est fine), Balzac : La duchesse de Langeais (un texte puissant sur les amants qui ne se "connectent" jamais), Stendhal : Le Rouge et le Noir, Flaubert : Madame Bovary (et le "bovarysme" cher à Jules de Gaultier) et puis une petite nouvelle de Stefan Zweig, récemment éditée chez Grasset, Le voyage dans le passé : tout Zweig en 60 pages. Pour les contemporains ? L'inévitable Milan Kundera, sans doute le plus grand romancier vivant, un Tchèque qui écrit en français, et qui, dans L'insoutenable légèreté de l'être, propose l'amour comme "thérapie à la limite" face aux emballements du désir.

Que dire sur un sujet si vaste ? La moraline estampillée "catho" pour la circonstance, n'est pas de saison, Nietzsche a raison sur ce point ! On ne soigne pas une plaie béante avec des tisanes. D'où la référence à la littérature. Les grands auteurs de tous bords ne s'y sont pas trompés. ils disent d'ailleurs toujours plus ou moins la même chose. La littérature, René Girard l'a merveilleusement démontré, dit la vérité. Il suffit d'exposer.

Depuis l'amour courtois, la culture européenne se représente l'amour comme une sorte d'Absolu qui ne peut se réaliser que dans la mort. Je n'ai pas été jusque là avec mon auditoire, mais réfléchissons : lorsque Jacques Lacan ose dire que "le réel c'est l'impossible", il est marqué par cette culture, où l'amour est ce dont on n'a pas l'expérience, ce qui dépasse la capacité d'un être humain normalement constitué, bref : l'impossible. Le suicide de Stefan Zweig avec sa deuxième épouse n'est pas l'histoire du bûcher funèbre d'un maharadjah. C'est une figure littéraire, que l'on retrouve d'ailleurs au cinéma ou dans la chanson. Cette image, ce mythe influence les comportements (même si tout le monde n'est pas Zweig). Qui dira le bal étrange de l'amour et de la mort ?

Pierre Boutang avait compris que ce mythe amoureux pouvait introduire l'analyste à un "apocalypse du désir", c'est-à-dire à un dévoilement de la vérité de l'amour par contraste. Cette vérité de l'amour est bien évidemment chrétienne.

Le christianisme sauve l'amour de la mort en lui donnant un objectif digne de son élan : le mal. D'une manière ou d'une autre, tout amour véritable a pour objet premier de surmonter le mal. Dans l'amour humain, il est impératif d'aimer les défauts de l'autre. Dans l'amour divin, l'instinct sert de matière oblative à l'amour. Mais l'amour est toujours l'art de passer les obstacles ou de les transformer en provocation vers un plus grand amour et vers une autre vie. "Tout coopère au bien pour celui qui aime Dieu" écrit saint Paul qui parle d'expérience.
On peut faire comme si le mal n'existait pas, comme s'il était pour les autres, comme s'il ne se réalisait que marginalement dans un monde qui devrait forcément être le meilleur des mondes possibles... Dans ce cas, le désir, perçu comme idéal ou idyllique, nous renvoie forcément à la mort. La petite devient un avant goût de l'autre. Eros rencontre infailliblement Thanatos.

Le seul amour qui survive, c'est celui qui en soi ou chez l'autre, dans le couple, dans le monde et jusqu'à la vie éternelle, AFFRONTE LE MAL sans barguigner, et d'abord sait l'appeler par son nom, sans tricher. Le seul amour qui survive est un amour rédempteur. Les catholiques préciseront : amour co-rédempteur, car le seul amour rédempteur, le seul qui ait un jour définitivement vaincu la mort par la résurrection c'est l'amour du Christ. Nous n'aimons bien, que nous le sachions ou que nous ne le sachions pas, que dans le Christ.

Je vous laisse sur une formule de Simone Weil, qui dit d'une traite ce que je m'échine à montrer : "Le mal est à l'amour ce que le mystère est à l'intelligence : il le rend surnaturel".