Trouver la liberté dans le mariage, est-ce possible ? De moins en moins souvent. Notre webmestre, à son habitude, a sorti les bons chiffres et marqué là où ça fait un peu mal. Quant à moi, il me semble que, parmi les chiffres qu'il offre, le pire est celui qui concerne les mariages : moins cinquante mille en dix ans. Aujourd'hui 250 000 par ans, quand il y en avait 300 000 en 2000. A ce rythme-là, combien en restera-t-il dans 20 ans. Il faut considérer que pour diverses raisons, fiscales ou morales, le Pacs fait maintenant concurrence au mariage. Efficacement.
Qu'est-ce que cela signifie ?
Un certain nombre parmi vous soulignent que le mariage civil n'est pas crédible et que, perte du sens religieux aidant, il est assez prévisible que les contractants préfèrent un engagement soft - le Pacs - à un engagement total - le mariage, avec les conséquences que celui-ci risque d'avoir, si divorce il y a, en particulier - désolé mesdames mais il faut le dire - pour le mari. Dans le bouffon des rois (éd. Plon 2011), Francis Perrin, qui s'est marié cinq fois et se déclare "heureux depuis dix ans avec une femme et trois enfants" (dont un autiste, pour lequel il a remué ciel et terre)nous présente sa désolation dans une maison vide : "Une absence de huit jours due à quelques dates d'une tournée de mon dernier spectacle a suffi pour qu'elle emporte tout de la cave au grenier. Il me reste tout de même le petit lit de la chambre d'amis (...) Quel est le sinistre connard qui a pondu cet article du code civil précisant qu'il n'y a pas de vol entre époux ? Le déménagement surprise qu'elle a organisé, comment pourrait-on l'appeler ? Un emprunt non remboursable ou le paiement de la lourde facture de quinze années de vie commune ? Je ne m'attarderai pas à vous la présenter. Elle fait partie de la race plus répandue qu'on ne croit des femmes rapaces, dont le visage, à la rondeur angélique, prend au fil des années la forme émaciée d'un oiseau de proie, la tendresse des yeux bleus virant au bleu noir de la rancoeur et de la méchanceté"
Voilà. Je n'ai pas résisté à vous citer le portrait de la douce, pas trop mal écrit, même s'il est cruel et peut-être injuste ! Evidemment qui n'entend qu'un son n'entend qu'une cloche, je sais ! Mais enfin, le problème du mariage me semble bien posé : peut-on vraiment se faire confiance l'un à l'autre ? Et qu'adviendra-t-il si etc. ? On change tellement dans la vie : le visage et le coeur changent comme le souligne méchamment Francis Perrin... Alors pourquoi continuer à vouloir faire rimer "en vrai" amour avec toujours ? Bref, comme dit l'humoriste, le mariage, pour en vouloir, il n'y aura bientôt plus que... les prêtres et les homosexuels... L'un d'entre vous remarque le nombre de vieux garçons vertueux et de vieilles filles "très curé". Laissons de côté ceux qui vivent cela très mal. La plupart le vivent bien ! C'est que beaucoup de catholiques, même s'ils ne mènent pas des vies de Patachon, foi oblige, ont le sens de leur confort et très peu le goût du risque. C'est leur manière d'être de leur temps. Le mariage ? Et si cela ne marchait pas ? Ceux-là, on a envie de les engueuler : "Hommes de peu de foi"...
C'est qu'il faut une grande foi pour s'engager dans le mariage. Je prêche cela très souvent aux futurs époux, cette foi concrète dans leur union, en tant que, bénie de Dieu, elle est unique et sacrée. Il m'arrive de parler d'héroïsme, et je crois que certains couples poussent la fidélité jusqu'à l'héroïsme. Mon cher père, m'ayant entendu une fois sur ce registre, m'a fait remarquer que j'exagérais sans doute. C'est que de son temps, le mariage était une évidence. Dans le nôtre, il est de plus en plus et - concurrence du Pacs aidant - il sera sans doute assez définitivement un choix d'excellence. Il faut en avoir conscience.
Oh ! Je sais, il est aussi un rite social et il procure une sorte de reconnaissance, qui est gratifiante. Aujourd'hui la plupart des mariages seulement civils mais aussi certains mariages religieux sont fondés sur cette reconnaissance. Attention ! Je ne crois pas du tout que cette reconnaissance et le statut qu'elle confère soit un mal. Au contraire ! Que le mariage civil conserve un sens à travers cette reconnaissance qu'il procure, tant mieux.
Cela permet au mariage religieux de se présenter dans toute sa signification spirituelle, comme la volonté de réaliser sur la terre la communauté de charité la plus aboutie, la plus étroite, la plus exigeante et la plus gratifiante tout ensemble. Cette communauté (consistant parfois à "ramasser ensemble le vomi de bébé qui a glissé entre les lattes du vieux parquet") est fondée sur la foi. Je l'ai dit : il faut que chacun des époux ait la foi dans l'union qui existe entre eux de par Dieu. Cette union est divine, elle est plus grande que chacun d'eux pris à part, parce qu'elle vient de Dieu : "Ce que Dieu a uni que l'homme ne le sépare pas" dit l'Evangile de la messe de mariage dans sa brièveté, qu'il ne faut pas snober. Je précise que cette communion fondée sur la foi engendre l'espérance, une espérance indéfectible, pour "racheter le temps" comme dit saint Paul. Dans le mariage, le temps prend un sens, celui de la vie qui jaillit et rejaillit et non celui de la mort qui approche.
La crise du mariage civil est indéniable parce que la reconnaissance sociale, même si elle est de tous les temps, passe de moins en moins par ce genre de rituel. La crise du mariage religieux (je n'ai pas les chiffres) existe aussi, si on en reste au plan strictement quantitatif. Mais on peut dire que de plus en plus, ceux qui se marient le font non pas portés par des structures sociales et par une sorte d'habitude, mais de tout leur coeur, de toute leur âme et de toute leur vie.
A ceux-là, ceux qui aujourd'hui continuent de se marier à l'Eglise, qu'est-ce qui peut leur nuire ? Les aléas ou les accidents de l'existence, certes. Mais souvent, en réalité, ce qui leur nuit, c'est leur optimisme, leur croyance en la facilité de l'idéal matrimonial - qui a été le leur lorsqu'ils ont contracté cet engagement devant Dieu. Je sais, je vais me faire lyncher.. Mais je le dis quand même : on ne se marie pas pour être heureux. Ou alors c'est la déception assurée ! Le bonheur n'est pas un droit, c'est une grâce. Celui qui fait de son bonheur son droit passe toujours à côté et ne récolte que l'insatisfaction. "Qui veut gagner sa vie la perdra" dit le Christ, toujours lapidaire.
On se marie pour être à sa place, "à bonne distance dans l'existence, à distance respectueuse" comme dit Lacan quelque part. On se marie pour tenir son rôle dans la vie, pour offrir à d'autre la vie que l'on a reçue gratuitement.
Aïe ! Que c'est froid tout ça ! Et l'amour ? direz vous.
L'amour, c'est la vie donnée justement... Mais l'amour, c'est TOUT. Cela dit, comme le souligne le grand pessimiste qu'est Denis de Rougemont (cf. L'amour et l'Occident collection 10-18, à lire et relire), il faut avant tout vouloir aimer. Et se souvenir que l'amour chrétien, c'est cet amour qui procède de l'oubli de soi (cf. Catherine de Sienne : le Dialogue). Il ne faut pas s'aimer de n'importe quel amour, mais s'aimer de charité, s'aimer de cet amour qui est Dieu puisque Dieu est charité.
Je vois certains d'entre vous rire sous cape en pensant que les choses, entre un homme et une femme ne se passent pas ainsi et qu'il faut être "curé" pour le croire. J'aime beaucoup une formule de saint Thomas dans la distinction 27 de son Commentaire du IIIème livre des Sentences : Caritas includit omnes amores. la charité inclut toutes les formes d'amour vrai. La charité confère à tout amour, même au moment où il est le plus passionnel et le plus charnel, cette prévenance, cette élégance, cette délicatesse de sentiment, ce "total respect", mais aussi cette audace, cette confiance, cet élan, cette durée qui n'appartiennent qu'à l'amour chrétien.
Je viens de terminer Cinq personnages en quête d'amour d'Alain Besançon (éd. de Fallois). Ce livre n'est peut être pas tout à fait abouti, mais il veut montrer et il y parvient assez bien, que la seule véritable éducation sentimentale est le mariage religieux, au-delà de tous les rites sociaux, parce que dans ce mariage Dieu est toujours en tiers, entre les époux, élargissant le théâtre de la "tendre guerre" dont parle si cruellement Brel, et conjurant de son infinité, de sa bonté, de sa sacralité, tout ce qui dans l'être humain, demeure si désespérément étroit et égoïste.
Quelles que soient les statistiques, l'amour sacré qui dément toutes les probabilités, s'affirme plus que jamais comme une des aventures les plus enivrantes que l'on puisse imaginer au cours d'une vie. Une sorte de synthèse concrète de la vie divine, à la portée de tous ceux et de toutes celles qui le veulent vraiment, une surnaturalisation concrète de l'existence en quelque sorte.
"Vous n'y êtes pas, dit l'humoriste, à qui vraiment on ne la fait pas. Le mariage, c'est simplement l'art de résoudre à deux des pbs que l'on n'aurait pas eu tout seul". Je dirais plutôt et je mets tel ou tel visage dans ma réponse : c'est un défi permanent pour transformer par l'amour tous les obstacles en moyens.