Ce qui est extraordinaire avec Benoît XVI, c'est qu'il ne dit jamais un mot plus haut que l'autre. Concentré sur l'essence intemporelle de son Message, il semble dédaigner les mille péripéties, les accidents, les changements d'accent qui affectent toujours de la vie ordinaire. Il peut dire des énormités : c'est sur le même ton : mono-tone.
En Croatie, il vient de nous expliquer qu'il nous fallait être des "contestataires". A Malte en 2010, il avait parlé de "contre-culture". Mais comme il ne hausse pas un sourcil en lisant ces expressions, personne ne bouge. Celui qui peut comprendre le prend pour lui et on n'en parle plus.
Il me semble qu'il faudrait que nous soyons de plus en plus nombreux à le prendre sur nous, ce message contestataire chrétien. Mais il faut le comprendre : c'est avant tout une invitation à la liberté des enfants de Dieu, à la liberté dans la foi, dans l'amour de Dieu et dans la fidélité. Affrontant une société déchirée par les haines religieuses, un Montaigne, catholique et monarchiste, était ainsi : "libre et fidèle" selon la belle expression de Georges Laffly. Ce n'était pas un mystique, mais c'était un homme de compréhension et d'action.
Compréhension de la foi chez Montaigne, est-ce possible ? N'est-il pas avant tout un épicurien ? Sans doute, mais il n'y a pas que "les pourceaux d'Epicure". Il y a aussi un épicurisme chrétien ! La théologie renfermée dans l'Apologie de Raymond de Sebond (Essais II, 12) devrait d'avantage motiver les théologiens d'aujourd'hui, puisque, fait rarissime, c'est une théologie de laïc. Elle contient un mot que beaucoup de nouveaux théologiens n'osent plus utiliser - sinon parfois entre guillemets (!) : le mot surnaturel. Montaigne ne confond jamais le sacré et le profane. Est-il souvent trop profane ? Sans doute, mais en tout cas, il ne mélange pas. C'est son point fort.
Il connaît "notre condition fautière" et nous exhorte à ne recevoir que de Dieu : "Les choses qui nous viennent du Ciel ont seul droit et autorité de persuasion : seules, marque de vérité. Laquelle aussi ne voyons-nous pas de nos yeux ni ne recevons par nos moyens : cette sainte et grande image ne pourrait pas en un si chétif domicile, si Dieu pour cet usage ne le prépare, si Dieu ne le réforme et foprtifie par sa grâce et faveur particulière et supernaturelle (...) Que la fortune nous remue cinq cents fois de place, qu'elle ne fasse que vider et remplir sans cesse, comme en un vaisseau, dans notre croyance autres et autres opinions, toujours la présente et la certaine c'est la dernière et l'infaillible. Pour celle-ci il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie..." (Essais LdP t. 2 p. 241).
Le personnalisme chrétien se cache dans le mots de Montaigne : "grâce et faveur particulière et supernaturelle", "seules, marque de vérité". On est déjà dans la grâce efficace dont parlera Pascal, lecteur de Montaigne, au siècle suivant... Une grâce "particulière", appropriée à chacun et qu'il importe de suivre, au-delà de tous les enseignements humains. C'est pas mal pour un sceptique, non ?
Action chez Montaigne ? N'est-il pas ce grand indifférent, qui fait de la distance entre lui et les autres une valeur ? N'est-il pas ce grand Seigneur lassé du monde qui s'enferme dix ans dans la "librairie" de son château ? Sans doute. C'est ce long travail qui s'ébaudira dans la sagesse des Essais. Mais pour autant, il ne cesse de rendre témoignage de sa double fidélité, catholique et monarchique, sans en rajouter, mais hardiment. "Nul vent fait pour celui qui n'a point de port destiné". "L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd". Son rôle auprès d'Henri de Navarre, successeur naturel d'Henri III, et qui deviendra Henri IV, ne saurait être majoré. Est-ce lui qui le convainc de devenir catholique ? Ce n'est pas impossible. En tout cas il est le médiateur entre Henri III et le futur Henri IV, auquel il semble bien avoir transmis quelque chose de sa sagesse.
Montaigne n'est pas un héros. Il n'est pas un saint. Mais il a le mérite d'avoir toujours su mobiliser sa liberté intérieure pour la faire servir à ses concitoyens dans les grands moments. Et il a gardé sa foi en Dieu, au-delà de tous les contre-témoignages humains. Et au-delà même de ce qu'il appelle sa propre "volubilité" : "Autant je m'étais jeté en avant, je me relance d'autant en arrière".
Je ne donne pas Montaigne inconditionnellement en exemple. Je trouve simplement que son sens du surnaturel, de l'Absolu peut être médité. C'est la source de sa liberté d'esprit. S'il y a une contestation chrétienne, c'est avant tout au nom de cette perception secrète, intime, "particulière" dit Montaigne, de la grâce de Dieu, qui nous pousse en avant, en sorte que nous devons "aller où Dieu mène et ne rien faire lâchement" (Saint-Cyran)
En Croatie, il vient de nous expliquer qu'il nous fallait être des "contestataires". A Malte en 2010, il avait parlé de "contre-culture". Mais comme il ne hausse pas un sourcil en lisant ces expressions, personne ne bouge. Celui qui peut comprendre le prend pour lui et on n'en parle plus.
Il me semble qu'il faudrait que nous soyons de plus en plus nombreux à le prendre sur nous, ce message contestataire chrétien. Mais il faut le comprendre : c'est avant tout une invitation à la liberté des enfants de Dieu, à la liberté dans la foi, dans l'amour de Dieu et dans la fidélité. Affrontant une société déchirée par les haines religieuses, un Montaigne, catholique et monarchiste, était ainsi : "libre et fidèle" selon la belle expression de Georges Laffly. Ce n'était pas un mystique, mais c'était un homme de compréhension et d'action.
Compréhension de la foi chez Montaigne, est-ce possible ? N'est-il pas avant tout un épicurien ? Sans doute, mais il n'y a pas que "les pourceaux d'Epicure". Il y a aussi un épicurisme chrétien ! La théologie renfermée dans l'Apologie de Raymond de Sebond (Essais II, 12) devrait d'avantage motiver les théologiens d'aujourd'hui, puisque, fait rarissime, c'est une théologie de laïc. Elle contient un mot que beaucoup de nouveaux théologiens n'osent plus utiliser - sinon parfois entre guillemets (!) : le mot surnaturel. Montaigne ne confond jamais le sacré et le profane. Est-il souvent trop profane ? Sans doute, mais en tout cas, il ne mélange pas. C'est son point fort.
Il connaît "notre condition fautière" et nous exhorte à ne recevoir que de Dieu : "Les choses qui nous viennent du Ciel ont seul droit et autorité de persuasion : seules, marque de vérité. Laquelle aussi ne voyons-nous pas de nos yeux ni ne recevons par nos moyens : cette sainte et grande image ne pourrait pas en un si chétif domicile, si Dieu pour cet usage ne le prépare, si Dieu ne le réforme et foprtifie par sa grâce et faveur particulière et supernaturelle (...) Que la fortune nous remue cinq cents fois de place, qu'elle ne fasse que vider et remplir sans cesse, comme en un vaisseau, dans notre croyance autres et autres opinions, toujours la présente et la certaine c'est la dernière et l'infaillible. Pour celle-ci il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie..." (Essais LdP t. 2 p. 241).
Le personnalisme chrétien se cache dans le mots de Montaigne : "grâce et faveur particulière et supernaturelle", "seules, marque de vérité". On est déjà dans la grâce efficace dont parlera Pascal, lecteur de Montaigne, au siècle suivant... Une grâce "particulière", appropriée à chacun et qu'il importe de suivre, au-delà de tous les enseignements humains. C'est pas mal pour un sceptique, non ?
Action chez Montaigne ? N'est-il pas ce grand indifférent, qui fait de la distance entre lui et les autres une valeur ? N'est-il pas ce grand Seigneur lassé du monde qui s'enferme dix ans dans la "librairie" de son château ? Sans doute. C'est ce long travail qui s'ébaudira dans la sagesse des Essais. Mais pour autant, il ne cesse de rendre témoignage de sa double fidélité, catholique et monarchique, sans en rajouter, mais hardiment. "Nul vent fait pour celui qui n'a point de port destiné". "L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd". Son rôle auprès d'Henri de Navarre, successeur naturel d'Henri III, et qui deviendra Henri IV, ne saurait être majoré. Est-ce lui qui le convainc de devenir catholique ? Ce n'est pas impossible. En tout cas il est le médiateur entre Henri III et le futur Henri IV, auquel il semble bien avoir transmis quelque chose de sa sagesse.
Montaigne n'est pas un héros. Il n'est pas un saint. Mais il a le mérite d'avoir toujours su mobiliser sa liberté intérieure pour la faire servir à ses concitoyens dans les grands moments. Et il a gardé sa foi en Dieu, au-delà de tous les contre-témoignages humains. Et au-delà même de ce qu'il appelle sa propre "volubilité" : "Autant je m'étais jeté en avant, je me relance d'autant en arrière".
Je ne donne pas Montaigne inconditionnellement en exemple. Je trouve simplement que son sens du surnaturel, de l'Absolu peut être médité. C'est la source de sa liberté d'esprit. S'il y a une contestation chrétienne, c'est avant tout au nom de cette perception secrète, intime, "particulière" dit Montaigne, de la grâce de Dieu, qui nous pousse en avant, en sorte que nous devons "aller où Dieu mène et ne rien faire lâchement" (Saint-Cyran)
