vendredi 10 juin 2011

Le temps de la contestation chrétienne

Ce qui est extraordinaire avec Benoît XVI, c'est qu'il ne dit jamais un mot plus haut que l'autre. Concentré sur l'essence intemporelle de son Message, il semble dédaigner les mille péripéties, les accidents, les changements d'accent qui affectent toujours de la vie ordinaire. Il peut dire des énormités : c'est sur le même ton : mono-tone.

En Croatie, il vient de nous expliquer qu'il nous fallait être des "contestataires". A Malte en 2010, il avait parlé de "contre-culture". Mais comme il ne hausse pas un sourcil en lisant ces expressions, personne ne bouge. Celui qui peut comprendre le prend pour lui et on n'en parle plus.

Il me semble qu'il faudrait que nous soyons de plus en plus nombreux à le prendre sur nous, ce message contestataire chrétien. Mais il faut le comprendre : c'est avant tout une invitation à la liberté des enfants de Dieu, à la liberté dans la foi, dans l'amour de Dieu et dans la fidélité. Affrontant une société déchirée par les haines religieuses, un Montaigne, catholique et monarchiste, était ainsi : "libre et fidèle" selon la belle expression de Georges Laffly. Ce n'était pas un mystique, mais c'était un homme de compréhension et d'action.

Compréhension de la foi chez Montaigne, est-ce possible ? N'est-il pas avant tout un épicurien ? Sans doute, mais il n'y a pas que "les pourceaux d'Epicure". Il y a aussi un épicurisme chrétien ! La théologie renfermée dans l'Apologie de Raymond de Sebond (Essais II, 12) devrait d'avantage motiver les théologiens d'aujourd'hui, puisque, fait rarissime, c'est une théologie de laïc. Elle contient un mot que beaucoup de nouveaux théologiens n'osent plus utiliser - sinon parfois entre guillemets (!) : le mot surnaturel. Montaigne ne confond jamais le sacré et le profane. Est-il souvent trop profane ? Sans doute, mais en tout cas, il ne mélange pas. C'est son point fort.

Il connaît "notre condition fautière" et nous exhorte à ne recevoir que de Dieu : "Les choses qui nous viennent du Ciel ont seul droit et autorité de persuasion : seules, marque de vérité. Laquelle aussi ne voyons-nous pas de nos yeux ni ne recevons par nos moyens : cette sainte et grande image ne pourrait pas en un si chétif domicile, si Dieu pour cet usage ne le prépare, si Dieu ne le réforme et foprtifie par sa grâce et faveur particulière et supernaturelle (...) Que la fortune nous remue cinq cents fois de place, qu'elle ne fasse que vider et remplir sans cesse, comme en un vaisseau, dans notre croyance autres et autres opinions, toujours la présente et la certaine c'est la dernière et l'infaillible. Pour celle-ci il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie..." (Essais LdP t. 2 p. 241).

Le personnalisme chrétien se cache dans le mots de Montaigne : "grâce et faveur particulière et supernaturelle", "seules, marque de vérité". On est déjà dans la grâce efficace dont parlera Pascal, lecteur de Montaigne, au siècle suivant... Une grâce "particulière", appropriée à chacun et qu'il importe de suivre, au-delà de tous les enseignements humains. C'est pas mal pour un sceptique, non ?

Action chez Montaigne ? N'est-il pas ce grand indifférent, qui fait de la distance entre lui et les autres une valeur ? N'est-il pas ce grand Seigneur lassé du monde qui s'enferme dix ans dans la "librairie" de son château ? Sans doute. C'est ce long travail qui s'ébaudira dans la sagesse des Essais. Mais pour autant, il ne cesse de rendre témoignage de sa double fidélité, catholique et monarchique, sans en rajouter, mais hardiment. "Nul vent fait pour celui qui n'a point de port destiné". "L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd". Son rôle auprès d'Henri de Navarre, successeur naturel d'Henri III, et qui deviendra Henri IV, ne saurait être majoré. Est-ce lui qui le convainc de devenir catholique ? Ce n'est pas impossible. En tout cas il est le médiateur entre Henri III et le futur Henri IV, auquel il semble bien avoir transmis quelque chose de sa sagesse.

Montaigne n'est pas un héros. Il n'est pas un saint. Mais il a le mérite d'avoir toujours su mobiliser sa liberté intérieure pour la faire servir à ses concitoyens dans les grands moments. Et il a gardé sa foi en Dieu, au-delà de tous les contre-témoignages humains. Et au-delà même de ce qu'il appelle sa propre "volubilité" : "Autant je m'étais jeté en avant, je me relance d'autant en arrière".

Je ne donne pas Montaigne inconditionnellement en exemple. Je trouve simplement que son sens du surnaturel, de l'Absolu peut être médité. C'est la source de sa liberté d'esprit. S'il y a une contestation chrétienne, c'est avant tout au nom de cette perception secrète, intime, "particulière" dit Montaigne, de la grâce de Dieu, qui nous pousse en avant, en sorte que nous devons "aller où Dieu mène et ne rien faire lâchement" (Saint-Cyran)

lundi 6 juin 2011

[conf'] «La fete de la Pentecôte vue par un rabbin converti» - par Jean Marie ELIE

Mardi 7 juin 2011 à 20H00: «La fete de la Pentecôte vue par un rabbin converti» - par Jean Marie ELIE - PAF 5€, tarif réduit à 2€ (étudiants, chômeurs, membres du clergé) - la conférence est suivie d’un verre de l’amitié - au Centre St Paul

Mardi 14 juin 2011 à 20H00: «Devoirs et droits fondamentaux des laics dans l'Eglise», par Mgr Dominique LE TOURNEAU - PAF 5€, tarif réduit à 2€ (étudiants, chômeurs, membres du clergé) - la conférence est suivie d’un verre de l’amitié - au Centre St Paul

Homme et femme Il les créa

"L'abbé Vella m'a dit, droit dans ses bottes, franco de port, que les femmes, puisque ce sont des femmes, n'ont pas de contact direct avec Dieu et par conséquent avec le Christ, sauf par l'intermédiaire du prêtre, ou de son mari ou de son père".

Chère Anisvert, ce que vous dites ressemble trop à une énormité pour que l'ab. V soit l'auteur de cette pensée...

On constate dans l'Evangile que les femmes ont une place importante et que souvent elles comprennent mieux que les hommes ce qui se passe. Sur l'incompréhension des hommes, voyez la lecture des Actes des apôtres pour la fête de l'Ascension. C'est après la Passion. Après la Résurrection. le Christ leur est apparu pendant quarante jours et le quarantième jour, il y a quand même un apôtre (anonyme) pour lui demander : "Est-ce maintenant que tu vas rétablir la Royauté en Israël ?". Sur la compréhension des femmes, voyez la Vierge marie, "celle qui a cru" comme le lui dit Elisabeth. Voyez aussi Marie Madeleine, l'apôtre des apôtres, qui apprend aux apôtres la Résurrection. Sur la réacton des hommes à cette nouvelle, voyez les pèlerins d'Emmaüs : "Il est vrai que quelques femmes d'entre les nôtres nous ont bouleversé. Elles n'ont pas trouvé son corps Elles sont revenues dire qu'elles avaient même vu une apparition d'anges qui le déclarent vivant. Quelques uns de nos compagnons sont allés, ils ont trouvé les choses comme les femmes avaient dit. Mais pour lui, ils ne l'ont pas vu" (Lc 24, 22 sq). Peut-on dire plus clairement que la foi en la résurrection du Christ est d'abord le fait des femmes et que les hommes se la joue "positivistes" : nous n'avons rien vu !

Je crois que dans bien des couples, loin que la femme doive passer par l'homme, sur le plan spirituel, c'est l'homme qui s'en remet à la femme. Bref ce qu'on observe dans l'évangile, on peut continuer de le remarquer non pas dans tous les couples (pas de généralité !) mais dans beaucoup d'entre eux.

L'un des drames de l'Eglise, c'est que depuis les lois sur la Pilule et sur l'avortement, elle a souvent perdu les femmes...

La question d'Anisvert me fournit l'occasion d'essayer de mener clairement une réflexion sur ce qu'est la différence des sexes. C'est important d'insister sur ce point alors que l'enseignement de l'idéologie du "gender" devient obligatoire en classe de Première.

Que dit l'Eglise sur ce point délicat ?

Hommes et femmes partagent la même nature humaine. Au Ciel d'ailleurs, nous dit saint Paul, il n'y aura plus ni homme ni femme" (Gal. 3). Je crois que dans un couple, la conviction souvent masculine) que la nature féminine et la nature masculine existent avec leurs profils propres (des clichés le plus souvent) peut avoir des conséquences dramatiques sur l'équilibre puis sur la durée du couple.

L'homme et la femme, éternelle question. Leurs rôles naturels sont évidemment différents, mais ils ne sont pas différents en nature. Il faut bien peser ce paradoxe. Comment distingue-t-on l'homme et la femme dans la vie concrète et, va sans dire, en dehors de leur conformation différente ?

Jean-Paul II qui a étudié ces questions attentivement, préfère dire dans Mulieris dignitatem, que l'homme et la femme se distinguent l'un de l'autre dans leurs personnes et dans leur vocation...

"Quelle différence me direz-vous ? - surtout si vous êtes une femme. Vous faites du sexisme williamsonien. Vous avez arrêté votre pendule à l'heure très rétro de Féminisme et pantalon...".

La différence est très importante. Il ne faut jamais dire qu'il y a une nature masculine et une nature féminine auxquelles chacun des sexes devraient se conformer. Pas de modèles préfabriqués. Pas de : "Quand vous avez un doute sur ce qu'il faut faire demandez-vous : est-ce que ma grand mère aurait fait cela ?" [signé : Willy] Chacun des sexes subit un conditionnement culturel et surtout une appropriation psychologique qui dépend de chaque personne, de son tempérament, de son vécu, de ses dons etc. La sexuation est toujours reçue dans une personne qui la reçoit différemment d'une autre.

Ce qui est dramatique dans le féminisme ? Ce n'est pas la volonté qu'ont des femmes de se libérer de rôles qu'elles ne "sentent" plus, qui ne "collent" plus à ce qu'elles sont. Cela, ça me paraît normal. La société évolue, la culture évolue, les garde-fou sociaux tombent. Et chacun ou chacune réagit à cela différemment, selon sa culture. Certaines préfèreront se voiler pour revendiquer leur différence. D'autres joueront le jeu, sans pour autant perdre leur naturel. D'autres y perdront tout et d'abord leur naturel : je parle là des hommes accusés de machisme et qui deviennent des lopettes, Ou des femmes qui veulent absolument qu'on les considère comme étant des hommes comme les autres, qui sacrifient tout à leur carrière et, l'horloge biologique avançant, se font faire un enfant, la quarantaine entamée, dans la plus grande indifférence pour l'étalon : j'ai vu cela.

Mais me direz-vous, quel est le critère qui me dira quel genre d'homme ou quel genre de femme je dois être ?

Le critère n'est pas une idée platonicienne de ce qu'est (ou doit être) un homme ou une femme. Le critère est personnel. Il est celui de votre vocation personnelle. Et dans le cas le plus général, il est celui du couple que vous formez et de son équilibre interne. Il n'y a pas de rôle "par nature" de l'homme et de rôle "par nature" de la femme, mais il y a des rôles à l'intérieur d'un couple donné, où les défauts de l'un sont compensés par les qualités de l'autre (ce qui fait qu'on aime même chez l'autre ses défauts puisque c'est l'occasion de manifester ses qualités).

Exemple entendu plusieurs fois : "Est-ce normal, M. l'abbé, me demande-t-elle, chez nous c'est lui qui fera la cuisine ?". Réponse : c'est normal si cela s'inscrit dans un équilibre général de votre couple. En revanche, s'il fait la cuisine le ménage, les courses, le boulot et que madame condescend simplement à faire un enfant de temps en temps, parce que dans ce domaine on n'a pas encore trouvé moyen de la remplacer, c'est clair que cela ne marchera pas.

Attention : je parle ici des rôles. Je ne nie pas qu'il existe des constantes psychologiques, voire spirituelles - un éternel féminin et un éternel masculin - mais qui se manifestent différamment selon les personnes évidemment. Ici comme ailleurs il faut appliquer la grande lois personnaliste de l'analogie : autre dans les choses [ou dans les sujets] autres.

Certains aiment leurs idées préconçues parce qu'ils ne veulent pas se donner la peine de l'adaptation à l'autre... c'est-à-dire de l'amour. Ce culte des idées préconçus sur l'homme et sur la femme est la ruine du couple, qui ne se conçoit (cette banalité a quelque chose de profond) qu'entre des personnes !

Pour en revenir à cette idée de tutelle obligatoire de la femme par l'homme, elle fait penser à l'interprétation salafiste du Coran, plus qu'au christianisme...

Le christianisme reconnaît et aime les différences naturelles [dans le grec d'Aristote : phusikai] entre les deux sexes, comme exprimant la richesse du Créateur... Mais il soutient que ces différences ne sont pas des différences de deux natures [phusei dirait Aristote]. Les catholiques qui seraient intéressés par une distinction de nature entre les deux sexes, je leur recommande vivement la lecture de Julius Evola. Eh oui ! C'est chez lui que vous trouverez de quoi alimenter votre misogynie. Il y a une métaphysique des sexes chez les païens, un Masculin et un Féminin co-principes du monde, le Yin et le Yang. Pas pour nous autres monothéistes...

Est-ce à dire que la différence sexuelle est sans importance ? Non pas. Elle conditionne des vocations et des personnalités différentes. Mais parce qu'il n'y a pas une nature masculine et une nature féminine, mais simplement une nature humaine dans des hommes et des femmes, il faut ajouter que chaque homme porte une part de féminité et chaque femme a un aspect viril, d'où l'équilibre toujours différent dans chaque couple. Il y a des couples modèles assurément, mais pas de modèle de couples !

"Soyez viriles, mes filles !" demandait la Mère Thérèse à ses carmélites. Elle était sérieuse ! Il doit falloir une bonne dose de virilité pour être carmélite. Mais que veut dire la virilité chez une femme ? Le sens de l'Absolu, du don total sans état d'âme. Je crois qu'un homme n'y arriverait pas sans une bonne dose de féminité !

dimanche 5 juin 2011

Summorum Pontificum concerne *aussi* la discipline

la lettre en anglais - cliquez
dessus pour l'afficher en grand
NéoAthanase signale sur le FC cette lettre de la commission Ecclesia Dei, qui dit que NON, les filles ne sont pas admises au service de l'autel dans les messes selon la forme extraordinaire du rite, et qui justifie sa position par l'article 28 de la récente instruction Universae Ecclesiae. Lequel article stipule qu' 
"en vertu de son caractère de loi spéciale, le Motu Proprio Summorum Pontificum déroge, dans son domaine propre, aux mesures législatives sur les rites sacrés prises depuis 1962 et incompatibles avec les rubriques des livres liturgiques en vigueur en 1962"
En vertu de quoi, nous dit la commission Ecclesia Dei, la lettre circulaire  de 1994 (Congrégation pour le Culte divin et la discipline des sacrements), qui autorise les filles au service de l'autel, ne s'applique pas.

Jusqu'à maintenant, ce qui était concédé, c'était l'usage des livres anciens, mais la discipline actuelle s'appliquait. Pour théoriques qu'ils soient, la pratique de la Communion dans la main, ou le recours à des filles de choeur, auraient par exemple été possibles, à une messe tridentine. Tel n'est plus le cas, de par cet article 28, qui n'a guère été commenté lors de la publication d'Universae Ecclesiae.

vendredi 3 juin 2011

Ascension : fête de la... dualité chrétienne

Un peu de retard, pour fêter l’Ascension. Qu'importe ! Nous sommes liturgiquement dans les restes de l'octave de cette fête [octave : période de huit jours après les grandes fêtes, parce qu'il faut bien se temps là pour "réaliser" ce qui se passe]. Nous pouvons méditer sur ce Mystère jusqu'à la Pentecôte.

Il apparaît paradoxal de prime abord de fêter l'Ascension. L'Ascension est la fête de notre... séparation d'avec le Christ. Jamais plus nous ne le verrons sur nos chemins. Jamais personne ne pourra plus se vanter d'avoir parlé avec lui, d'avoir mangé avec lui, d'avoir vu son visage... C'est fini. Il est monté au Ciel et il est assis à la droite de Dieu.

En même temps, on peut dire à l'inverse que, lors de l'Ascension, le Christ est allé nous préparer une place auprès du Père, car il y a dans la maison du Père, des places, nombreuses. L'ascension représente ce moment au cours duquel le Christ mène à bien sa mission qui est de faire de nous, pauvres animaux pas très raisonnables, des fils et des filles de Dieu. Comment s'y prend-il ? En ennoblissant nos esprits au contact du sien. En s'adressant à la plus noble part de nous-mêmes. Nos esprits peuvent être corrompus à force de Moitrinerie. Le Christ les élève par sa bonne nouvelle, par sa science nouvelle, par sa charité nouvelle. Il nous donne la vie du Ciel, de fils et de filles auprès de Dieu.

De sorte que par le Christ, nous pouvons dire avec saint Paul : "Notre vie est dans le ciel". Le mot latin est pour "vie" est "conversatio" : nous sommes tournés vers le Ciel, nous passons notre temps à désirer le Ciel. L'Ascension du Christ est la nôtre, comme est nôtre par la foi tout son mystère.

Est-ce à dire que nous n'avons plus de vie terrestre ? Au contraire ! Dans la vie terrestre le moindre détail compte puisqu'il peut nous valoir la vie éternelle. La moindre attitude, le moindre acte, la moindre oeuvre. Souvenez-vous de la parabole des talents. il ne suffit pas de garder soigneusement son talent pour le rendre au Maître, il faut le faire fructifier.

On peut dire que le chrétien a vraiment... une double vie ! Et cela non pas par les arrangements extrêmement compliqués avec la réalité que tentent ceux dont on dit dans le monde qu'ils ont une double vie. Si nous avons une double vie, c'est par le don de Dieu.

C'est de cette dualité que naît la liberté chrétienne. On peut caractériser cette liberté de deux manières : d'une part elle est faite d'un élan vers l'infini, qui fait relativiser tout le fini [c'est à travers cet élan que saint Thomas démontre la liberté humaine supérieure à tous les attachements relatifs] ; d'autre part, selon la logique de l'incarnation et du mérite, elle investit le fini d'une aura qui est celle de l'infini : le moindre événement peut être un signe de Dieu ; le moindre objet d'amour un reflet de l'amour infini etc.

La morale chrétienne est donc fondée sur un paradoxe, que j'ai trouvé formulé magnifiquement dans la Vie de M. Pascal par Gilberte Périer sa soeur. Elle note que Pascal était à la fois infiniment tendre, qu'il marquait une grande "tendresse" (c'est le mot qu'elle emploie) envers ses amis mais aussi envers les pauvres. Mais, qu'en même temps, il voulait n'être attaché à rien, puisque seul Dieu lui apparaissait comme digne d'attachement. Ce mélange de "tendresse" et de "détachement" chez Blaise Pascal me semble la meilleure approximation de la synthèse morale chrétienne... dont on voit qu'elle est essentiellement libre.

mercredi 1 juin 2011

Il faut tout dire à Dieu

Merci à tous ceux qui ont répondu au message de détresse publié à la suite du dernier post. Je crois que ce qui manque le plus à une femme lorsque l'homme qu'elle a aimé devient violent et tourne cette violence contre elle, ce sont des mots de vraie consolation et si possible une amitié, qui permette de vider un sac trop lourd à porter et de vérifier, dans le regard d'un autre, que non on n'est pas nul, que l'on fait ce qu'il faut sous le regard de Dieu et qu'aucun sacrifice n'est jamais perdu.

Le langage du sacrifice est dur à entendre aujourd'hui. Mais dans certaines circonstances, forcément douloureuses, douloureuses quoi qu'on fasse, c'est ce langage qu'il faut réussir à se tenir à soi-même pour dominer les circonstances. Vous connaissez le mot de Bernanos, dans plusieurs de ses lettres à ses proches : "Je suis dans la main de Dieu. Va-t-il serrer ?"

Le plus urgent : ne pas craquer. Faire face. Et pour cela : que l'Esprit saint s'unisse à notre esprit pour le renforcer. J'avoue que je ne crois pas beaucoup dans les organisations (qui font ce qu'elles peuvent, mais de l'extérieur). Je crois au grand allié de tous nos combats, je crois au Saint Esprit, je crois qu'il y a un dialogue permannent avec lui (qu'on l'appelle de ce nom ou d'un autre peu importe) et qu'il ne faut jamais rompre ce dialogue intérieur, sous peine de se retrouver dans une solitude irrémédiable. La société actuelle agit comme une gigantesque centrifugeuse, qui nous plaque à la surface de nous-mêmes. Nous avons à l'intérieur de nous des richesses insoupçonnées. Pour les entretenir, pour les redécouvrir ? il faut parler à l'hôte intérieur. Voyez (ou allez voir) dans The tree of life, le jeune Jack, qui doit être un double de Terrence Malick. il veut tuer son père, tellement est lourde la chape de silence et d'obéissance dont s'entoure ce père abusif (et animé par ailleurs des meilleurs intentions du monde). Mais ce jeune Jack, même animé des pires intentions, il prie. Il dialogue sans cesse avec Dieu, jusqu'à lui dire à un moment : "Tue-le ! Tue-le !" Les bonnes âmes crieront au sacrilège. Elles n'ont rien compris. Le Saint Esprit n'a pas peur de nos injustice, de nos ordures, petites ou grandes. Pas même de nos haines. Mais il ne faut pas rompre le dialogue avec lui et ne pas craindre de le ré-ouvrir. Comment ? mettez-vous à genoux. Dans une église peut-être, c'est souvent plus facile. Offrez-vous ! Au moment où vous vous donnez vous-même à Dieu, il se donne à vous, avec son esprit [son intelligence, sa vision de l'existence], sa force [pour compenser votre faiblesse] et sa puissance sur les événements, qui tourneront en votre faveur.

J'ai rencontré ce soir quelqu'un qui m'a expliqué qu'il sortait d'une passe extrêmement difficile (je ne préciserais pas davantage). Il pensait n'avoir que quelques jours à vivre. Il a redécouvert Dieu, il s'est remis à lui parler... Je me suis permis de lui dire : les Eglises vont mal et certains croient que leur rôle est terminé. Mais Dieu est au fond du coeur de l'homme. Ce n'est pas la raison discursive qui le découvre, c'est la compréhension intuitive du Mystère du monde, auquel renvoie le mystère de notre naissance et de notre destinée. Le mystère de notre mort... Tellement logique, attendue, cette mort, et tellement scandaleuse. A la fois naturelle et antinaturelle.

Est-ce qu'on fait dans le subjectivisme en affirmant que Dieu est au fond du coeur de l'homme ? L'Evangile nous le dit : "Le Royaume de Dieu est à l'intérieur de vous".

Je voulais aussi vous parler de saint Thomas d'Aquin sur ce sujet. J'ai le bonheur de donner un cours sur la Somme théologique, chaque lundi soir au Centre Saint Paul, avec des personnes de toutes formations. Cette année était au programme la Première Partie de la Deuxième Partie sur les principes généraux de la vie morale. Nous en étions à la Question 106, sur la loi nouvelle, la loi de l'Evangile. Saint Thomas d'Aquin se demandait : "Est-ce que la loi nouvelle est une loi écrite ?". Réponse : non. La loi nouvelle est écrite dans nos coeurs. Nos coeurs sont les parchemins sur lesquels elle est profondément gravée. Il y a comme disait Tertullien "un témoignage de l'âme naturellement chrétienne". Pour que ce témoignage soit rendu, que faire ? Peut-être juste redécouvrir qu"'on a une âme, c'est-à-dire recommencer à parler avec Dieu, le prendre à témoin, l'inviter dans tous nos débats intérieurs.

J'ai rencontré une autre personne ce soir, qui se reconnaîtra sans doute en lisant ce texte et qui me disait combien elle avait pu aider l'Eglise, et très concrètement sa paroisse, en donnant aux enfants son expérience d'entrepreneur chrétien et sa culture de littéraire impénitent. Mais, me dit-il, l'Eglise, quand même ! Cela me faisait l'effet d'un sectarisme. Il a hésité sur ce mot. Je lui ai suggéré "cléricalisme", en insistant sur le fait que les prêtres avaient forcément des réflexes de boutiquier et qu'ils voulaient leurs ouailles à l'abri. Réflexe sécuritaire bien compréhensible !

Comme il insistait sur le doute, je lui ai répondu que la foi et le doute font bon ménage. C'est l'absence de doute, le matérialisme bétonné, la foi athée qui s'oppose à la foi chrétienne. Mais pas le doute ! Son doute sur la résurrection a mené saint Thomas apôtre, jusqu'aux Indes !

A partir de là, je me suis permis (ce qui ne se fait pas dans les dîners en ville j'en ai conscience) de lui parler de la Question 106 de la Somme théologique : la foi est un élan personnel suscité, en chacun, par le Saint Esprit. La Loi nouvelle n'est pas une loi écrite... Ou plutôt, comme le précise saint Thomas, elle l'est secondairement ("secundario") à titre de préparation ("dispositive"). Qu'apportent les prêtres ? Qu'apporte l'Eglise ? Non pas une gestion des âmes. Non pas une autorité sur les âmes. Le rôle de l'Eglise est de mettre à la disposition des fidèles les formes liturgiques, théologiques, catéchétiques, qui lui permettront d'avancer droit.

C'est dans cette perspective que l'on voit le drame d'un certain esprit du Concile qui, suite au discours introductif de Jean XXIII, distingue le fond et la forme du message chrétien, en méprisant les formes, considérées comme purement accidentelles par rapport au fond. Le problème, c'est que à considérer ces formes comme accidentelles, l'Eglise qui en était la gardienne attitrée, a perdu sa raison d'être, avec à la clé, parfois, la tentation de gérer "le fond".

Plus que jamais, il faut répéter cette phrase lumineuse de Félix Ravaisson : "Tout le christianisme n'est qu'une préparation". Préparation à quoi ? A la rencontre personnelle avec Dieu, dont parle la Question 106. Préparation à ce que les thomistes appellent encore : la grâce efficace. Le mystère de cette rencontre, l'Eglise peut le préparer. Elle ne peut pas le produire. C'est à chacun de se prendre en charge devant Dieu. Et pour cela d'abord, encore une fois : ne jamais rompre le contact. On peut tout dire à Dieu... même des horreurs, si on le prie, jusque dans le péché, jusque dans la révolte et l'incompréhension... Peu importe. Si on s'adresse à lui, il ne nous laissera pas tomber.

C'est tout le message de the tree of life, message que l'on ne trouve pas chez Bernanos, que l'on découvre peut-être dans les Frères Karamazov de Dostoievski, lors de la rencontre entre Aliocha et le starets Zossime : si tu ne romps pas le dialogue avec Dieu, Dieu ne rompra jamais avec toi. Dans le film, le jeune Jack (Hunter McCracken simplement inspiré) s'est révolté contre Dieu. Il a pensé que Dieu pouvait être méchant puisqu'il permettait les choses méchantes. Et en même temps, c'est à travers la conscience qu'il a de son péché qu'il revient à Dieu [voilà justement le thème de Dostoïevski]. Il a péché, comme l'adolescent violent qu'il est... Mais il a conscience de ce péché et il continue à parler à Dieu : "Ne me regarde pas, je ne peux pas te parler !" Il parle à Dieu pour lui dire qu'il ne peut pas lui parler ! Dieu ne rompra jamais avec lui...