"Dire que la charité est un désir m'embête bien, je dirais que c'est un antidésir". La conclusion de votre belle intervention (à lire) sur le désir et l'athéisme et sur l'athéisme comme désir demanderait juste une précision : l'antidésir que vous visez est encore un désir s'il est vrai que les contraires sont du même genre.
Seul Fénelon a tenté de distinguer la vie spirituelle et le désir : il a théorisé ce que sa dirigée Madame Guyon appelait "amour pur". L'amour pur (qui pousse l'abnégation de tout désir jusqu'à ne se souhaiter pas plus la damnation que le salut) serait juste une bêtise de Cambrai (un bonbon pour bobos désoeuvré), s'il ne signalait pas un siècle à l'avance ce mal si typiquement moderne qu'est le "désir absent" (dont j'ai un peu parlé dans mon livre sur Jonas). Pas de désir ? Alors tout vaut tout et le pire est certain.
J'ai eu la chance de relire le Phèdre de Platon cet après midi pour le premier cours de psychologie philosophique que je donnais au Centre Saint Paul devant une belle et jeune assistance. Il me semble que j'y trouve, chère Benoîte, une autre manière de désigner votre anti-désir, une manière qui ne porterait pas du tout à l'amour pur.
Pour Platon très clairement, il y a deux désirs, qui se combattent ou s'accordent mais qui sont distincts. Je cite :
"Il y a deux espèces de tendance ou désir et nous allons là où elles nous dirigent : l'une, qui est innée, c'est le désir des plaisirs, l'autre, qui est une façon de voir acquise, c'est l'aspiration au meilleur. Or ces deux tendances qui sont en nous, tantôt s'accordent tantôt se combattent, et c'est parfois celle-ci qui domine, parfois l'autre" trad. Brisson GF 237d
Le désir naturel, nous le connaissons bien, c'est, comme l'explique Freud, le désir qui cherche la satisfaction, c'est-à-dire la disparition de l'excitation. Le désir qui "procède d'une façon de voir acquise" (que l'on pourrait donc en prenant le langage de l'Ecole appeler le désir élicite) est le désir qui saisit l'intellect en proie à une dévorante envie de vérité. Cet envie ne disparaît pas une fois satisfaite, elle augmente au contraire, au moins si elle ne se nourrit pas de satisfactions frelatées. Où l'on voit que ces deux désirs ne sont pas seulement distincts par leur origine (physiologiques ou spirituelle) mais dans leur structure même : l'un est à lui-même sa propre fin, l'autre se termine en un autre. L'un est narcissique, l'autre ouvert à l'Infini.
Platon, certainement troublé de l'innéité qu'il accorde d'emblée au premier désir (le cheval noir de l'attelage ailé, celui qui en fait voir des vertes et des pas mûres au cocher), cherche par ailleurs, tout en reconnaissant la nécessité d'un travail de l'intelligence pour s'élever au désir de la beauté, à naturaliser ce désir de l'Infini. Il fait de ce désir une nostalgie ; nostalgie d'un état ou d'une vision remontant à "avant la chute". Pour lui, c'est cette nostalgie qui construit l'homme :
"Toute âme humaine a par nature contemplé l'être, sinon elle ne serait pas venue dans le vivant dont je parle [l'homme]" (249e)
Mystérieuse contemplation "par nature"... Le mot "contemplation" est important : il montre que l'amour de Dieu n'est pas un désir comme les autres : il provient du regard que l'on porte sur notre Origine, sur notre fin, sur l'Infini ontologique qui nous supporte.
J'ai eu vraiment beaucoup de joie à faire ce cours. J'espère qu'à distance, chère Benoîte, cette distinction pourra vous éclairer sur ce qu'est un antidésir.