vendredi 8 septembre 2017

Un pape fabuleux

Non je ne fais pas une crise de gatisme précoce ; je viens seulement de terminer le dernier livre du pape (avec Dominique Wolton) : Politique et société. Près de 400 pages. Un pavé. Bien sûr il y a des redites, mais ce n'est pas gênant, cela contribue au contraire me semble-t-il à montrer qu'il y a une pensée claire du pape et que les "petites phrases" dont il a le secret ne sont pas des piques gratuites mais comme des stalactites tombés de la paroi rocheuse et qui en proviennent. Il y a effectivement - c'est la première fois que cela m'apparaît avec tant de clarté - une pensée du pape, que l'on retrouve sur tous les sujets. Un regret ? Que la théologie soit trop discrètement évoquée pour que l'on puisse vraiment saisir le système théologique du pape, comme on comprend ici son approche politique.

Avec François, l'Eglise a un pape qui est en avance sur son temps, un pape qui a saisi l'aspect particulier que doit prendre une pastorale soucieuse de réussir dans la société matérialisée dans laquelle nous vivons, je dirais : un pape authentiquement personnaliste. Il ne me semble pas exagéré de considérer qu'il fait sienne la distinction que propose Laberthonnière entre les êtres et les choses. Les humains, quels qu'ils soient, sont tous des êtres, à l'image de Dieu. Chaque être vaut infiniment plus que toutes les choses. Preuve ? Chaque être se détermine librement par rapport à Dieu, en ce sens chaque être possède une destinée. "Le christianisme n'est pas une science. Ce n'est pas une idéologie. Ce n'est pas une ONG. C'est une rencontre (...) Comment élargir les conditions pour l'écoute des autres, c'est la mutation que l'Eglise doit faire". Comment ne pas souscrire à ces formules ? Comment ne pas voir se profiler l'image de Pascal et la réalité trop souvent tue de la grâce efficace dans cette exaltation de la "rencontre" ? L'Eglise de François est augustinienne et en ce sens "janséniste". Elle met la grâce avant la science et se garde de toute idéologisation d'un contenu de pensée chrétien. Elle met la grâce au-dessus de toutes les bienfaisances purement humaines, et c'est pour cela qu'elle n'est pas une ONG, malgré tant d'apparences contraires.

L'Eglise doit muter : ce qu'elle doit perdre en route, ce n'est ni sa liturgie (à Dieu ne plaise), ni ses dogmes (qui sauvent notre esprit de l'ignorance), ni sa morale (à condition, note le pape, que l'on considère la morale non pas comme un monde en soi mais comme une conséquence de la rencontre avec le Seigneur)... Ce qu'elle doit perdre en route, c'est ce qui l'empêche d'écouter les hommes, le cléricalisme et la rigidité, j'emprunte ces deux mots au langage du Saint-Père. J'en ajouterai un troisième ! l'idéologie.

Le pape emploie ce dernier terme très souvent. Il ne faut pas voir dans ce qu'il stigmatise comme idéologique ce que Marx appelait ainsi : la pensée qui se serait d'elle-même mise au service du Grand Capital (ou au service de l'Or, comme dit Maurras dans L'avenir de l'intelligence). Non ! Le mot "idéologie", employé par François, c'est de manière générale toute forme de pensée close sur elle-même et menacée de la fameuse maladie du perroquet que l'on nomme psittacisme : cette maladie, vous savez, qui apparaît quand la répétition dispense de la compréhension.

J'imagine quelque grave théologien me lisant d'aventure, je le vois plissant les yeux avec un air sceptique. L'objectant dirait sans doute sans s'occuper du pape : "ce christianisme là est un christianisme sans doctrine, une pure mystique, c'est-à-dire un état d'âme"...

A quoi je répondrais qu'il ne faut pas confondre "état d'âme" et "état de l'âme" et qu'il reste absolument vrai que le christianisme est un état de l'âme augmentée, sur-naturalisée, divinisée...

 Mais je voudrais souligner encore autre chose dans ce beau livre du pape François, qui a le don des petites phrases aux grands effets. Pour lui, la foi n'est pas seulement cet acte de vital, auquel notre objectant reprochait de n'être qu'un état d'âme. C'est une réalité objective, une réalité qui s'objective dans les cultures chrétiennes : "Une foi qui ne devient pas une culture n'est pas une vraie foi. Le voilà le rapport entre foi et culture : l'inculturation de la foi et l'évangélisation de la culture". Dans cet éloge de l'inculturation, on voit se profiler le risque du morcèlement de chrétientés inculturées que leur éloignement géographique contribue à rendre incompatibles les unes avec les autres.. Mais ce risque est un beau risque car la culture chrétienne agrandit toujours l'humanité, comme l'avait bien vu l'anthropologue René Girard. Et les cultures chrétiennes convergent toujours finalement, comme aujourd'hui fonctionnent ensemble les deux poumons, Orient et Occident de la sainte Eglise de Dieu. Moscou, Rome : des cultures différentes qui finissent par se rencontrer, non pas dans une synthèse artificielle, mais dans une sur-thèse différenciée, si l'on reprend le vocabulaire du pape.

Cette culture chrétienne, liturgique, théologique, artistique, les vandales post-conciliaires avaient espéré nous en priver. Nous en jouissons aujourd'hui en sécurité grâce à Benoît XVI. Cette culture chrétienne traditionnelle est la plus riche au monde, la plus diverse, la plus longue et la plus convergente en même temps.  Elle est comme un biotope favorable au développement de notre foi, pas seulement une contre-culture, dans notre monde matérialisé, mais un accomplissement humain intégral (pour reprendre un adjectif cher au pape) et qui ne peut nous être ôté.

Deux remarques pour finir : nulle part je n'ai vu le pape prétendre être responsable du développement humain intégral que par ailleurs il appelle de ses voeux. Le Père Stalla Bourdillon en fait un Boniface VIII des temps modernes. Mais sa lecture nous emmène à mille lieu de cela. François se veut seulement serviteur des serviteurs de Dieu. Son impérialisme est celui de la charité.
  
Deuxième remarque : je traiterai dans un prochain post ce qui concerne les relations entre le pape et les migrants.                                                                               

mercredi 30 août 2017

Philippe Aucazou: «Tant de choses existent en ligne... L'idée est de mettre du lien entre elles»

Les visiteurs du MetaBlog auront remarqué la petite fenêtre (en haut à droite de chaque page), qui indique le calendrier. Cette nouveauté est due à Philippe Aucazou, qui nous présente ici ce qu'il nomme le «théochrone».
   
Vous proposez un « théochrone » - de quoi s’agit-il ?
C’est un calendrier liturgique universel. Divers règles régissent le calcul du comput (computus) ecclésiastique. Ces règles sont simples, il suffit de les donner à l’ordinateur (computer), qui détermine ensuite le calendrier, sans limitation de temps.
Bien – cependant, divers sites le proposent déjà.
Bien sûr. Une particularité du « théochrone » est de proposer une recherche par date, par l’intitulé des fêtes. Une autre particularité est d’envoyer, pour chaque fête, vers des ressources en ligne – typiquement, vers les pages d’introibo qui donnent les textes de la liturgie, ainsi que leur commentaire par les plus grands : Dom Guéranger, Pius Parsch, le Bienheureux Schuster.
Et tout cela, donc, en cliquant depuis votre site ?
Depuis votre site également, puisque vous avez installé notre ‘widget’. Il s’agit d’un petit morceau de code à placer sur une page pour que s’y affiche le principal, à savoir la date et ses fêtes. En cliquant sur chaque fête vous arrivez sur les textes du jour, sur des pages extérieures. En cliquant sur les flèches, vous faites défiler le calendrier. En cliquant sur la date, vous arrivez sur le site propre au théochrone, pour divers recherches.
C’est d’une simplicité désarmante… et efficace.
Tant de choses existent en ligne. L'idée est de mettre du lien entre elles. Ce calendrier peut se voir comme un tuyau entre les visiteurs de blogs traditionalistes et les sites de liturgie. Amis blogueurs, contactez-nous et nous vous envoyons le code.
Votre idée semble assez aboutie.
Oui et non. Nous l’avons dit, ce calendrier se veut universel. Les possibilités d’enrichissement sont encore importantes. En amont, par ajout de spécificités locales du comput – et en aval en donnant accès à plus de textes, ceux du bréviaire par exemple.
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mardi 29 août 2017

Qu'est-ce qu'un Christ humanitaire

En cette fête de saint Augustin légèrement dépassée, je tombe, en lisant La Vie, sur une formule du Père Stalla-Bourdillon, responsable du Service pastoral d'étude politique, qui me semble révélatrice, c'est-à-dire porteuse de vérités. Nous sommes en plein dans le débat sur les migrants, sur ce droit opposable universel que le pape François, au nom de la Personne humaine, veut voir conféré aux migrants, qui déferlent sur l'Europe depuis la Syrie, l'Afghanistan, l'Irak, la Somalie, le Tchad et toute l'Afrique sub-saharienne. Loyalement le Père Stalla-Bourdillon fait son métier, en défense de la parole pontificale.

Son premier argument ? Une nouvelle définition de la fonction pontificale. Pour lui, il faut reconnaître, je cite, que "la responsabilité du pape est d'abord le développement humain intégral, tel qu'il est apparu dans la personne [divine] du Christ".

On peut rapprocher cet essai pour la délimitation d'un rôle qui soit propre au Successeur de Pierre, mais qui touche en même temps à l'univers et à l'universel, de cette belle appellation, qui resurgit depuis Vatican II : "pasteur universel". Le pasteur est celui auquel le Christ a confié solennellement ses brebis, après sa résurrection (Jean 20). Quant aux brebis, elles ne sont pas toutes explicitement de "ce" bercail (Jean 10). Le pape-monde a une fonction qui dépasse cette confession particulière qu’est le catholicisme. "Doux Christ en terre" disait Catherine de Sienne, chargé, au nom du Christ, du salut du monde, il est bien le pasteur universel. On peut dire que la personne de Jean-Paul II a illustré, pour la première fois depuis les grands papes du Moyen âge, cette fonction du pape-monde, qui dépasse toutes les limites humaines, comme l'Eglise dont il a la charge, parce qu'elle est à la fois l'Eglise visible et l'Eglise invisible. Nous avons trop tendance à juger le pape en tant que chef de l'Eglise catholique (par quoi nous entendons de façon humaine, trop humaine le catholicisme). Or il est beaucoup plus que cela, puisqu'il est le pasteur universel, pour qui le salut ou la damnation d'une âme quelle qu'elle soit ne peut pas être un événement indifférent.

Faut-il inférer de ce premier point, avec le Père Stalla-Bourdillon, que "la responsabilité du pape est d'abord le développement humain intégral"?

Cette idée de développement humain intégral fait florès depuis l'encyclique Laudato si. Elle permet de concilier dans une seule vision le service de la Planète et le service de l'homme tel qu'il est sorti des mains de Dieu. Mais faut-il aller jusqu'à dire que la destinée surnaturelle de l'homme fait partie de son "développement intégral", alors que, nous le savons, cette destinée est essentiellement gracieuse ? Plus difficile encore, dans l’autre sens : peut-on accepter qu'un développement humain intégral soit synonyme de salut ou de réalisation surnaturelle ? Suffit-il de réaliser une harmonie aléatoire des forces divergentes qui se partagent trop souvent notre humanité pour considérer que l'on a, par là même, accompli la visée de l'Eglise et que rien ne nous manque ? L'humanisme intégral de Jacques Maritain (1936) n'allait pas jusque là, le philosophe thomiste reconnaissant que la nature ne peut prétendre se réaliser sans le surnaturel, qui est donné, qui est en plus, par grâce, comme une seconde chance, pour l'homme qui, de son côté, reste essentiellement pécheur, tant qu'il ne peut déployer que les forces de sa nature. Il ne suffira pas, parvenu de l'autre côté du voile, de dire au Christ : "J'ai pratiqué un développement humain intégral", "J'ai été responsable du développement humain intégral" pour être sauvé.

Comme pasteur universel, la responsabilité du pape n'est pas "le développement humain intégral", mais le salut des âmes, par la prédication de cette parole, affutée comme un glaive à deux tranchants, qui pénètre en tout homme, « d'une manière que Dieu connaît », à la jointure de l'âme et de l'esprit, pour provoquer un amour "plus grand que notre coeur".

Quant au développement humain intégral, il correspond à la connaissance que l’homme prend de lui-même en régime de chrétienté. Bien entendu, le pape n'en est pas responsable, même s’il est engagé, avec tous les autres acteurs de la chrétienté, conscients et inconscients, dans sa réalisation. Ce sont néanmoins les autorités temporelles, surtout quand elles sont chrétiennes mais pas seulement, qui doivent en rechercher l'accomplissement au-delà des confessions particulières, mais en deçà de l'esprit, qui lui va beaucoup plus haut, "passant infiniment l'homme". Sur la nature de ce développement humain intégral, il importe également que les Institutions internationales permettent aux Etats de se mettre d'accord. Il est vrai qu'elles le font mal. Mais est-ce une raison pour que le pape, chargé du salut du monde à l'image du Divin maître, se sente en plus responsable de ce salut temporel, de ce bien commun universel, de ce développement humain intégral des diverses sociétés, qu'elles soient ou non d'origine chrétienne ? Je ne le crois pas.

Le Père Stalla-Bourdillon me semble ici, pourtant, un parfait interprète. On sent que cette responsabilité du bien commun universel, c'est à quoi aspire la papauté depuis longtemps. Je pense à certains textes de Pie XII sur le sujet. Certains passages de Caritas in veritate, l'encyclique sociale de Benoît XVI (2009) le laissaient penser aussi, cette idée par exemple d'un groupe de sages, groupe arbitrant des conflits planétaires, dont le pape aurait tout naturellement fait partie. Pour cette fois, pour aujourd'hui, le théoricien est le Père Stalla-Bourdillon. Il interprète la pratique migratoire du pape François, en des termes qui montreraient qu'il ne se sent pas d'abord responsable de cette première loi qui est le salut des âmes, comme dit le Codex, qu'il ne se sent pas responsable de la christianisation des âmes, mais plutôt d'une abstraction séculière qui concerne au premier chef les autorités temporelles : ce que le Père Stalla-Bourdillon nomme le développement humain intégral.

Ainsi, contre le concile Vatican II et sa théorie néo-thomiste de l'autonomie des réalités politiques, la papauté contemporaine a eu beau renoncer à la tiare, insigne moyen-âgeux, à la faveur de cette confusion entre la nature et le surnaturel que porte l'expression "développement humain intégral", elle connaît la même tentation que la papauté médiévale d'Innocent III à Boniface VIII, cette confusion du spirituel et du temporel. Comment se formule l'augustinisme médiéval ? "Le pape est celui par lequel règne tous les rois de la terre" écrit saint Thomas d'Aquin (ou bien est-ce Ptolémée de Lucques ?) au chapitre 16 du De Regno. "La responsabilité du pape est d'abord le développement humain intégral" écrit de la même façon le Père Stalla-Bourdillon aujourd'hui... Vertigineux rapprochement ! De part et d'autre on constate la même "temporalisation du Royaume de Dieu" que déplorait Jacques Maritain dans le Paysan de la Garonne et la même volonté d'atteler le successeur de Pierre à un projet temporel universel, dont il serait la clé de voûte.

Inutile de préciser ce que l'humanité sait obscurément depuis la Tour de Babel : que ce projet temporel universel est "vanité et poursuite du vent"...

On m'objectera sans doute que le Père Stalla-Bourdillon, dans la formule que j'ose incriminer, prend soin de préciser qu'il s'agit du développement humain intégral "tel qu'il est apparu dans la personne du Christ". En réalité cette précision ne précise rien et confond tout : de quoi parle-t-on dans le "développement humain intégral" ? Dans la deuxième partie de son texte, le Père appelle dans la logique de son propos à "opérer une distinction entre la personne et la croyance", à ne pas "enfermer une personne dans sa croyance religieuse", bref à ne pas essentialiser les appartenances religieuses, et il précise : fussent-elles chrétiennes. Mais le Christ, qu'il revendique comme modèle du développement humain intégral, n'est-il pas l'origine de notre appartenance, le chrétien par essence, le religieux de Dieu, le frère universel, celui qui ancre en Dieu ceux qui le cherchent ? Et celui qui s'approche du Christ ne voit-il pas justement son essence humaine se réaliser, bien au-delà du projet biologique que porte notre nature commune?

Il y a donc une contradiction drastique entre d'une part cet effort de relativisation des croyances (parmi lesquelles la chrétienne au premier chef), qui aboutit, dans le texte du Père, à mettre en avant "cette même et unique nature qui nous forme" et d'autre part sa volonté de réduire "le développement humain intégral" au Christ. Dans la deuxième perspective, on est obligé de dire que le développement vient du Christ et de la foi au Christ et que l'islam (puisque c'est de cela qu'il est question) s'en éloigne dans la mesure où il s'éloigne de l'enseignement du Christ. Mais alors que reste-t-il de tout l'effort du Père, visant à "relativiser les croyances" en insistant sur "cette même et unique nature qui nous forme" ? On est obligé de reconnaître qu'il fait coexister deux discours de manière purement rhétorique, j'allais dire de manière pieuse, mais en dehors de la rigueur des termes auxquels il fait appel.

Il me semble que cette théologie qui prétend identifier le Christ avec "cette même et unique nature qui nous forme" est une théologie vaine, qui s'affranchit de la loi de non-contradiction, au profit d'un simulacre de Christ, sorte de zombie théologique, qui n'aurait plus ni frères ni soeurs, qui ne serait plus capable de faire des chrétiens et se contenterait de savoir recevoir, bonasse, tout individu au nom de son humanité.
   
Bref, il me semble que nous sommes devant le choix de deux Christ :
  • Le Christ qui, dans une sorte de jeu de miroir, se contenterait de l'humanité de l'homme dans son développement intégral : que cet homme soit chrétien, musulman ou autre, il importe de relativiser sa « croyance » (de façon significative, on ne parle pas de foi ici) au profit de son humanité, qui est le seul absolu, celui que Dieu a créé.
  • Et puis le Christ qui est venu pour augmenter l'humanité par la foi en lui. Foi explicite, foi implicite, lumière innée, "qui éclaire tout homme venant en ce monde", lumière adventice qui fait de lui un fils de Dieu...
Pas une seconde je ne mettrai en cause la foi du théologien. Mais j'ai peur que la logique des concepts qu'il développe ne poussent les lecteurs inattentifs du Père Stalla-Bourdillon à se rattacher à la première de ces deux images du Christ, qui n’est manifestement pas celle du christianisme réel.

samedi 3 juin 2017

Luther au Café

Pourquoi parler encore aujourd'hui de Martin Luther ? Le pasteur Alain Joly et moi-même nous cosignons un débat sur la personnalité, le message et l'héritage que laisse le réformateur allemand cinq siècles après qu'il ait mis en cause la pratique des indulgences en placardant 95 thèses sur la porte de la chapelle de Wittenberg. Geste médiéval ? Querelle dépassée ? Luther, pour quiconque l'approche encore, est un vivant. Il a quelque chose à dire non seulement aux luthériens, mais aussi aux catholiques et à tous ceux qui cherchent Dieu, comme le soulignait le pape Benoît XVI à Eisleben. Il bouscule notre confort intellectuel et spirituel.

Alain Joly et moi même, nous serons heureux d'évoquer nos accords et nos désaccords sur cette figure haute en couleur en continuant notre débat devant vous puis avec vous, car toutes vos questions seront les bienvenues.


Le livre, rédigé en débat avec François Huguenin et Serge Sarkissian, s'intitule Martin Luther, le défi de la transgression, éd. Onésime 2000

dimanche 28 mai 2017

Mise au point sur la FSSPX

Il y a trois semaines, j’ai parlé 40 minutes à l’AFP, qui n’en a retenu que deux phrases : celles où j’explique que Mgr Fellay a un intérêt personnel à la réintégration de la FSSPX. 

Je maintiens et je développe : depuis le début, Mgr Fellay est « dans le cockpit », économe général avant même son ordination, évêque a 30 ans, supérieur général depuis si longtemps que la plupart de ses prêtres n’ont connu que lui. Son mandat actuel s’achève l’an prochain, mais si la FSSPX devient entre-temps une prélature personnelle, il n’aura plus à se préoccuper d’être réélu : elle sera comme son diocèse personnel, aussi longtemps qu’il durera.

Voilà qui peut expliquer les évolutions de Mgr Fellay sur la question. Je fais partie de ceux qui l’ont connu dans d’autres dispositions, je n’en ferai pas l’exégèse mais au fond les « mutins » les plus récents sont sanctionnés pour dire aujourd’hui ce que la FSSPX disait au début du siècle. Ce que leur reproche Mgr Fellay, c’est de continuer à prendre au sérieux, en 2017, ses propos de l’époque.

La réciproque est vraie et nous sommes quelques-uns à avoir été débarqués pour avoir pensé un peu trop tôt (et peut-être un peu trop haut) que la FSSPX ne devait pas développer une mentalité obsidionale.

Cependant, Dieu écrit droit avec nos lignes courbes. Je vous ai dit que l’AFP n’avait retenu qu’une minute de mes quarante, voici les 39 autres : Tôt ou tard la FSSPX sera réintégrée. Dans les faits c’est déjà le cas, le pape François ayant donné ce qui lui manquait encore : juridiction pour les confessions, et pour les mariages, la licéité de ses ordinations, et le pouvoir de juger ses prêtres en 1re instance.

Reste un dernier « coup de tampon » que la Fraternité acceptera parce que Rome accorde tout et ne demande rien en échange. La FSSPX insiste depuis toujours qu’elle est une œuvre d’Eglise, et voilà que le pape partage cette conviction – que demander de plus?

Je m’en réjouis pour la FSSPX, qui est le navire amiral du traditionalisme. JE M’EN REJOUIS SURTOUT ET ENCORE PLUS POUR L’EGLISE, qui depuis quelques années se réapproprie sa Tradition, par des petits pas… parfois décisifs. La libération de la messe traditionnelle est l’un d’eux, et la réintégration de la FSSPX en est un autre (plus de 600 prêtres… 1.500 personnes si on compte les religieux, les sœurs, et les communautés amies). Rome réintègre sa Tradition ! tout est dit, je m’en réjouis et vous aussi bien sûr.

jeudi 25 mai 2017

L'Ascension, une "non-fête" ?

Rien depuis la semaine sainte, rien depuis Pâques et nous voilà déjà à l'Ascension. Cette fête m'a toujours beaucoup marqué pour deux raisons : je me souviendrai toute ma vie du sermon du Père Huot de Longchamp sur l'Ascension qui signifie "cette vie commune entre Dieu et nous". Ces termes m'avaient proprement ravi, j'avais un peu plus de 20 ans et je n'avais pas compris ce dessein de Dieu. L'expression du Prédicateur fait écho à l'Evangile de ce jour : "Je m'en vais vous préparer une place, dit Jésus. Il y a des demeures, nombreuses, dans la maison de mon Père". Demeurer avec Jésus, c'est à quoi nous invitera, dans dix jours, l'Evangile de la Pentecôte : "Celui qui m'aime, mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure".

En même temps cette fête de la vie commune apparaît comme une anti-fête, parce que Jésus se sépare de nous et que cette séparation, sur terre, est définitive. La liturgie traditionnelle, toujours éloquente dans sa simplicité, propose un petit rituel que je ne manque jamais : après l'Evangile le célébrant éteint solennellement le cierge pascal, qui représente le Christ ressuscité. Pendant le temps de Pâques, le cierge est allumé à chaque messe, car c'est bien Jésus ressuscité qui se rend présent avec son corps et son sang visiblement séparé l'un de l'autre, avec ses plaies apparentes sur son corps glorieux, comme a pu le constater l'apôtre Thomas. Mais lorsque Jésus monte au Ciel, le cierge est solennellement éteint, on ne le rallume plus pendant la messe. Désormais le Ressuscité est assis à la droite de Dieu. Il n'est plus sur la terre.

Cette disparition du Christ, qui nous envoie son Esprit est très difficile. Notre quotidien croyant devient très difficile. L'Esprit on ne le voit pas, il agit silencieusement à l'intérieur de nous, Il nous transforme, mais c'est en secret. Il est partout, "à Jérusalem, dans toute la Judée, la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre"... mais le plus souvent incognito, répandant à l'intime de chacun, la foi surnaturelle, signe divin du bien humain. Le Christ n'est plus visible, ne sera plus visible sur cette terre, où pourtant son Règne arrive.

Ne nous désolons pas ! Jésus n'est plus visible, mais son Règne dans l'Esprit se manifeste chaque jour, ne serait-ce qu'à travers les fameuses "vertus chrétiennes devenues folles". Voyez l'affaire Hanouna. L'animateur a manqué de délicatesse envers les homosexuels, il doit - au minimum - s'en excuser...

"Seigneur est-ce maintenant que tu vas rétablir la Royauté en Israël ?". Nous comprenons bien que la parole des apôtres, qui semblent s'être mis tous ensemble (sun-elthontes dit le grec) pour poser cette question qui leur brûlait les lèvres, est comme l'explication involontaire qui traverse toute cette scène. Les apôtres qui posent cette question ne sont pas n'importe qui. Ils sont déjà les témoins de Jésus ressuscité. Il l'appelle "Seigneur", ils lui donnent, ce disant, son nom divin. Ils savent que ce Royaume est le but de la venue du Christ sur la terre. Il l'a revendiqué haut et fort devant Pilate (Jean 18) : "Tu le dis toi même, je suis roi. Voici pourquoi je suis né, voilà pourquoi je suis venu dans le monde, pour rendre témoignage à la vérité". La vérité et le royaume sont une seule et même réalité cachée. C'est sans doute cela qu'ils n'ont pas compris.

Pour eux, comme pour les intégristes musulmans d'aujourd'hui, le Royaume de Dieu n'est pas spirituel, il est terrestre : "C'est maintenant...". Pour ces juifs pieux que sont les apôtres, le Christ joue avant l'heure le rôle du Mahdi ou de l'imam caché. Oui, pour eux le Royaume de Dieu, c'est maintenant. ils n'ont pas pris garde au faut que Jésus parle plus souvent du "Royaume des cieux" pour signifier que ce Règne qui peut s'exercer  sur la terre, est avant tout spirituel et intérieur. La justice, c'est maintenant ; l'égalité c'est maintenant ; la solidarité c'est maintenant... Non ! Ce n'est pas maintenant. Attention de ne pas céder à la tentation de "temporaliser le Royaume de Dieu" comme disait Jacques Maritain. Sur terre, rien n'est parfait comme dit Madame Michu.

Ce qui se joue dans le temps, ce qui est représenté dans le vieil et magnifique octave de l'Ascension, indûment supprimé, c'est la spiritualisation progressive des hommes que Dieu a choisi comme des frères et des soeurs de son Fils. Le Royaume de Dieu vient chaque jour sans bruit dans le coeur de l'homme, chacun tâchant de se relier à "la vérité première" par une alliance définitive.