samedi 21 mars 2020

L'homme inique et trompeur

"Arrache moi à l'homme inique et trompeur" continue le psaume 42. On ne le répétera jamais assez, face  à la religion optimiste qui nous a formés dans les années 70, ce n'est pas dans la Bible que l'on trouve l'humanisme moderne. La Bible raconte la gloire de Dieu et non la gloire de l'homme. De l'homme, ce sont avant tout ses défauts que nous raconte le Livre saint, sa faiblesse de résolution, son infidélité, sa pusillanimité, son envie, ses mensonges. Arrache moi à l'hommerie, Seigneur, ne me laisse pas dans l'honnête moyenne humaine. Ne me laisse pas dans l'imitation de l'homme, ne me laisse pas faire comme les autres. Si je me laisse aller à faire comme les autres je suis capable de pire : le mensonge (la tromperie, dolo en latin, le dole) et l'iniquité.

Iniquité ? C'est le péché au sens diabolique du terme, le mal à l'état chimiquement pur, la préférence inconditionnelle pour soi-même; l'idolâtrie de l'ego.
Mensonge : c'est ce qui m'empêcherait de m'avouer la gravité de mon péché, ma légèreté. C'est ce qui m'interdit de revenir en arrière, ce sont les mensonges que j'entretiens sur moi-même, ces raisonnements en forme de rationalisation qui m'empêchent de voir qui je suis. L'Ego, cette construction artificielle, ce tigre de papier est prisonnier du mensonge social et spirituel sur lequel, bien souvent, il s'est construit. L'homme est trompeur dit le psaume ? Omnis homo mendax lit-on dans le psaume 115 : "J'ai dit dans mon emportement, c'est-à-dire dans une vision qui me dépasse, excessus, en latin, c'est l'extase en grec, j'ai dit dans une sorte de révélation : tout homme est menteur". Qu'est-ce à dire et pourquoi cet extase ? L'homme ment aux autres, mais pas seulement. C'est plus grave : il se trompe lui-même. Il n'est pas capable de vérité. Cette tromperie radicale le disqualifie pour la vérité, elle l'en rend inapte.

Comment qualifier cette tromperie ? Si l'on en revenait à l'Evangile, on pourrait peut-être dire : le trompeur est celui qui a définitivement neutralisé l'enfant qu'il était pour se borner à s'assumer comme adulte. Pour sortir de la tromperie sociale ou spirituelle, il faut chercher l'enfant qu'on a été : "Si vous ne changez pas et ne redevenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu". On ne prend pas assez au sérieux cette impératif livré par le Christ, parce que l'on confond l'enfant et l'innocent, comme si l'enfant était innocent. L'enfant n'est pas innocent, mais il a une qualité qu'il ne faut pas gâcher et qui peut le mener aux plus grandes actions : il est confiant., envers son père, sa mère ou ceux qui les représentent. Guy de Fontgalland, Anne de Guigné, ce sont des petits enfants, morts avant leurs dix ans, mais qui avaient l'un et l'autre cette confiance absolue dans le Christ, qui les a conduits à la perfection.

Cette confiance évoque la suite du psaume 42 : "Arrache moi à l'homme inique et trompeur parce que tu es ma force". Que demande-t-on au Seigneur dans ce verset ? Non pas qu'il nous délivre des gens méchants. Nous n'en sommes pas à rejeter sur le prochain le mal ou la faute, ce serait bien pitoyable. Homme inique et trompeur, l'expression est au singulier. Les ennemis et les méchants sont toujours au pluriel. Cet homme inique et trompeur, en fait, il est en nous. Saint Paul en a fait l'expérience aux chapitres 7 et 8 de l'Epître aux Romains : "Je sens deux hommes en moi". Nous ne pouvons être libéré de cette dualité, de cette ambiguïté permanente, que par la force de Dieu. Quelle est donc cette force ? La grâce et en particulier la première des grâces de Dieu : la foi, celle que nous possédons tous, qui que nous soyons, parce que "venant en ce monde, nous avons été éclairé par la vraie lumière" (Jean I, 8).

Attention ! Le psaume ne dit pas : donne moi la force et alors je serai le plus fort, le plus beau. Dans l'effort de phénoménologie spirituelle que fait le psalmiste, ce serait trop dire. Et surtout trop peu. La prière surnaturelle ne demande pas à Dieu : donne-moi ceci ou cela, mais plutôt : sois pour moi ceci ou cela, sois ma force, tu es ma force. Plus précisément, parce que cette force est une grâce, parce que cette force est surnaturelle (comme disait Simone Weil à la fin de la précédente méditation), nous prions pour agir dans la force surnaturelle qui est celle de Dieu. Cette force n'est pas à nous, elle est à lui. Mais quand nous avons compris notre faiblesse, c'est alors, immédiatement, dans l'instant, si nous le prions, qu'il peut se faire notre force : "C'est quand je suis faible, que je suis fort" (II Co, 12, 10).

vendredi 20 mars 2020

Rends moi justice Seigneur !

Le très beau verset que nous venons de commenter, et qui sert d'introduction aux saints mystères est utilisé comme un refrain qui ponctue la récitation intégrale de ce psaume 42. Pourquoi ce psaume à cet endroit stratégique ? Parce qu'il porte une vision de la nature humaine en proie au mal et aux méchants, à la tristesse et à un sentiment de l'éloignement de Dieu. Ce psaume ne raconte pas de carabistouille sur ce monde humain qui serait un monde idyllique. La première expérience à faire si l'on veut s'approcher de Dieu, c'est l'expérience du mal ou l'expérience du manque. Même le Christ est allé au désert "pour y être tenté par le diable, après avoir jeûné pendant quarante jours". C'est souvent cette expérience du mal (du péché personnel, de son impuissance à faire le bien, de ses limites, de ses failles, de la méchanceté à laquelle on se trouve en butte) qui nous permet de nous tourner vers Dieu avec force.

Je me demande si le Coronavirus a laissé parmi nous beaucoup de bisounours. Ce n'est pas sûr. Je pense aussi qu'il a tourné des hommes vers Dieu, si on en croit les chiffres d'audience de l'émission le Jour du Seigneur dimanche dernier : 1, 2 Million de téléspectateurs. Plus que de pratiquants un dimanche ordinaire. Marcel Gauchet, cité par François Huguenin, a pris acte du tsunami moral que représente le virus Corona. Dans Philomag, il explique : "Personne ne peut préjuger de l'ampleur qu'aura cet événement - le Coronavirus - mais la secousse intellectuelle et idéologique est majeure". Je préciserai la pensée prudente de Gauchet en disant en quoi consiste cette secousse idéologique majeure : le vieil optimisme des Lumières, la foi en l'homme qu'avait découverte le concile Vatican II, tout cela est bel et bon, mais c'était avant le drame... Je pense à l'avertissement solennel du prophète Jérémie : "Malheur à l'homme qui se confie dans l'homme" (17, 5). Cet événement nous fait prendre conscience de la fragilité de l'humain, de la précarité de nos temps, officiellement dédiés au Progrès. Une petite grippette en Chine et les morts se multiplient partout dans le monde. On trouvera un vaccin ou un remède ? Mais un nouveau virus naîtra...

Si nous nous tournons vers Dieu, c'est parce que, comme le disait saint François Xavier méditant à Paris sur ses grands projets missionnaires à venir : "le monde est un menteur, qui ne tient jamais ses promesses". Cette phrase m'a toujours beaucoup marqué parce que tourne et retourne, je la crois vraie, je veux dire : vérifiable, aussi bien dans la vie personnelle que dans l'histoire universelle. L'histoire ? Dans les années 80, on a pu croire à l'histoire distribuant le bonheur à tous, on a imaginé ce temps comme s'il s'agissait d'un nouveau départ de l'univers, vivant la fable de la prospérité mondiale. Aujourd'hui la mondialisation heureuse est terminée, comme nous le disons dans le prochain numéro de Monde et vie. Coronavirus oblige, nous avons compris que cet optimisme béat, c'était juste une idéologie comme les autres. Nous sommes donc prêts à entendre le message existentiel du Psaume 42.

"Rends moi justice Seigneur et vois la différence entre ma cause et celle d'un peuple qui n'est pas saint". A travers les siècles, de l'Ancien au Nouveau Testament, et jusqu'à nos jours, le psalmiste offre son message au fidèle qui s'approche de l'autel et qui se sent victime d'injustice, comme Job autrefois, le patriarche du pays d'Hus. Le fidèle a l'impression, lui qui cherche Dieu, que Dieu le confond avec le reste de la population. Ce sera le soupir de sainte Thérèse d'Avila : "Si vous traitez ainsi vos amis Seigneur, je comprends pourquoi vous en avez si peu". Un tel pessimisme, qui est avec Dieu à la limite de la revendication ou de la récrimination, une telle franchise m'a toujours surpris. C'est la première prière que nous faisons à Dieu au cours de la sainte messe, et quelle prière ! Nous qui nous précipitons au pied de son autel, nous avons besoin de Lui, il nous manque. N'est-ce pas au double sens de ce terme que Dieu nous a manqué ? Voilà l'audace de la messe traditionnelle : rappeler cette dette de Dieu à notre égard, dette d'amour qu'il paye par son sacrifice sur la croix.

"Lève toi ! Pourquoi tu dors Seigneur ?" dit un autre psaume. Pendant la tempête, pendant nos tempêtes, Jésus dort, la tête sur un coussin précise saint Marc. "Seigneur, sauve-nous, nous périssons" lui lancent ses apôtres.

A ce dramatique problème du mal que la sainte liturgie ne cherche pas à éluder, mais formule d'emblée, et en toute honnêteté, d'ailleurs non sans raideur il faut le dire, la seule réponse c'est le sacrifice du Christ sur la Croix. Dieu connaît la souffrance. Dieu se fait homme pour vivre la souffrance de l'homme et lui donner un sens : voilà la réponse que porte la sainte messe elle-même, car, nous le verrons, nous l'expliquerons, elle est identique au sacrifice de la Croix. Quant à la justice que recherche le psalmiste, elle est et elle restera toujours une justice introuvable. "Discerne ma cause de celle d'un peuple qui n'est pas saint". Dieu ne répond à cette demande que par l'amour. Et, nous pouvons parfois en être jaloux, il ne le faut à aucun prix : par l'amour de tous.

Devant Dieu, ne cherche pas ton droit : le sommet du droit est le sommet de l'injustice. Le poète de Martigues était inspiré en écrivant ce vers : "O Plateau de vaine justice, balance, le plus faux des symboles divins". Le Christ, Fils de Dieu, accomplit toute justice, comme il le dit à Jean-Baptiste, non pas en mégotant pour rendre à chacun au centime près ce qui lui est dû, mais en s'offrant, en souffrant, en s'abaissant, en se donnant, en s'oubliant. Voilà sa réponse au problème du mal, une réponse divine. Il n'y en a pas d'autre dans aucune philosophie, dans aucune autre religion.

J'aime beaucoup une phrase de Simone Weil, qui, me semble-t-il, n'épuisera jamais sa puissance explicative, face au scandale du mal dans le monde, qui est inextricablement, le scandale de la croix du Christ, le scandale de la messe, où le Christ se laisse à la merci des passants, et le scandale de tout innocent qui souffre. Voici la phrase : "Le mal est à l'amour ce que le mystère est à l'intelligence : il le rend surnaturel" Que signifie ce mot : surnaturel ?

jeudi 19 mars 2020

Je m'approcherai de l'autel de Dieu...

Commençant la messe, le signe de Croix est analogue aux trois coups du théâtre : il nous a fait entrer dans de nouvelles dimensions, qui, en l'occurrence, sont celles de l'action sacrée. La messe n'est rien moins qu'une action sacrée, qui se déroule en une succession de mouvements. Le premier mouvement - introductif - est destiné à préparer l'âme du prêtre et l'âme du fidèles à la grandeur de ce qui va leur être manifesté, la raison du monde qui est l'amour divin, figuré dans le sacrifice du Christ.

Oui, j'ai employé le mot de sacrifice, un mot obscène à notre époque où tout n'est que développement personnel, signes extérieurs de richesse,  et confort optimal. Nous avons besoin de nous préparer à le comprendre, ce n'est pas quelque chose que nous comprenons immédiatement. Le sacrifice ? Étymologiquement, c'est l'action sacrée que j'évoquais il y a un instant : sacrum facere en latin, le don que Dieu nous fait et que nous tâchons maladroitement de lui rendre. Le don qui donne sens à notre vie, au delà de son déroulé chronologique. Cette prière préparatoire, qui n'est rien d'autre que le psaume 42, nous aide à comprendre ce sens que nous cherchons obscurément sans savoir ce que nous cherchons, parce que, le cherchant, nous l'avons déjà trouvé. Elle nous aide à comprendre que ce sens, c'est le sacrifice, manifestation concrète d'un amour, qui, lorsqu'il devient sacrificiel, ne peut plus jamais être verbeux : il s'inscrit ainsi dans notre chair.

Pourquoi est-ce vers l'autel que je m'approche ? N'y avait-il pas bien d'autres destinations dans ma vie qui auraient été plus réjouissantes ? Le dimanche je vais à la messe... N'y a-t-il pas bien d'autres occasions de sortir, plus brillantes, plus attirantes ? N'ai-je pas tort de penser au sacrifice, alors qu'il est si agréable de vivre dans l'instant, à l'enseigne de l'éclatez-moi ça ? Mais y a-t-il une vie possible sans amour, au gré du désir ? Et y a-t-il amour durable sans sacrifice ? Si Dieu se manifeste à moi à travers cet autel, qui m'attire, dont je m'approche avec précaution, restant, sans en monter les degrés, "au bas de l'autel" comme on appelle cette prière, c'est parce qu'il me parle d'amour sans bruit de paroles. Cette parlure sans parole m'a fait tressaillir...

Et ce tressaillement, peu à peu, se change en joie. Je découvre, prêtre ou fidèle qu'importe, jeune ou vieux, l'âge n'a pas d'importance ni le sexe non plus, que dès que j'ai commencé à répondre à l'appel de Dieu, la joie a rempli mon coeur. Elle est là sans cause apparente, mystérieuse certitude d'une possession plus étonnante encore. Le grand Blaise Pascal, d'habitude si disert, ne sait lui-même que répéter : Joie, joie, pleurs de joie. Joie de la rencontre. Joie de l'expérience. Joie qui fait naître la foi.

Ce Dieu qui me réjouit, c'est ma jeunesse qu'il réjouit. Ainsi le veut la traduction latine de ce psaume, qui, en hébreu, ne parle que de joie, en insistant sur ce terme. Pourquoi saint Jérôme lui, évoque-t-il la jeunesse ? Il y a un enrichissement de l'énonciation qui n'est pas le pur fruit du hasard mais d'une volonté de précision dans la traduction. Parce que la joie de Dieu est créatrice, recréatrice s'il le faut.

Elle n'est pas seulement ce que l'abbé Brémond appelait un sentiment, le sentiment religieux, si caractéristique d'un XIXème siècle qui justement petit à petit s'est vidé de Dieu à force d'en entretenir le sentiment de plus en plus trouble (voir Victor Hugo). Non cette joie éprouvé au bas de l'autel n'est pas un sentiment, mais plutôt un processus vital de croissance, prémisses de la nouvelle création, qui s'anticipe dans le rite de la messe et d'abord dans les offrants, le Christ, le prêtre, le peuple.

Le fait que le rite de la messe commence à la première personne du singulier doit être souligné. Ce n'est pas une première personne exclusive qui se refermerait sur l'identité du prêtre ministre. Cette expérience de joie à l'approche de Dieu, tout le monde peut la faire, le ministre étant parfois le dernier à l'éprouver s'il l'éprouve encore, devenu trop souvent 'fonctionnaire de Dieu'. La première personne du singulier est employée ici dans un sens distributif, non pas comme si d'avance tous les fidèles priaient ensemble (une telle union ne s'improvise pas, elle se prépare). Nous ne prions pas encore ensemble, nous prions en même temps, dans le même temps sacré. Pas encore ensemble ? Parce que Dieu nous a dit : "Viens aux noces, viens comme tu es". Ton vêtement nuptial est ta prière, ta reconnaissance, ton silence.

Aujourd'hui 19 mars, le Carême s'interrompt. Nous célébrons la fête de saint Joseph, époux de la Vierge et père adoptif de l'Enfant, celui qui lui a appris son métier de charpentier. "Prends l'Enfant et sa mère et pars en Egypte". Joseph obéit sans un mot, il est le gardien efficace de cette famille si particulière, si fragile mais si décisive pour le sort du monde Mais il ne nous a pas laissé un mot. Pas le genre à rouler les mécaniques !
Cela me donne l'occasion de préciser que le temps liturgique que j'ai évoqué au début de mon précédent commentaire, n'est pas seulement le temps qui mesure la durée de la cérémonie, temps qui fusionne avec l'Eternité. C'est aussi le temps du calendrier liturgique. Il rythme ainsi et colore de différentes manières les attentions spirituelles du chrétien.

mercredi 18 mars 2020

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit

Le signe de Croix est un geste, dont la signification est universellement reçue chez les catholiques et chez les orthodoxes (mais pas chez les protestants), signe qui partage le temps sacré et le temps profane. De quoi parlons-nous ? Le temps profane est le temps que mesure l'horloge, il est foncièrement disponible à toute réalisation, au bien comme au mal, il est libre potentiellement pour toute occupation. Le temps sacré n'est pas un temps libre. C'est un temps où se mêle l'éternité. Dieu fait irruption dans la disponibilité du temps profane et transforme ce moment, en lui donnant une signification éternelle. C'est tout le sens - sacré - de ce que nous appelons volontiers la sainte messe.

Pourquoi la messe est-elle sainte ? Non pas parce que celui qui la célèbre ou ceux qui y assistent seraient des saints, mais parce que la messe est une initiative divine, un acte théandrique divino-humain. L'initiative en revient au Seigneur qui a institué ce geste fou - disant sur du pain Ceci est mon corps et sur du vin Ceci est mon sang -  en nous demandant de refaire ce geste et de redire ces paroles de la même façon : "Cela, chaque fois que vous le ferez, vous le ferez dans la mémoire de moi" : nous le faisons en nous souvenant de ce qu'il avait fait lors de la première messe, la veille de sa Passion. Ce n'est pas un acte qui nous appartient, que nous pourrions accomplir en y laissant notre marque, en employant chacun notre façon de faire, en improvisant chaque jour une nouvelle manière d'être dans cette cérémonie.

Je parle ici du célébrant auquel revient la responsabilité de l'action sacrée - chaque fois qu'il célèbre les saints mystères du Christ, il est seulement "instruments et continuateurs de Jésus-Christ" comme dit saint Vincent de Paul. La messe ne lui appartient pas. Il est l'intermédiaire visible, audible, sensible, mais l'action qu'il pose est une action divine. Cela exige de lui un véritable détachement : certes le Christ a besoin du prêtre, mais ce n'est pas pour restreindre la portée de son offrande, mais pour la réaliser toujours à nouveau, identique à elle-même, dans le temps et dans l'espace.

La messe n'est pas une réunion de prière qui exigerait la créativité des assemblée qui la célèbrent. C'est le cadeau, le testament du Christ avant de mourir, c'est l'explication qu'il donne de sa propre Passion, c'est un secret entre lui et ceux qui l'aiment ou qui essaient de l'aimer, secret qui exige une véritable initiation.

Mais direz-vous, pourquoi un secret ? Parce que l'amour, dans la mesure où il est authentique, ne peut pas se passer de secret ou d'intimité. La messe est la déclaration d'amour que le Christ, qui sait qu'il va mourir, adresse à l'humanité, c'est-à-dire à chacun d'entre nous de manière différente. Sacrement de l'initiation chrétienne, geste sacré inventé par le Christ lui-même (qui d'autre aurait eu pareil idée ?), la sainte messe renferme le secret de son amour et c'est pour cela qu'aujourd'hui encore elle est avant tout non pas une représentation du passé, comme si l'amour de Dieu se découvrait en feuilletant un herbier ou un livre d'image. Non ! la messe est le présent et la présence de l'amour du Christ. Elle est un acte sacré, un acte sanctifiant, qui n'appartient pas à l'homme, mais où Dieu vient à nous aujourd'hui, avec des gestes, avec des signes, avec des mots humains qui ont une origine et une portée divine. La messe nous introduit dans le milieu divin, elle est la juxtaposition miraculeuse du temps humain avec l'éternité.

La messe et la messe seule quand on y réfléchit réalise la première demande du Notre Père : "Que votre nom soit sanctifié". On pourrait traduire cette première demande sur la sanctification du nom de Dieu : "Mon Dieu, donnez-nous du sacré". Donnez nous des signes de votre présence et de votre amour. La messe est le signe par excellence, le signe institué par le Christ de cette sacralité et de cette religion, dont l'initiative est divine. De manière très évocatrice, l'école française de spîritualité parle du Christ comme religieux de Dieu, initiateur et inventeur, dans la sainte messe, de la seule vraie religion, la religion suscitée par Dieu, qui consiste dans des paroles de Dieu et qui dans le sacrifice du Christ nous laisse un exemple héroïque, que nous pouvons reproduire : "Je vous ai laissé cet exemple, j'ai donné ma vie pour vous, afin que vous fassiez de même".

Lorsque Marcel Gauchet parle du christianisme comme de la religion de la sortie de la religion, de la religion désacralisée, il parle peut-être du christianisme, mais alors du christianisme sans le signe de la croix et sans la messe - d'un christianisme protestantisé, ou plus exactement passé au karcher du christianisme libéral, toutes choses qui n'étaient pas prévues dans l'Evangile.

Initiation à la sainte Messe

Alors qu'en plein Carême, nous nous trouvons privés de la sainte messe, comme de toute manifestation publique de notre foi, d'une manière qui renvoie objectivement dans l'histoire au triste temps de la Terreur - cela étant dit non pour chercher à nous victimiser mais pour ne pas masquer la gravité objective de la situation  : plus une messe ne peut être dite en public à Paris,

alors que nous prêtres, nous serons réduits au geste de notre confrère napolitain, qui, voici quinze jours, dans des circonstances analogues, faisait le tour de son quartier, où ne se voyait plus âme qui vive, en bénissant silencieusement ses paroissiens avec l'ostensoir renfermant le saint Sacrement,

alors que le confinement nous prive de la plus élémentaire des libertés, qui est la liberté de mouvement,

nous sommes contraints de nous rappeler que nous avons une âme, qu'elle est et qu'elle restera absolument libre de toute nécessité, qu'il nous suffit de la nourrir et qu'après le télétravail, les enfants le conjoint et netflix, il ne nous reste que cela à penser : la nourriture de notre âme. C'est le petit miracle de cette période difficile ; nous avons le temps. Le temps de méditer. Le temps d'apprendre. Le temps de lire, comme l'a souligné M. Macron lui-même.

Nous sommes privés de messe mais nous avons le temps ; C'est assez pour faire un kairos au sens paulinien du terme : "C'est maintenant le temps favorable, c'est maintenant le jour du salut".

Personnellement quels moyens puis-je mettre en oeuvre ? 

Je ne peux pas poursuivre la série "Saint Paul au bistrot" sur youtube : il n'y a plus cette liberté du  bistrot. Je pourrais organiser une téléretraite, mais je ne suis pas saint Ignace. Alors je me suis dit avec un peu de retard à l'allumage : quelle meilleure occurrence pour nous initier à la messe traditionnelle ? Cette messe déjà difficile d'accès en temps ordinaire dans les paroisses, et qui comme toutes les autres d'ailleurs, nous est interdite pour cause de coronavirus, à défaut de pouvoir la célébrer publiquement, je vais la commenter. Je vais avec vous commencer un livre que je médite depuis longtemps et qui pourrait s'appeler Initiation à la messe traditionnelle.

Aussi longtemps que durera l'épidémie, je m'engage à venir chaque jour sur Métablog vous présenter ce rite merveilleux (on parle couramment aujourd'hui de rite extraordinaire quoi qu'on pense par ailleurs de la forme latine du rite romain). Beaucoup de chrétiens ne le connaissent pas du tout : ils n'y ont pas accès dans les paroisses ordinaires. Le latin leur paraît un obstacle insurmontable. On le leur a souvent répété. Ceux qui pratiquent ce rite extraordinaire ont certes passé la barrière de la langue. S'ils assistent à la messe en latin, en plein XXIème siècle, c'est qu'ils ont compris le sacrement comme une action sacrée que l'on partage avec le coeur, laissant de côté les discours théologiques qui ne seraient accessibles qu'à la seule intelligence. Mais ils n'ont pas forcément eu le temps de pénétrer dans les arcanes du rituel et se sont contentés jusqu'ici du vernis que confère l'assistance hebdomadaire à la messe.

La dureté des temps permet paradoxalement une initiation plus profonde et, grâce à Internet, nous pourrons vivre ici et maintenant un partage du mystère. Bienvenus dans ce partage où chacun pourra communiquer sa perplexité, ses doutes, sa foi et son amour.

mardi 29 octobre 2019

Réponse à Isabelle de Gaulmyn sur l'Amazonie

C'est la fin des saints prêtres... Le responsable de Tradinews a repris sur son site un article de La Croix, signé Isabelle de Gaulmyn, envoyée permanente de ce journal dans la bonne ville de Rome, sur la signification du synode pour l'Amazonie, dont la clôture en grande pompe a eu lieu dimanche. On sait que cette nouvelle institution du synode consiste avant tout à être une courroie de transmission entre le pape et l'épiscopat mondial. Même s'il porte sur l'Amazonie, il a lieu à Rome, avec 250 évêques triés sur le volet et c'est le pape qui en a supervisé les projets (instrumentum laboris) et qui va en écrire la conclusion. Il est donc peut-être un peu tôt pour en parler.

Mais on sait depuis le Concile Vatican II que, dans le gouvernement de l'Eglise, les impressions, le vécu, les recensions journalistiques sont plus importantes que les écrits. En ce sens l'article d'Isabelle de Gaulmyn indique d'ores et déjà la direction herméneutique que j'appellerais volontiers "conciliaire" pour ce synode. Elle reprend d'ailleurs, sans en donner les référence, une expression qui a déjà servi pour le concile Vatican II : "C'est la fin du tridentinisme". Giuseppe Alberigo, instigateur d'une massive Histoire de Vatican II en plusieurs volumes, définissait ainsi son approche de Vatican II ; le Père Congar a souvent repris cette formule. Isabelle de Gaulmyn réutilise, à son tour, l'expression en la présentant comme toute nouvelle, en tout cas sans nous en offrir la traçabilité. La réémergence de ce tridentinisme, qui, si l'on comprend bien Isabelle de Gaulmyn, ne serait pas mort à Vatican II, comme le voulait Alberigo et Congar, mais bien au récent synode sur l'Amazonie, indique quelque chose comme une révolution à l'oeuvre.

Quelle révolution ? "la révolution silencieuse". Laissons Isabelle de Gaulmyn nous en parler. Mais surtout laissons lui dire ce qu'a été le concile de Trente (1545-1575) pour elle...
Nous sommes encore, consciemment ou pas, largement tributaires de ce Concile, qui date pourtant du XVIe siècle. Visant à conforter une religion mise à mal par les pouvoirs des princes et la Réforme de Luther, le concile de Trente a en effet structuré le catholicisme autour de la figure du prêtre. Le clerc, célibataire, devient alors le pivot central. Il concentre sur sa personne toutes les fonctions sacrées, à partir de l’Eucharistie et de la confession. Cet imaginaire du prêtre idéal, le «  saint prêtre  » identifié au Christ, placé au-dessus des fidèles, condamnés eux à n’être qu’un simple troupeau de brebis bien dociles, a profondément marqué les mentalités de tous les catholiques, et largement favorisé le «  cléricalisme  » ambiant, y compris chez les laïcs. 
Si l'on comprend bien notre journaliste, grâce au synode nous touchons enfin à "la fin des saints prêtres", ces personnes enveloppées de leur saint étui, vêtues de noir et qui ont engendré le cléricalisme partiout où elles passent. Décidément "la cléricalisme, voilà l'ennemi". Le prêtre "célibataire, pivot central de la communauté" a enfin dit son dernier mot : merci l'Amazonie. Quant aux laïcs, ils ne sont plus condamnés à être les moutons du bon pasteur (cf. Jean 10). Ils vont pouvoir commander à leur tour. Commander quoi ? Pour aller où ? Ce n'est pas dit. Mais ce qui apparaît dans le discours d'Isabelle de Gaulmyn, c'est une Eglise dans laquelle enfin le peuple commande. Avec un peu de retard à l'allumage l'Eglise fait sa Révolution de 89. Le "tiers-état des fidèles" va pouvoir prendre sa revanche. Le cardinal Suenens, en ce temps là, souhaitait que Vatican II fut 89. En réalité, il aura fallu attendre les Amazoniens, nouveaux sans culotte, pour que le déclic se produise partout dans l'Eglise et qu'on enterre en grande pompe le tridentinisme.

Le tridentinisme ? Et si ce terme qui sent bon l'universitaire en mal d'inspiration ne signifiait pas tout simplement le catholicisme ? Isabelle de Gaulmyn nous donne envie de conclure ainsi. Jugez-en :
"En demandant la possibilité pour l’Amazonie d’ordonner prêtres des hommes mariés, en envisageant la création de nouveaux «  ministères  » (c’est-à-dire de responsabilités au sein des paroisses ou diocèses), avec même la reconnaissance d’un ministère pour «  les femmes qui dirigent les communautés  », en exigeant enfin de rouvrir le débat si explosif sur le diaconat féminin, les évêques du Synode ont clairement signé la fin d’un modèle, celui qui est issu du concile de Trente et de près de cinq siècles de catholicisme".
Couper avec "cinq siècles de catholicisme", en créant une nouvelle structure, de nouveaux ministères, en mettant des femmes aux commandes et en limitant le rôle du prêtre autant que le rôle des sacrements dont il ne serait que le distributeur : la vision est audacieuse. Elle consiste à doubler ce que le pseudo-Denys appelait la hiérarchie ecclésiastique, en inventant toutes sortes de chaînes de commande humaines, fondées sur tous les charismes imaginables. Au fond, le projet est celui d'une Eglise plurielle, dans laquelle chacun et chacune pourront se vanter d'être les chefs, en revendiquant "un ministère". On confondra ainsi la chaîne ministérielle instituée par le Christ et les chaînes charismatiques, souvent humaines, trop humaines. L'Eglise née d'un tel bazar aura coupé non seulement avec cinq siècles de catholicisme mais avec le Christ lui-même, en perdant sa légitimité.

Je crois qu'il faut bien distinguer cette "Eglise bazar", dans laquelle l'autorité n'est plus quelque chose de sacré, de hiérarchique, mais une invention du peuple en quête de représentants d'avec l'Eglise catholique, la nôtre, qui, maronite, uniate ou convertie de l'anglicanisme, ordonne déjà prêtres des viri probati et s'apprête à en ordonner d'avantage, tant le manque de prêtres a été une conséquence assurément non souhaitée mais tragique du concile Vatican II. Autant la vision d'avenir d'Isabelle de Gaulmyn n'a aucune légitimité chrétienne, autant l'ordination sacerdotale des viri probati a eu lieu à un moment dans l'Eglise latine. Souvenez vous ces hommes d'âge mûr qui avaient élevé leurs enfants et qui, hauts fonctionnaires à la retraite, devenaient prêtres, puis évêques, ils ont sauvé la chrétienté romaine face aux barbares ariens. 

Qui dit que l'Eglise, essorée par la terrible crise post-conciliaire, n'aura pas besoin un jour, en Amazonie ou en Europe, de semblables acolytes, rendus plus nombreux par l'allongement de la durée de vie ? Mais encore faut-il que cette ouverture, que cette possibilité à la fois ancienne et nouvelle ne signifie pas la disparition du célibat ecclésiastique, la désacralisation du sacerdoce, la naissance d'une nouvelle hiérarchie non sacrée (non christique) dans l'Eglise, bref le grand bazar décrit avec lyrisme par Isabelle de Gaulmyn et qui représenterait, pour l'Eglise du Christ, non seulement une nouveauté mais une chimère, au sens génétique du terme : un être né du croisement impossible entre l'Eglise et le monde, qui serait vraisemblablement un mort-né. Précisons-en l'image : quelque chose comme un évangélisme catholique...