vendredi 8 avril 2022

Je crois dans le Saint-Esprit

 La traduction française du Credo fait une toute petite place au Saint Esprit, au début d'une énumération dont les noms apparaissent comme obscurs au profane : "Je crois au Saint Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle". Cette traduction, familière aux catholiques, comporte au moins deux fautes graves. 

Nous avons étudié au début de notre commentaire, ce que peut être la première faute : comment peut-on dire "Je crois au Saint Esprit", comme on dit : je crois aux fantômes ou à l'astrologie" ? Cette double croyance n'est pas forcément fausse, mais elle n'est pas absolument vraie. On peut dire dans le même sens : "Je crois au développement personnel". "Je crois à la nourriture bio" etc. C'est une expérience à faire, dont on tirera forcément quelque chose. Ce n'est pas une vérité absolue, sauf pour les fanatiques. La nourriture bio par exemple peut se trouver périmée et donc nocive. Ainsi les circonstances modifient-elles l'objet de la croyance. 

Si l'on traduit bien le Credo, on n'a pas le droit de dire que le Saint Esprit renvoie à l'une de ses croyances que l'on peut toujours essayer et qui font du bien. La foi dans le Saint Esprit est une démarche absolue, comme la foi dans le Père et la foi dans le Fils. Le rituel du baptême d'adulte est formel : on ne peut pas croire dans le Père sans croire dans le Fils et dans le Saint-Esprit. On ne peut pas croire dans le Saint Esprit, sans croire dans le Père et dans le Fils. Croire dans ? Situer son esprit en Dieu, comme l'explique le Pseudo-Denys et vivre de la foi selon la formule que saint Paul emprunte à l'Ancien Testameent ; "Mon juste vit de la foi" (Habacuq, 1, 1-5 voir Rom. 1, 15-17 et Hébr. 10, 38).

Et IN Spiritum sanctum, dit le texte latin du Symbole des apôtres. Il nous faut donc traduire : je crois dans le Saint Esprit, comme on avait traduit : Je crois EN Dieu le Père et EN Jésus-Christ, fils de Dieu, unique engendré. Telle est la première erreur de traduction, qui n'est pas petite : confondre croire dans et croire à ou croire au, à propos du Saint Esprit..

La deuxième erreur de traduction consiste à mettre sur le même plan le Saint Esprit, l'Eglise catholique, la communion des saints etc. Le texte latin ne dit pas cela : après avoir affirmé qu'il croit dans le Saint Esprit, le fidèle se heurte à l'emploi d'accusatifs seuls, qui ne sont absolument pas rendus par la traduction française : sanctam Ecclesiam catholicam, sanctorum communionem etc.. Qu'en faire ? Comment les comprendre ? Dans la langue latine, comme dans la langue française, l'emploi  de ces accusatifs seuls n'a pas de sens après le verbe croire. On peut dire en revanche : Je crois qu'il fera beau demain, et alors, en employant une proposition infinitive, on émet une opinion personnelle ; rien à voir avec la foi qui n'est pas une opinion personnelle, comme l'a bien déterminé le pape Pie IX dans son Syllabus (résumé) des erreurs modernes, proposition 15. On peut employer le verbe croire avec le datif : Je crois à... On peut employer le verbe croire suivi de IN plus l'accusatif et souligner par là le caractère absolu d'une foi qui n'est plus une croyance. L'accusatif seul ne signifie rien s'il s'agit d'un complément du verbe croire. Les mots à l'accusatif seul ne sont pas complément du verbe "croire", mettant - je parle au hasard - le Saint Esprit sur le même plan du point de vue de la foi que la sainte Eglise catholique. 

En réalité, ces noms à l'accusatif seul sont placés en apposition explétive à l'Esprit saint. Il faudrait pouvoir traduire : Je crois dans l'Esprit saint, à savoir la sainte Eglise catholique, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair, la vie éternelle. Le Saint Esprit est l'âme de l'Eglise, le fluide de la communion des saints, le grand pardonneur, le ressusciteur dans l'éternité de Dieu. De même que, dans le Credo, le Fils est défini à travers l'entreprise de salut qu'il a acceptée de la part du Père dans le Saint Esprit et qu'ainsi nous apprenons qu'il est né de la Vierge Marie, a souffert sous Ponce Pilate etc. ; de même notre foi dans l'Esprit saint est alimentée par ses oeuvres. Et ses oeuvres, nous le verrons ont à voir avec l'Eglise.

mardi 5 avril 2022

D'où il viendra juger les vivants et les morts

Le Christ qui siège à la droite du Père, siège pour juger "les vivants et les morts", c'est-à-dire tous les hommes. La justice, impossible sur la terre où elle était au mieux une approche, une approximation et au pire un déni pur et simple, il faut qu'elle soit portée par le Christ tout puissant ("toute puissance m'a été donné au ciel et sur la terre" Matth. 29)  pour se réaliser.

Il ne s'agit pas non plus de tout casser, en jugeant l'hommerie à l'aulne de la sainteté absolue de Dieu. "Le Père ne juge personne, il a donné au Fils le jugement tout entier"" dit Jésus au chapitre 5 de saint Jean verset 22. Nous verrons ce que signifie cette formule étrange  : Le Père ne juge pas". Le Père ne veut pas "entrer en jugement avec sa créature", comme l'Eglise nous le fait dire dans la vieille prière de l'Absoute faite sur un défunt. et cela parce qu'il est le Père et que sa Paternité lui importe plus que sa justice. "Aucun humain, devant toi, ne sera déclaré juste", continue l'oraison des défunts. Le Père est toute sainteté. Son nom même est terrible. Le Fils, lui, connaît l'argile dont nous sommes pétris, puisqu'il s'est fait homme. Il a inventé une justice qui n'appartient qu'à lui ; celle de la miséricorde, celle de l'amour, une justice qui ne discrimine pas entre le poids des bonnes actions et le poids des mauvaises, mais qui, dans une sorte de préscience éclatante, "sonde les reins et les coeurs" et pèse les intentions les plus secrètes, plus encore que les actions.

Exemple évangélique : les ouvriers de la Onzième heure. Ils n'ont travaillés qu'une heure, alors que les journaliers qui ont pris leur service tôt matin en ont travaillé douze. "Ils n'ont pas eu à subir le poids du jour et de la chaleur', Mais ils ont accepté d'être embauchés par le maître. Ils lui ont dit : oui. Et cette réelle acceptation en intention vaut tous les services en action. Au mépris de la justice des hommes, ils reçoivent, eux qui n'ont travaillé qu'une heure, le même salaire que ceux qui ont peiné durant les douze heures du jour. (cf. Matth. 20, 1-16)

Deuxième exemple : le bon larron, ce brigand, ce voleur, ce violeur, ce tueur, qui par hasard s'est retrouvé crucifié à la droite du Christ. : "Nous si nous sommes torturés sur la croix c'est justice", dit-il à son collègue le mauvais larron, crucifié à la gauche du Christ. Ce n'était pas un perdreau de l'année, le "bon" larron, pas du genre à recevoir le bon Dieu sans confession. Disons le en termes contemporains : c'était une racaille de la pire espèce. Il a trouvé au plus profond de lui-même le courage d'une prière au Christ : "Seigneur, souviens toi de moi quand tu seras dans ton Royaume". La réponse est immédiate : "Ce soir tu seras avec moi en paradis". Une prière. Quelques secondes de lumière. Une éternité de bonheur (cf. Luc 23, 39-43).

Quelle est la justice du Christ ? C'est la seule possible pour nous, la seule dont nous ne sortions pas écrabouillés par notre égoïsme ou notre égocentrisme : celle qui juge de l'intérieur et qui juge sur l'amour. Attention : la justice du Christ n'est pas plus laxiste que la justice humaine, comme peut nous le faire croire l'épisode du Bon larron. Simplement le Christ nous connaît au plus profond, parce que c'est lui qui nous a fait. "Il n'avait pas besoin qu'on lui rende témoignage au sujet de ce qu'il y a dans l'homme. Lui savait d'avance ce qu'il y a dans l'homme" (Jn 2, 24). Lui seul juge avec justice.

Manière de dire que la justice chez les humains est inaccessible et que celui qui s'en revendique, justicier, revanchard ou donneur de leçons, est suspect pour cette raison même. Manière de croire que la justice de Dieu ne peut pas  apparaître comme une attitude calculée.  par rapport à sa créature, avec le catalogue de péchés d'un côté le catalogue de vertus de l'autre. Il n-y a pas de catalogue qui tienne devant Dieu: le fini n'existe pas, ne se calcule pas face à l'Infini. Et dans l'autre sens, une offense ou une prière sincère faite à Dieu est toujours infinie comme Dieu est infini. Entre Dieu et l'homme le calcul est impossible car le différentiel est infini. Seul le Fils de l'Homme qui est Fils de Dieu (voir méditation précédente) est habilité par son Père à juger les hommes, parce qu'il est à la fois homme et Dieu.

Le jugement remis au Fils ne porte pas d'abord sur l'observation de la loi. Qui peut observer les dix commandements intégralement sans la grâce de Dieu ? Le Christ ne juge pas un individu sur l'observation plus ou moins parfaite de la loi, mais plutôt sur l'amour avec lequel cette loi est observée. Dans le chapitre 20 de l'Exode où se trouvent énumérés les dix commandements donnés par Dieu à Moise, le mot amour n'est pas prononcé. Même le quatrième commandement ne dit pas : Tu aimeras ton père et ta mère. Mais il stipule : "Tu honorera ton père et ta mère". Dans le Nouveau Testament en revanche, l'amour est l'accomplissement, la plénitude du précepte, comme dit saint Paul. Une vertu observée sans amour est un vice. De plus, dans l'enseignement de Jésus, l'amour n'évoque pas je ne sais quelle abstraction romantique ou je ne sais quelle réduction de la vie à la vie mystique. L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont les deux plus grands commandements et ils sont semblables, aussi concrets l'un que l'autre (Matth. 22, 39). 

Qui aime son prochain aime Dieu. Qui aime Dieu en vérité aime son prochain. C'est ce que nous révèle la célébrissime parabole du jugement dernier : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire, tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?” Et le Roi leur répondra :  En vérité, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : “Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.” Alors ils répondront, eux aussi : “Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?” Il leur répondra : “En vérité, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.” Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. » (Matth. 25, 31-46).

Il y a ceux qui ont connu  Jésus et qui "le confessent devant les hommes" pour que lui les confessent devant son Père" (Matth. 10, 32). C'est la foi au Christ qui les sauve. Mais ceux qui ne l'ont pas connu ? Ceux qui n'ont pas eu durant leur vie la possibilité de le connaître ? C'est par la charité pour le prochain qu'ils se sauvent. Ils n'ont pas forcément conscience du salut qu'ils reçoivent ou de la réprobation qu'ils encourent, comme le marque bien le texte de saint Matthieu : "Seigneur, quand donc t'avons-nous vu avoir faim ?" Mais c'est l'amour qui les sauve. C'est le manque d'amour qui les perd. "A la fin de notre vie, dit saint Jean de la Croix, nous seront jugés sur l'amour".


vendredi 1 avril 2022

Est assis à la droite de Dieu, le Père tout Puissant

 L'expression peut surprendre et même porter à sourire. Comment imaginer que Jésus est assis à la droite de Dieu pour les siècles des siècles, si l'on prend au pied de la lettre ces quelques mots ? 

"Etre assis" renvoie, dans l'antiquité à une manière d'exercer le pouvoir et l'on peut dire que ces termes sont expressifs jusqu'à nos jours. Voici quelques années maintenant, l'érudit Jacques Charles-Gaffiot avait organisé une exposition au Palais de Versailles sur les trônes dans l'histoire. Son intuition de départ était que tout pouvoir qui a pour lui une vraie légitimité s'exerce en position assise. L'iconographie est très abondante sur ce point. Dans le vocabulaire courant, "siéger" signifie à la fois commander et être assis. Charles-Gaffiot voulait montrer que le vrai pouvoir, le pouvoir légitime, celui qui s'impose naturellement s'exerce en position assise et que le conquérant qui a renversé l'autorité légitime, le gouvernant républicain, l'empereur napoléonien, mais aussi le fasciste le nazi, le communiste exercent leur pouvoir debout, parce que ce pouvoir, arraché au circonstances, on ne l'exerce pas paisiblement, dans une tranquille possession, mais l'on est sans cesse en train de le revendiquer aux événement et de l'imposer aux populations que l'on domine.

Dans l'Evangile, au chapitre 19 de Saint Jean, Pilate, au verset 14, fait asseoir Jésus "sur une estrade" au milieu d'une cour appelée Lithostrotos (en français dallage de mosaïque), en araméen Gabbatha (ce qui signifie en français : lieu élevé, estrade), lieu qui lui servait à lui Pilate, occasionnellement de tribunal. Dans une parodie de souveraineté, pour se moquer et de sa victime et des juifs, le Procurateur romain semble un bref instant inverser les rôles, entre lui et Jésus. Non content de faire asseoir Jésus à sa place, il dit à l'assistance, qui est juive : "Voici votre roi". Tout à l'heure les soldats se moqueront de la royauté du Christ, en tressant à son intention une couronne avec des épines. Pour lors, Pilate, dérangé dans sa bonne conscience de conquérant sans scrupule imagine une curieux jeu de rôle. C'est sa manière à lui de tourner en dérision la noblesse d'attitude à couper le souffle de celui qu'il allait condamner, manière aussi d'envoyer le peuple juif tout entier dans le néant, comme lorsqu'il fera inscrire sur le gibet de la croix : "Jésus le Nazaréen, roi des juifs". Certains membres importants du peuple juif vinrent le trouver alors pour lui indiquer qu'ils se sentaient tous bafoués par cet écriteau. Ils se virent répondre : "Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit" (Jean 19, 22). Pilate avait senti la majesté inouïe du personnage qu'il n'avait condamné au supplice de la croix que pour prendre les juifs au mot, en leur jetant à la figure leur roi défiguré, dans une sorte d'artifice politique souverainement déplaisant et en même temps involontairement prophétique.

Dès le premier dialogue entre Jésus et Pilate, au chapitre 18, il est question de cette autorité monarchique de Jésus. Et c'est la première fois dans l'Evangile qu'on évoque explicitement le Christ comme roi. Certes il est fils de David, reconnu par tous comme descendant de Jessé (le père de David). Certes il prêche le Royaume de Dieu, mais c'est quand humainement tout va mal, quand tout semble perdu, c'est devant le gouverneur romain que Jésus affirme sa royauté. Parce que politiquement et humainement, une telle revendication ne peut plus servir à rien. Jésus a fui toute sa vie les foules qui voulaient le faire roi. On lui prépare une entrée à Jérusalem, où il est le triomphateur attendu, et ce drôle de triomphateur, en guise de fier destrier, a tenu à monter sur un âne, comme pour affirmer son mépris de la politique humaine. Il ne s'affirme lui-même roi que quand il peut dire : "Ma royauté n'est pas de ce monde". 

Voici son dialogue avec l'autorité romaine en Palestine, dialogue qui a tant marqué Pilate. La communauté juive lui avait livré Jésus en insistant sur le fait que sa revendication monarchique et "nationale" était incompatible avec l'ordre romain mondialisé. Le Gouverneur ne comprenait pas que ces insoumis nationalistes juifs fassent du zèle contre l'un des leur. "Pilate appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. ». Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. » (Jean 18, 33-37).

Sa royauté, Jésus la revendique et la reçoit de la bouche même de Pilate : "C'est toi-même qui le dit". Il précise de quelle manière elle s'exerce : "Moi je suis né, je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix". Voilà sa royauté. Elle ne relève pas d'un pacte ou d'un contrat humain, mais de la vérité, ou plus précisément du désir de vérité, au point que quiconque est de la vérité, reconnaît cette vérité dans le Christ. Sa royauté n'est pas de ce monde, elle est tellement vaste qu'elle n'a pas pour origine ce monde, elle est métaphysique, en ce qu'elle concerne tout être créé, jusqu'aux anges. Elle est théologique, en ce qu'elle ne peut venir que de Dieu. Mais, si elle n'est pas de ce monde, elle s'exerce sur le monde. Elle est même l'espérance cachée de ce monde, comme l'expliquait il y a dix ans René Girard. 

"Qu'est-ce que la vérité ?" demande Pilate après avoir entendu cette justification fulgurante de celui qui comparaît devant lui, tout en revendiquant toute autorité. L'histoire humaine et le progrès moral depuis le Christ répondent à cette exclamation désenchantée d'un homme de pouvoir auquel on ne la fait pas. La vérité construit l'histoire, elle est à l'origine du seul véritable progrès moral de l'humanité. C'est que le royaume de Dieu se développe sur la terre comme il est dans le Ciel. L'esprit du  Christ pacifie la violence qui est dans le coeur des hommes. Les sociétés chrétiennes n'ont aucune prétention à être le paradis sur la terre, mais le génie du christianisme a fait avancer l'humanité comme aucune autre doctrine n'y est jamais parvenue. Et ce génie du christianisme, c'est le Christ lui-même, son enseignement et son exemple.

Jésus Christ est fils de Dieu, nous l'avons montré. Mais il est aussi fils de l'homme, il est, à lui seul, l'humanité à son meilleur niveau. Et quel est ce meilleur niveau ? Le niveau divin. Toute anthropologie conséquente est suspendue à cette constatation. C'est déjà ce qu'il appert de la prophétie de Daniel, que l'on peut appeler la prophétie du Fils de l'homme. Celle-ci du reste, le Christ lui-même la fait sienne en la proclamant devant son premier juge, qui n'est pas romain mais juif. Caïphe, grand prêtre cette année-là, lui demande : "Es-tu le Fils de Dieu". La réponse du Christ, à ce moment dramatique de sa mission où il va être condamné, il l'emprunte au prophète Daniel, 7, 13-14 : "Tu l'as dit et désormais vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel" (Mc 14, 62, Matth. 26, 64 et Lc 22, 69). C'est en se fondant sur ce passage de l'Ancien Testament que le Credo affirme du Christ : "il est assis à la droite de Dieu". 

Mais avant même les premières rédaction d'un Credo catholique, on trouve cette affirmation sur le Christ assis à la droite de Dieu, non seulement dans la finale de l'Evangile de Marc, mais dans l'épître aux Ephésiens de saint Paul : "Telle est envers nous qui croyons l'infinie grandeur de sa puissance, se manifestant avec efficacité par la vertu de sa force. Il l'a déployée dans le Christ, en le ressuscitant des morts, et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes, au-dessus de toute domination, de toute autorité, de toute puissance, de toute dignité, et de tout nom qui se peut nommer, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle à venir. Il a tout mis sous ses pieds, et il l'a donné pour chef suprême à l'Eglise, qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous" (Eph. 1, 19-23). Quelle éloquence pour parler de la royauté du Christ !

Hors Jésus, il n'y a que vide. La création ? Si Jésus ne la sauve pas du néant, elle n'est rien que "le silence éternel des espaces infinis" comme l'a déclaré Pascal. L'homme et la femme ? La juxtaposition provisoire de deux épidermes. Les valeurs humaines ? "Vanité et poursuite du vent" comme dit l'Ecclésiaste. Seul le Christ "remplit tout en tous". Jésus siégeant à la droite de la Puissance (à la droite du Père tout puissant précise le Credo trinitaire) révèle aux hommes pour quoi, pour qui ils ont été faits. Nous sommes recréés à l'image du Christ, faits pour Dieu comme le Christ, qui, dit encore saint Paul, est "le premier avant toutes créatures" (Col. 1, 15), "le premier d'une multitude de frères" (Rom. 8, 29). Le Christ est le roi du monde, en ce qu'il accomplit la création, qu'il réalise l'homme parfait, et c'est en ce sens que le même Pilate prophétise lorsqu'il s'écrie face au peule juif, pour que ce dernier épargne Jésus et fasse mourir Barabbas : "Ecce homo", "Voici l'homme" (Jean, 19, 5). En effet, assis à la droite de Dieu, le Christ est le plérôme de l'humanité, le fils de l'homme par antonomase. Mais il n'est l'homme parfait, le premier re-né, baptisé dans son propre sang, que parce qu'il est, en même temps, le Fils de Dieu, égal au Père, assis en sa Présence.


mardi 29 mars 2022

Est monté aux Cieux

 Après quarante jours que le Ressuscité a passé avec ses apôtres, il est enlevé du milieu d'eux, ne laissant rien à la terre de son corps glorieux. "Notre mode de vie est céleste" dit saint Paul : nostra autem conversatio in caelis est (Phil. 3, 20). Raison pour laquelle, quand saint Luc, en introduction au texte où il raconte comment Jésus fut enlevé au Ciel, nous explique (selon une formule énigmatique), que le Christ "a mangé en union avec ses apôtres" (verbe grec sunallazomai) pendant quarante jours (40 jours de préparation, comme les 40 jours qu'avait passé le Christ dans le désert,  où les 40 ans passés par le peuple élu autour du Mont Sinaï), on peut se demander : pourquoi cette précision ? Que signifie pour la petite communauté apostolique "manger en union avec" ? Cela signifie apprendre le nouveau mode de présence du Christ après son Ascension, ce mode eucharistique, qui est ce qui nous reste du Sauveur sur la terre.

Qu'ont fait les apôtres durant ces quarante jours ? Pour répondre à notre curiosité, nous avons ce texte : ils ont mangé en union avec lui. Le Christ a célébré avec eux le mystère qu'il leur avait dit, la veille de sa mort, de célébrer, en se souvenant de ce qu'il avait fait. N'est-ce pas déjà ce mystère de la sainte messe qu'il avait célébré avec les disciples d'Emmaüs, au lendemain de sa résurrection ? Les deux disciples l'ont reconnu à la fraction du pain nous dit saint Luc. On  sait comment Rembrandt a immortalisé cet instant de lumière dans plusieurs de ses toiles. Combien de fois ses apôtres le reconnurent-ils ainsi à la fraction du pain, dans une foi pure qui rejoint immédiatement les paroles qu'il avait prononcées : "Ceci est mon corps livré  ; ceci est mon sang versé". C'est Jésus lui-même qui a acclimatés ses apôtres au mode de présence fait de foi et d'amour qu'ils vivront au cours de leur messe, après son ascension définitive dans le Ciel : une présence absente. 

Il faut en effet à la fois dépasser les apparences du pain et du vin, pour s'identifier à ce qu'elles signifient, il faut savoir que le Christ ne sera jamais plus présent, de sa présence naturelle, avant la fin du monde. Durant les quarante jours après l'Ascension, se fixe le mode sacramentelle de cette présence : dans l'entre-deux d'une Présence sans autres apparences, que le pain et le vin, celles que le Christ a fixées lui-même en ce mémorable soir du Jeudi saint, celles à laquelle il a habitué ses disciples depuis la merveilleuse rencontre d'Emmaüs. Cette deuxième messe du Sauveur a agi sur eux, c'est comme s'ils en connaissaient de longue date l'atmosphère, ce contre jour dans lequel on se meut jusqu'à voir la Lumière.

A l'Ascension s'établit la nouvelle relation - sacramentelle - entre le ciel et la terre. Le Christ s'est retiré. Plus jamais il ne fréquentera la terre avant qu'il ne revienne au dernier jour, à la fin des temps. "On vous dit : le Christ est ici, le Christ est là, n'y allez pas, ne le croyez pas" (Matth. 24, 23).  "Il y aura beaucoup de faux prophètes et des prodiges capables d'égarer s'il est possible les élus eux-mêmes"(Matth. 24, 5). Seul le signe du Fils de l'Homme, lui, sera vu, avant la fin du monde, comme une traînée de poudre de l'Orient à l'Occident" (Matth. 24, 30) comme quelque chose d'indubitable et de perçu par tous. Toutes les autres manifestations sensibles du Christ, les manifestations particulières, ici et là, sont sujettes à caution, nous a averti l'Evangile : raison pour laquelle, si argumentée soient-elles, elles ne font pas partie de la foi de l'Eglise, elles ne sont pas "de foi".

Je mets de côté les miracles eucharistique, car ils aident les fidèles à faire de l'eucharistie le signe de leur foi. Mais je pense en écrivant cela au culte du Sacré Coeur. Je vous avoue que j'ai été content d'apprendre que cette dévotion portant  sur "l'intérieur de Jésus" comme dit le cardinal de Bérulle (+1625) a été approfondie par saint Jean Eudes et seulement confirmée par les apparitions à sainte Marguerite Marie Alacoque en 1689. Je dirais la même chose du Christ de la divine miséricorde révélée à soeur Faustine en 1934 : le XXème siècle est celui qui a le plus théologisé la Miséricorde du Christ. 

Mais les apparitions du Christ, après son Ascension, ne sont pas prévues au programme. C'est la Vierge Marie, et non le Christ qui est le signe avant coureur, promis par le livre de l'Apocalypse, justement comme étant "la mère de celui qui a été enlevé au Ciel" (Apoc. 12, 5), comme si, à défaut de pouvoir sur la terre voir celui qui a été enlevé au ciel, c'est cette femme, c'est Marie qui se manifeste au monde, comme ministre de la miséricorde du Seigneur. Un ministre femme ? Cela fait longtemps qu'il y en a une dans le gouvernement divin ! Et elle y est bien la "première ministre", comme on le dit maladroitement aujourd'hui.

Lorsque la théologie la plus solide affirme que la mort est la conséquence du péché originel, voilà ce que cela signifie : le second Adam, celui qui n'a pas éprouvé la tâche originel, a éprouvé la mort volontairement ("Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne") quoi qu'avec une extrême violence. Le Christ ne pouvait pas ne pas ressusciter. Il ne pouvait pas ne pas monter au Ciel. Le Ciel ? Il ne s'agit pas d'une indication géographique. Le ciel, dès la prière du Notre Père, est le mot du langage humain qui désigne maladroitement le séjour divin. "Une nuée le déroba à leurs yeux" explique saint Luc d    ns son récit de l'Ascension au chapitre 1 des Actes des apôtres, reprenant l'image de la shekina, la nuée qui au désert entourait la Tente du rendez-vous et représentait pour les hommes le lieu du Christ. Le Christ sur la terre a caché sa divinité. Il la manifeste dans son ascension, à travers laquelle il retrouve son lieu propre non pas sur la terre où il aurait dû connaître la corruption, mais dans la lumière de Dieu, où le Fils de Dieu fait homme vit, incorruptible pour les siècles des siècles. 

Et nous-mêmes; ses frères et ses soeurs, nous participons de cette efflorescence de vie, nous-mêmes nous ne sommes pas faits pour la mort. La mort d'un homme est toujours violente, elle va contre la logique profonde de nos existences qui est une logique de vie. Le Christ nous attend tous au Ciel, si nous ne refusons pas cette logique de vie qu'il a déposée en nous, comme la première grâce, comme la première foi, foi simple, foi innée, qui nous rappelle que le premier homme avait été créé en état de grâce. Foi qui nous fait dire à un moment ou à un autre de notre vie, dans une expérience silencieuse : "Nos coeurs n'étaient ils pas tout brûlants quand il déployait devant nous la joyeuse Nouvelle ? ". Cette joie, cette consolation spirituelle est le signe de l'appel divin.

 

jeudi 10 mars 2022

Est ressuscité des morts

 Comment commenter cette sublime résurrection d'entre les morts ? Le mot qui désigne cette réalité n'existe ni dans l'hébreu biblique ni dans la langue grecque. Imitant le Christ lui-même qui annonce sa résurrection, en utilisant le verbe "se relever", on a fait de ce mot très général un terme propre pour désigner la résurrection. On utilise aussi le mot "se réveiller". Il n'y a pas de mot pour dire que qui a perdu la vie la retrouve.

Il y a trace de ce terme déjà, dans une mystérieuse prophétie du livre de Job. Texte pas assez cité ! Texte capital ! On connaît l'histoire de celui que Dieu n'appelle que "mon serviteur Job". Il fait tout pour le mieux et pourtant Dieu permet qu'il soit en quelque sorte livré à Satan, que sa fidélité soit éprouvée, que toutes sortes de malheur viennent l'assaillir et que cet homme brillant et chanceux devienne une opprobre pour son entourage, qui  voyant tous ses malheurs, les attribuera à un jugement de Dieu contre lui, Job. Ce dernier n'est pas loin de penser que Dieu le hait : "Le Seigneur m'a détruit de tous côtés et je péris ; il m'a ôté toute espérance comme à un arbre qui est arraché" (Job 19, 10). Ce qu'il va dire en prenant conscience de ses malheurs affreux, est d'une importance capitale : "Qui m'accordera que ces paroles soient écrites ? Qui me donnera qu'elles soient tracées dans un livre ?" (19, 17). 

Et voici les paroles décisives de Job, prophète, qui a expérimenté l'absurdité du mal et qui le dépasse par la foi : "Je sais que mon racheteur est vivant et que le dernier, il se relèvera de la poussière" (poussière : en hébreu le même mot que lorsque Dieu crée l'homme "de la poussière du sol"). Qui est le racheteur ? Dieu est racheteur : c'est lui le premier et dernier (Cf. Is. 44, 6), "l'alpha et l'oméga" (Apoc. 1, 8). Le Père Dhorme dans son monumental commentaire de Job, explique avec force : "Quels que soient les événements il aura le dernier mot" (p. 257) pour juger Job et le sauver de ces malheurs. Déjà en 16, 19, Job avait fait allusion à un mystérieux témoin, capable de plaider sa cause, de le défendre efficacement devant Dieu. "Ce témoin doit descendre du Ciel sur la terre" commente le Père Dhorme au vu de cet autre texte : "Le témoin de mon innocence est dans le ciel et celui qui connaît le fond de mon coeur réside en ces lieux sublimes". S'il descend du ciel, c'est pour libérer Job et ses semblables. Le ciel est son lieu naturel. Mais quel est cette libération ? A l'image du goël, une libération de la mort, qui donne à Job une nouvelle destinée. Comment la décrit-il ? "Derrière ma chair je me tiendrai debout et de ma chair je verrai Dieu". "Je le verrai visage à visage" ajoute saint Paul ; face à face (cf. I Co 13). Job précise encore : "Que je le verrai, dis-je, moi même et que je le contemplerai de mes propres yeux. C'est l'espérance que j''ai et qui reposera toujours dans mes reins" (v. 26).

Ce texte de Job montre bien que la création n'est pas finie, que le mal vient de cet inachèvement de la perspective, que l'espérance de la résurrection, - qui existe depuis des millénaires note étrangement Cajétan, dans son commentaire de ce passage de Job -, est au fond la grande justification de Dieu face à la puissance du mal, ce que Leibniz appellera sa théodicée. Ce texte marque deux choses à la fois : le goël, le racheteur demeurera en dernier : en se relevant de la poussière il aura, seul, le dernier mot : il n'y aura plus de morts que volontaires. Job subit la mort sur son tas de fumier, mais il la refuse de tout son être malgré le prêchi-prêcha de ses (faux) amis. Et si Job participe de cette victoire contre la mort qui est celle du racheteur, s'il peut se vanter de voir Dieu un jour visage à visage, nous même nous pouvons prétendre communier dans la même espérance de la résurrection. Le racheteur, debout au dessus de la poussière, est le second Adam, qui aboutit l'oeuvre commencé avec le premier, qui réalise sa destinée "super pulverem",  au dessus de la poussière, note encore Cajétan en revenant au sens littéral hébraïque et qui, en même temps fait aboutir la nôtre.

S'il est quelqu'un qui a compris l'importance existentielle et la dimension cosmique de la résurrection, par laquelle s'achève la création de l'homme, c'est bien saint Paul, chronologiquement le premier auteur du nouveau Testament. "Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vide" (I Co. 15). Qu'est-ce que la foi ? La capacité à recevoir intégralement la Parole de Dieu . Mais cela pourquoi ? Pour vivre une vie essentiellement personnelle, mais qui provient de la vie du Ressuscité et qui seule répond au grand "A quoi bon ?" qui nous saisit dans la perspective de la mort.

L'Univers tout entier est en attente de ce dépassement. Saint Paul, encore lui ! l'explique magnifiquement dans l'épître aux Romains ; Les créatures attendent avec grand désir la manifestation des enfants de Dieu (...). Nous savons que jusqu'à maintenant toutes les créatures soupirent et sont dans un travail d'enfantement" (Rom. 8, 19 et 22). La résurrection n'est pas un phénomène purement humain, mais elle concerne tous les êtres qui sont dans ce travail d'enfantement, dans cette métamorphose, dans cette lente genèse dans laquelle le Père Teilhard de Chardin a vu l'Evolution biologique et un accomplissement moral de l'humanité.

C'est la grande beauté de la résurrection : elle doit être vue à la fois comme la résultante d'une démarche individuelle de chacun, dont la clé est la foi. "Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu" dit l'épître aux Hébreux (11, 6), qui continue: "Pour s'approcher de Dieu, il faut croire premièrement qu'il y a un Dieu, et qu'il récompensera ceux qui le cherchent". Chacun doit s'examiner : de quelle foi est-il capable ? La foi en Jésus ressuscité est la foi en notre propre résurrection.

Mais en même temps qu'un acte personnel, la résurrection de Jésus est un signal donné à l'univers, la seule hypothèse tenable face à la puissance du mal. La résurrection  du fils de Dieu est le signal d'une résurrection qui touche l'univers tout entier ; Dieu n'a pas créé le monde en vain. La beauté du monde est sauvée par la résurrection du Fils de Dieu, qui indique à tout individu droit, que pour la première fois, la vie l'emporte sur la mort, elle cesse d'être une combinaison extrêmement hasardeuse, elle devient le destin du monde.


 

mercredi 2 mars 2022

Le troisième jour

Pourquoi Jésus est-il ressuscité "le troisième jour" ? C'est la question qui va nous occuper dans cette méditation.

On rapproche souvent ce "troisième jour" des trois jours que Jonas, dans le livre éponyme, a passé dans le ventre de la baleine. Mais Jésus n'est pas resté trois jours au tombeau ! Cela n'aurait eu aucun sens, nous le verrons. Les trois jours de Jonas signifient , au sens strict, son endurcissement dans le mal. Quel mal ? Malgré l'ordre de Dieu, à cause de son mépris en béton pour les païens de Ninive, Jonas refuse de leur prêcher la pénitence, comme Dieu le lui a commandé, parce que ce sont des païens et que, estime-t-il, Yahvé est le Dieu des juifs, en exclusivité ; et il maintient son refus, malgré l'ordre du Seigneur, en tentant de prendre un bateau pour s'éloigner de la Palestine, comme si le Dieu des juifs n'était pas le Seigneur de l'Univers, comme si sa puissance se bornait aux frontières d'Israël. Il est, on le sait, balancé à la mer par l'équipage. Trois jours dans l'eau, c'est l'expression de l'absurdité que représente pour lui le fait de résister, lui prophète, au commandement que Yahvé lui avait enjoint. Jonas est le premier intégriste de l'histoire : il sait mieux que Dieu ce que doit être la volonté de Dieu. Mais Dieu lui redonne une chance. Ces trois jours de mort physique l'ont marqué. Il finit, toute honte bue si j'ose dire, par saisir la chance, sa grâce à lui, qui est sa régurgitation par le poisson sur la terre ferme. Il prêche aux Ninivites, en montrant d'ailleurs qu'il fait le service minimum. Les Ninivites se convertissent après avoir fait pénitence. Et Dieu se contente de leur pénitence. 

Yahvé s'est servi de la parole de Jonas, mais c'est bien lui qui a converti les Ninivites. Décidément c'est un vrai intégriste, ce Jonas : sa bénédiction est valide, apparemment, il dit ce qu'il faut dire même s'il le dit de mauvaise grâce. Pourquoii sa parole est-elle efficace ? Parfois (comme cette fois là) cela suffit, parce que Dieu le veut.

Pourquoi le Christ revendique-t-il pour lui "le signe de Jonas" ? C'est en Matth. 12, 38-41 : "Génération mauvaise et adultère ! elle réclame un signe, et de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas. De même, en effet, que Jonas fut dans le ventre du monstre marin durant trois jours et trois nuits, de même le Fils de l'homme sera dans le sein de la terre durant trois jours et trois nuits. Les hommes de Ninive se dresseront lors du Jugement avec cette génération et ils la condamneront, car ils se repentirent à la proclamation de Jonas, et il y a ici plus que Jonas !"

On remarque que comme toutes les vraies prophéties, aux dires de saint Jean Chrysostome, c'est-à-dire comme toutes les prophéties qui ont eu lieu avant l'événement qu'elles annoncent, cette prophétie du Christ n'est pas totalement exacte : il n'est pas resté sous terre trois jours et trois nuits. Le Credo le dit précisément : il s'est relevé des morts "le troisième jour". Il a été crucifié le vendredi, mis au tombeau le vendredi soir, son corps a passé shabbat sous terre, et il est ressuscité le dimanche matin. Cela ne fait pas trois jours et trois nuits ! C'est que le Christ n'avait pas besoin, lui, come Jonas, de connaître la mort pour ressentir la dureté du péché et se convertir. En effet, il est l'Innocent par excellence. Et puis cette dureté, cet endurcissement dans le péché, il l'a ressenti à ce moment précis, mais venant des hommes contre sa personne. Un exemple ? Qui dira le raffinement de cruauté qu'il a fallu aux bourreaux pour CLOUER sur la potence justement celui qui, sans conteste, était innocent, justement sans doute parce qu'il était l'innocent, face aux bourreaux barbares, qui ont dû vouloir lui faire payer son innocence ? (Je rappelle que "normalement" les corps des suppliciés étaient seulement attachés à la croix et les crucifiés mouraient d'asphyxie). 

Jésus est ressuscité le troisième jour, parce qu'il fallait que soit clair son état de mort. Il ne serait pas ressuscité si l'on n'était pas sûr qu'il était mort.  : "Avance, Thomas tes doigts, regarde mes pieds, mets ta main dans mon côté et ne sois plus infidèle mais croyant" (Jean 20, 25-27). Les signes de sa mort, ces terribles cicatrices, deviennent les marques les plus éloquentes de sa résurrection : elles convertissent le grand douteur qu'est l'apôtre Thomas. C'est parce qu'il est mort que le Christ est vraiment ressuscité. Voilà le paradoxe primal, qui autorise toutes nos espérances.

En effet, nous autres chrétiens nous l'accompagnons dans sa mort et dans sa résurrection, comme Jonas ; nous sommes baptisés dans sa mort et dans sa résurrection dit saint Paul aux Romains (6). Pas forcément comme des intégristes, mais en tout cas comme des pécheurs. Nous connaîtrons la mort, nous resterons trois jours et trois nuits dans le ventre du monstre marin, nous vivrons dans cette sorte d'utérus spirituel, dans une ultime expérience du mal (la mort) qui nous donnera un goût éperdu pour la vie. Nous supporterons notre finitude et nos péchés, pour mieux recevoir l'éternité : pas comme un dû, comme un don. 

Et ce monstre marin qui représente la mort, dont tous nous avons peur, c'est en même temps comme une nouvelle matrice. "Faut-il entrer dans le sein de sa mère et en ressortir ?" disait Nicodème (Jean 3, 5). Il voulait faire l'intéressant sans doute, mais ne croyait pas si bien dire : la mort cette terrible matrice est comme un uterus terrifiant mais qui par grâce nous redonne la vie. Non que nous la méritions cette deuxième chance, mais dans le Christ ressuscité des morts, la mort est l'occasion de notre résurrection. Si nous le voulons. J'ai eu quelques fois l'occasion, comme prêtre, d'expérimenter la formidable paix de ceux qui meurent dans le Christ, une paix plus forte que tous les troubles que la mort ne manque pas de produire sur celui qui la subit, la paix de celui qui croit que la mort est une matrice.

Mais qu'en est-il de Jonas, ce pécheur, ce vieil intégriste sûr de lui et dominateur ? Il nous fait "signe", nous dit le Christ, qui nous attend, lui, au delà de la Mer, sur la terre des vivants !