vendredi 31 août 2012

Faut-il encore se soucier du salut des âmes ?

C'est le titre d'un livre du Père Biju-Duval, paru en avril dernier aux Editions de l'Emmanuel. Je l'avait laissé passer. C'est un ami curé de paroisses qui me l'a indiqué, je l'en remercie. Attention ! Ce livre, que j'ai pu feuilleter est un livre de haute théologie, l'auteur revenant sur la doctrine - oubliée - du  péché originel et ferraillant avec Karl Rahner sur la notion du "chrétien anonyme" [chrétien qui ne sait pas qu'il l'est et qui ne se reconnaît pas dans ce nom].

Je vous reparlerai de ce livre certainement essentiel quand je l'aurai lu (très vite : il me faut le temps de m'approvisionner) et j'en resterais pour ce soir simplement à la question qu'il pose publiquement... Comme on lance un pavé dans la mare : faut-il se soucier du salut des âmes ?

Beaucoup d'entre nous, obscurément, nous avons la "théologie de Polnareff" : on ira tous au paradis, oui, même moi. Il nous paraît invraisemblable que Dieu puisse s'abaisser à jouer les maîtres d'école, distribuant bons points et punitions. S'il y a salut... pour nous, il est forcément universel. Il touche tout le monde.

Réponse ? il me semble qu'il faut revenir sur la doctrine du jugement particulier. Il y a le jugement général, à travers lequel Dieu rétablit la Justice bafouée par les hommes pécheurs. Mais avant, il y a le jugement particulier. De l'autre côté du voile, chacun se retrouve devant Dieu. Pour lui dire oui et l'aimer éperdument. Ou pour lui dire non et le haïr. Cette haine, qui engendre logiquement la privation de Dieu (qu l'on appelle le dam ou la damnation), n'est pas quelque chose qui vient de Dieu, mais qui vient du pécheur. En enfer, il n'y a que des volontaires.

Et comme l'avaient très bien vu les Médiévaux aux Porches de nos cathédrales, les damnés ce ne sont pas forcément ceux qui ont vécu le plus loin du Christ (cet éloignement peut très bien être sans faute de leur part, que ce soit un éloignement géographique - au XVIème siècle on se posait gravement la question du salut des Américains - ou un éloignement idéologique : qui dira la barrière d'un certain athéisme culturel dans nos sociétés ?). Aux porches des cathédrales les damnés portent souvent tonsure et parfois même on distingue une mitre dans le tohu-bohu infernal. L'enfer est avant tout un état de l'âme qui refuse viscéralement Dieu, sa lumière, sa bonté, l'humilité qu'elle provoque chez ceux qui sont capable de l'aimer.

Saint Augustin (encore lui) a tout synthétisé. Il y a bien deux amour : un amour de Dieu qui va jusqu'au mépris de soi... Et un amour de soi qui peut aller (c'est l'enfer !) jusqu'au mépris de Dieu (cf. Cité de Dieu 14, 1).

Une autre citation ? "Nous combattons l'Eglise et le christianisme parce qu'ils sont la négation du droit humain et qu'ils renferment un principe d'asservissement humain"  disait Jean Jaurès en mars 1903 (merci Serge pour la citation que l'on trouve sur le site athéisme.com).
Attention, je ne damne personne ! Les rodomontades de ce bas monde ne sont pas la vérité intérieure d'un individu, et Jaurès, Bernard Antony vient de le montrer dans son livre Jean Jaurès du mythe à la réalité (éd. Fol'fer), est quelqu'un d'éminemment complexe. Mais clairement cette révolte contre Dieu (ou contre l'ordre divin), qui provient d'un refus de constater notre impuissance métaphysique à nous autres pauvres humains, peut très bien caractériser l'état d'un individu, mis en face de Dieu et qui décide, avec toute sa vie passée, de SE préférer à Dieu.

mardi 28 août 2012

Saint Augustin, c'est maintenant

Nous célébrons aujourd'hui 28 août la fête de saint Augustin. Une occasion de réfléchir à ce que nous apporte ce grand génie, qui est le Maître de l'Occident chrétien. Lucien Jerphagnon, qui présidait à l'édition de ses œuvres en Pléiade, l'appelait volontiers le "pédagogue de Dieu"... Il faut lui reconnaître une grande clarté, malgré des traducteurs pas toujours à la hauteur. Exemple ? La traduction ancienne des Confessions par Joseph Trabucco en GF m'avait paru extrêmement lourde - et dissuadé de le lire. C'est en l'enseignant que je l'ai découvert. Puisque j'en suis à parler d'éditions, les internautes trouveront les œuvres complètes d'Augustin sur le site de l'abbaye St Benoit, de manière très pratique et accessible.

Pas facile de résumer la perspective du grand Africain. On l'appelle le "docteur de la grâce". Peut-être cela peut-il nous donner une première piste... Saint Augustin, converti au Christ alors qu'il se préparait à mener une vie brillante et que, jeune encore, il était déjà préfet de l'Académie impériale à Milan, a éprouvé lui-même la puissance de la grâce au fond du coeur (cf. par exemple Confessions Livre 8 : le récit de sa conversion totale). Sa longue polémique contre les pélagiens, contre le moine Pélage, ascète breton qui soutenait que la nature humaine est capable sans Dieu de parvenir à la justice, est certainement un souvenir de cette conversion.

S'il est docteur de la grâce, il est aussi celui qui a mené loin le travail de la raison et la réflexion sur les rapports entre la foi et la raison. C'est ce dont Benoît XVI, grand augustinien, nous parle le plus souvent. Encore mercredi dernier, notre pape cite ce passage très explicite de saint Augustin, dans son commentaire du 6ème chapitre de l'Evangile de Jean :
«Vous voyez comment Pierre a compris, par la grâce de Dieu, par l'inspiration du Saint-Esprit ? Pourquoi a-t-il compris? Parce qu'il a cru. Tu as les paroles de la vie éternelle . "Tu nous donnes la vie éternelle en nous offrant ton corps [ressuscité] et ton sang [toi-même] Et nous avons cru et su". Il ne dit pas que nous avons su et ensuite cru, mais nous avons cru et ensuite su. Nous avons cru pour pouvoir savoir; si, en effet, nous avions voulu savoir avant de croire, nous n'aurions pu ni savoir ni croire. Que croyons-nous et que savons-nous? Que tu es le Christ, le Fils de Dieu, c'est-à-dire que tu es la vie éternelle, et, dans la chair et le sang, tu nous donnes ce que toi-même, tu es» (Commentaire sur l'Evangile de Jean, VI, 27, 9).
L'année de la foi, qui va s'ouvrir en octobre prochain, sera très certainement mise sous le signe de saint Augustin, avec cette idée simple : il ne faut pas savoir pour croire mais croire pour savoir...

Il est aussi celui qui a sondé le mystère du péché en tant qu'il s'oppose à la charité. Les livres 13 et 14 de la Cité de Dieu constituent une excellente approche de cet aspect de son enseignement. Etienne Gilson dans son Introduction à saint Augustin disait à peu près (je cite de mémoire) : "Une doctrine est augustinienne dans la mesure où elle est centrée sur la charité". Dans ses Ennarationes in psalmos, le docteur d'Hippone (sa ville épiscopale en Afrique du nord), il montre aussi que l'organe de l'amour c'est le coeur, qui est en même temps cette dimension de l'intelligence dans laquelle se décide la foi ou la non-foi. Je pense au psaume 43, où l'on trouve ce verset : "L'abîme appelle l'abîme au bruit de vos cataractes". Saint Augustin commente :
"Si l’abîme est une profondeur, pensons-nous que le coeur de l’homme ne soit point un abîme? Quoi de plus profond que cet abîme? Les hommes peuvent parler, on peut les voir agir dans leurs mouvements extérieurs, lés entendre dans leurs discours. Mais de qui peut-on pénétrer les pensées, et voir le coeur à découvert? Qui peut comprendre ce qu’il porte dans son âme, ce qu’il pense dans son âme, ce qu’il médite, ce qu’il combine dans son âme, ce qu’il désire et ce qu’il repousse dans son âme ? Je pense que l’on peut appeler un abîme ces hommes dont il est dit ailleurs: « L’homme s’élèvera au faîte de son coeur, et Dieu plus haut encore".
Il est si facile d'oublier notre abîme intérieur et de nous laisser plaquer à la surface de nous-même par la centrifugeuse qu'est la société de consommation.

C'est le dernier aspect que je voudrais souligner : saint Augustin est le grand découvreur de l'intériorité. Avec quel lyrisme, au livre 10 des Confessions, chante-t-il "les palais de la mémoire". Je me souviens avoir fait lire ce texte à table à la dernière retraite de saint Ignace que j'ai prêchée. Ce n'était pas sans appréhension. Les dix retraitants ont reçu 5 sur 5... Ils faisaient l'expérience de ce que décrivait saint Augustin. Le pape Benoît XVI s'est montré particulièrement sensible à cet aspect de l'enseignement augustinien dans l'exhortation apostolique Porta fidei, qui annonce l'Année de la foi. Je ne résiste pas à le citer de nouveau. Il part d'une citation du traité De utilitate credendi d'Augustin, sur la force de la foi :
"Le saint Évêque d’Hippone avait de bonnes raisons pour s’exprimer de cette façon. Comme nous le savons, sa vie fut une recherche continuelle de la beauté de la foi jusqu’à ce que son cœur trouve le repos en Dieu (Confessions 1, 1). Ses nombreux écrits, dans lesquels sont expliquées l’importance de croire et la vérité de la foi, demeurent jusqu’à nos jours comme un patrimoine de richesse inégalable et permettent encore à de nombreuses personnes en recherche de Dieu de trouver le juste parcours pour accéder à la « porte de la foi ».
Je recommande vivement avec Benoît XVI ce De utilitate credendi, toujours sur le site abbaye-saint-benoit.ch

Il faut ajouter à tout cela le goût éperdu de saint Augustin pour la vérité dans sa splendeur. A 18 ans nous explique-t-il au IIIème livre des Confessions, il fait le serment de ne rien mettre au dessus de la vérité dans sa vie.  C'est évidemment ce désir de vérité, malgré l'ignorance où nous sommes des conditions de notre existence et de ce pourquoi nous vivons, qui mène à la foi... Et de la foi au savoir ! Saint Augustin a brûlé toute sa vie pour chercher ce savoir de la vie que nous ne possédons pas et que la foi nous promet. Le détonateur ? Il est tombé sur cette phrase d'Isaïe (dans la version grecque) : "Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas". Il a compris que seule la foi donne le savoir. C'est déjà quelque chose comme ce que Pascal appellera le Pari...

samedi 25 août 2012

A propos du fascisme...

Même notre cher webmestre avait trouvé ma comparaison du dernier post entre fascisme et intégrisme un peu hasardeuse ; j'avais d'ailleurs revu ma copie sur ses instances. Benoîte renchérit et argumente aujourd'hui. Elle insiste avec raison sur le fait que le fascisme historique n'a pas le monopole du nihilisme. Désespoir. Apathie. Inertie... Les régimes fascistes ont voulu conjurer ce travers et non y tomber. Je cite : "N’est-ce pas justement cette apathie généralisée que nous vivons en ce moment dans notre pays, apathie qui forme autant de brèches où s’engouffrent des pouvoirs, des forces qui sont contraires à notre nation".

Je sais que la personnalité de Benoîte est en ce moment "controversée" (pour parler comme les journaux). Il faudrait dire plutôt que la personnalité qui se cache sous le pseudonyme de Benoîte fait l'objet d'une controverse. Qu'elle soit homme ou femme, je dirai à Benoîte qu'elle ne craigne pas de faire son coming out. J'ai personnellement un pseudonyme féminin dans l'excellente revue Monde et Vie et cela m'amuse beaucoup. Ecrire sous un nom de femme, cela permet (quand on y pense) de voir et de sentir le monde autrement. Ne sommes nous pas tous un peu masculins et féminins ? Si Eve est née de la côte d'Adam, comme nous l'explique la Genèse, cette ambivalence est bien compréhensible. Il manquera toujours quelque chose comme les couleurs de l'existence aux gros phallocrates qui ne veulent pas reconnaître cette dualité en eux. Quant aux femmes enfants ou aux femmes objets qui ne veulent pas entendre Thérèse d'Avila leur dire : Soyez viriles mes soeurs ! qu'elles ne s'étonnent pas de la cruauté du monde à leur encontre.

Mais revenons au fascisme et à la citation de Benoîte plutôt qu'à son identité.

Le nihilisme européen est essentiellement et d'abord libéral (au sens philosophique et systématique de ce terme). Le libéral est celui qui pense qu'il n'y a rien à penser et que tout se vaut. Mais si tout se vaut, évidemment rien ne vaut. Et l'on découvre que seul vaut le rien.

Attention : j'entends par libéralisme, la vision du monde qui considère que la liberté de l'individu est la seule valeur et que sa seule limite est la liberté des autres individus. Je pense que cette manière de voir est potentiellement nihiliste. Pour revenir aux Années folles, ces années qui ressemblent tellement à notre époque, il suffit de regarder La Règle du jeu de Jean Renoir pour comprendre quel nihilisme se cache derrière les éthiques libérales. En parallèle, on peut regarder Le triomphe de la volonté pour voir comment se pensent les Allemands à la même époque.

Le nazisme se présente comme détenant la clé d'une renaissance de l'Allemagne après la crise de 29 et la République de Weimar. Le témoignage admirable de August von Kageneck dans Notre histoire (écrit conjointement avec Hélie de Saint-Marc) montre bien, cependant, quelle est la folie du peuple allemand, qui s'abandonne au nouveau Chancelier. Oui ils rêvent de gloire et de grandeur, eux, alors que le Français boit son pastis et danse au son de l'accordéon (voyez les tableaux d'Auguste Renoir)... Mais en même temps, une famille de junker prussiens comme les Kageneck, avec leurs traditions et leur esprit laisse enrégimenter leur quatre garçons dans cette organisation militante, païenne et revancharde qu'est la Hitlerjugend de l'époque, alors que la Grande Guerre avec ses terribles séquelles est encore toute proche.

Je ne parle là que de ce nazisme d'Avant guerre, qui a littéralement sidéré toute la société allemande. Est-ce autre chose que le nihilisme français ? Au fond, derrière les gesticulations, la violence des propos et déjà la volonté d'utiliser les juifs comme boucs émissaires des malheurs de l'Allemagne, y a-t-il autre chose que le nihilisme ? Le culte de la jeunesse et le culte de la mort monstrueusement conjugués ? la Chute, ce film qui raconte les derniers jours de Hitler dans son Bunker montre bien cette fascination pour la mort (en particulier bien sûr chez les Goebbels qui suicident leurs quatre enfants consciemment avant de se donner la mort).

La fascination libérale pour la mort est passive, elle relève sans doute de ce que Freud lui-même appelait, entre Eros et Thanatos, le Principe du Nirvana - la Modération avec un M majuscule.
La fascination nazie est active au contraire. Hitler commande cette totale indifférence devant la mort des autres, qu'il accorde monstrueusement à un culte de la vie et des forces vitales.

C'est en ce point que l'on comprend ce qui rapproche le libéralisme et le nazisme : ce sont deux sous produits du nihilisme européen : l'un (la nazisme) un peu plus complexe que l'autre, il met la force au dessus de tout et fait profession de mépriser les faibles. L'autre (le libéralisme) peut par la seule force de ses lois positives légaliser toutes les sauvageries. S'il suffit d'une loi...

samedi 18 août 2012

"Humainement tout est foutu"

Le jeune X se confie aux journalistes à l'occasion d'un reportage sur saint Nicolas du Chardonnet publié dans Le Point, c'est tout ce qu'il trouve à leur dire. 29 ans et: "Je pense qu'humainement c'est foutu". Pourquoi ce défaitisme? Ce que l'on peut dire c'est qu'il n'est guère caractéristique de la famille de X.

"Tout est foutu"... C'est plutôt l'esthétisme d'une certaine forme de fascisme européen, à partir de 1943. On nom de ce "Tout est foutu" on a pu, en politique, se permettre n'importe quoi. Je sors de la formidable biographie de Jean Fontenoy par Philippe Vilgier (Via romana). Ce livre est un choc pour moi. Pour la première fois je suis confronté à un fasciste crédible. Plus que Drieu, perdu dans l'introspection. Plus que Brasillach, empêtré dans ses contradictions, entre humanisme et cynisme.

Crédible, Fontenoy l'est sans doute parce qu'il est bohême, plus qu'on peut l'être, toujours là où il y a des coups à prendre, en URSS, en Chine, en Finlande, en URSS de nouveau et... à Berlin en avril 1945... Pour Fontenoy, assurément tout est foutu à partir de 1943. Il ne reste donc qu'à vivre. De toute façon pour lui, le fascisme représente un pur idéal. Dans la réalité? Il écrit à Lucien Combelle, directeur de Révolution nationale dans ces années sombres : "Quand ce fascisme pour lequel nous nous défonçons prend le pouvoir, supposition ! Supposition ! Que fait-il de nous le fascisme? Eh bien, il nous fout en tôle, toi et moi, en taule pour mauvais esprit sceptique". Voilà le désespoir, chez Fontenoy.

Chez nous ? Nous ne sommes pas des familiers de l'esthétique fasciste, nous ne cherchons pas à composer entre socialisme et bien commun en réalisant l'impossible équation d'où sont issus les fascismes européens, l'italien, le français, le roumain, le hongrois, l'espagnol (Jose Antonio) voire le japonais et le chinois (si l'on pense comme Fontenoy que Tchang Kai Chek est un fasciste à la mode chinoise). Sans compter le national socialisme allemand que la personnalité du Führer fait basculer dans une forme de satanisme.

Nous ne pouvons être fascistes car le fascisme est nocif dans la mesure même où il se veut révolutionnaire.

Le fascisme, cette forme d'archéofuturisme (merci Guillaume Faye) cultive, dans sa version française très tôt, un culte de la mort, qui se marie monstrueusement avec son culte de la jeunesse dans une sorte de romantisme du paradoxe. Je ne traite personne de fasciste, encore moins de "facho". Ces qualificatif ont trop à voir avec la propagande, comme l'a montré François Furet dans Le passé d'une illusion. Non, aujourd'hui personne n'est facho. L'adjectif est tellement dérisoire (au féminin, comment? Fachote ?) que je ne m'abaisse pas à l'employer.

Je prends simplement le fascisme, mouvement de jeunes et de jeunesse, comme une analogie de ce moment où la jeunesse, dans sa jeunesse même croit la mort inéluctable. Rien à voir avec la politique. Je crains que cette esthétique mortuaire transparaisse au fond dans le "Tout est foutu" de certains jeunes cathos... Vous m'objecterez : "Mais X dit bien : tout est foutu à vue humaine". J'ai peur que cela ne change guère la donne. Pour ces gens qui se cachent derrière la "vue humaine", il y a ce que l'on peut faire humainement [rien, donc] et l'imprévisible intervention divine sur laquelle même le catéchisme nous apprend à ne pas compter.

On ne peut rien faire ? Alors peu importe. Je veux dire : ... alors RIEN n'importe.

En faisant publiquement et visiblement pénétrer l'Infini dans le fini, l'Incarnation nous enseigne au contraire que tout importe, que le moindre détail a son poids d'éternité, que toute action vaut la peine que l'on se donne pour l'entreprendre et la mener... à bien et au bien.

Je ne connais pas X et ne le vise pas, même si il y avait mieux à dire à une journaliste du Point. Je pense  à d'autres, à des amis auxquels d'ailleurs souvent je l'ai dit : il y a un côté "absolument moderne" au sens rimbaldien du terme dans l'intégrisme, qui, dans son épuisant chantage au TOUT ou RIEN, est psychologiquement un avatar du nihilisme européen - du côté du RIEN, puisque TOUT n'est pas possible. Du côté du rien, s'en faisant une gloire et une parure, dans une sorte d'ecclésiovacantisme, qui, comme les chemins de Heidegger, ne mène nulle part.

vendredi 17 août 2012

L'Eglise dans le débat public

Je voudrais citer Benoît XVI dans le Motu proprio La Porte de la foi. Mais je requiers votre attention, parce qu'avec notre cher pape, il faut toujours creuser derrière les mots pour leur donner tout leur sens. D'abord il cite saint Paul : "La foi du coeur obtient la justice et la confession des lèvres le salut" (Romains 10, 10). Puis il commente : "Le coeur indique que le premier acte par lequel on vient par la foi est don de Dieu et action de grâce, qui agit et transforme la personne jusqu'au plus profond d'elle-même". Il emploie le mot coeur dans le sens biblique. Dieu donne à Salomon "un coeur intelligent" (I Sam. 2). Saint Augustin reprend ce terme, où il voit la réalisation de chaque homme dans un amour lucide sur le mal et désireux du bien. C'est ainsi qu'il faut comprendre Pascal : "C'est le coeur qui sent Dieu, non la raison".

Mais Benoît XVI ne s'arrête pas là ; il commente ensuite la deuxième partie de la formule de saint Paul. Je cite : "Par 'la profession des lèvres', il faut entendre que la foi [venant du coeur] implique un témoignage et un engagement publics. Le chrétien ne peut jamais penser que croire est un fait privé".

Voilà bien les chrétiens : éternels empêcheurs de danser en rond. Au lieu de garder leur foi pour eux, dans le secret de leur coeur, il savent qu'ils doivent la professer. Leur foi ne les enferme pas, chacun dans sa singularité, chacune dans son insularité. Non ! Il est dans sa nature qu'elle soit professée de bouche, qu'elle ait un impact public sur ceux qui vivent aux côtés des chrétiens. La foi ne peut pas restée cachée.

Encore faut-il lui donner toute son amplitude. Quel est l'objet de la foi, pris dans toute son ampleur ? Il est triple: Il y a les dogmes qu'enseigne infailliblement l'Eglise depuis toujours (je ne parle pas des blablas réactualisés en permanence et qui valent dans l'instant). Ces dogmes ce sont les balises qui nous évitent de nous perdre sur l'Océan infini de la Divinité.

Il y a les événements de notre propre vie, la Providence de Dieu en action. La foi consiste à prendre conscience de l'action de Dieu dans notre vie et de tout faire pour la relayer. Comme le dit très bien le Père de Caussade, "l'instant est l'ambassadeur de la grâce divine".

Il y a enfin, à l'origine de tout, l'ordre du monde, comme a essayé de le montrer Jean-François Mattei dans le livre qui porte ce titre. "L'esprit a tout ordonné" disait Anaxagore cinq siècle avant Jésus Christ. Ce n'est pas le Hasard majusculaire qui domine le monde (si c'était le cas, il y aurait lieu d'avoir peur). Dans son film Crime et délit, Woody Allen a merveilleusement mis en scène ce choix premier que nous avons à faire d'un point de vue moral entre le monde du Hasard (et de la nécessité disait très bien [Jacques] Monod) et le monde de la foi (et de la liberté ajouterais-je).

Dans Crime et délit, on montre bien que ces deux mondes sont incompatibles. On ne peut pas professer extérieurement la divinité du Hasard et intérieurement affirmer la divinité de l'Esprit.La vie nous contraint à des choix. C'est vrai pour chacun d'entre nous, c'est vrai aussi pour la société qui ne peut pas développer en même temps une culture de vie et une culture de mort. En même temps le nihilisme dans tous ses états et la foi en l'ordre du monde.

C'est parce qu'elle a posé ce dilemme entre culture de vie et culture de mort, entre liberté et nécessité, entre calcul et foi, que l'Eglise intervient dans le débat public. Il est de plus en plus apparent aujourd'hui que les problèmes sociétaux débouchent sur des questions morales qui n'ont de solution que spirituelles.

Mais ce dilemme, c'est avec beaucoup de tact que l'Eglise l'a posé, en offrant à Dieu et en mettant dans les mains de tous la prière pour les familles.

Sur Radio Courtoisie, on a demandé à ceux qui participaient à l'émission de ce soir si il n'avaient pas l'impression que cette prière est de l'eau tiède. Réponse : non. Pour quatre raisons : elle englobe immédiatement les politiques, responsables en conscience de leur vote pour une nouvelle législation ; elle intervient avant le débat et force ceux qui vont y entrer à se définir par rapport à elle ; elle est positive avant tout comme est l'Eglise dans ce débat ; enfin elle est une prière et non un simple communiqué d'agence.

Elle s'adresse au Seigneur et elle voudrait être reçue par tous ceux qui, pour reprendre le mot testamentaire de François Mitterrand, "croient aux forces de l'Esprit". A ce stade, ce n'est pas de l'oecuménisme inefficace, c'est une manière décomplexée d'être catholique, c'est-à-dire universel.

anonymat sur internet: une chance extraordinaire

Un lecteur habitué à ce metablog me signale le texte du Père Amar qui s’interroge sur son PadreBlog: l’anonymat est-il catho-compatible? Le Père Amar expose ses arguments, il en conclut qu’on doit sur internet s’exprimer sous son propre nom – et que si l’on parle sous pseudo, il faut s’interdire de polémiquer.

Polémiquer? Il y a deux manières d’entendre le mot. Il y a une polémique hargneuse et stérile, qu’il faut fuir bien sûr. Ne pas la provoquer ni même l’alimenter: pas plus sous pseudo que sous son propre nom – ce n’est donc pas d’elle qu’il s’agit. Reste la polémique-débat, entre positions différentes, éventuellement antagonistes. C’est de cette polémique, de ces discussions de forums, que parle l’abbé Amar. Le problème, dit-il, c’est qu’on ne sait plus qui discute! et il donne comme exemple: «un professeur d’université, un collégien, une chanteuse de cabaret ou un ingénieur…» J’ajouterais: une femme de ménage.

Eh bien il me semble que loin d’être un problème, le pseudonymat (et encore plus l’anonymat) est une chance extraordinaire. Mettons que tu postes anonymement quelque chose: ce qui est intéressant, dans ce que tu dis, c’est… ce que tu dis. On peut évidemment remplacer le mot ‘intéressant’ par ‘bien vu’, ‘idiot’, ‘fascinant’ ou ‘inepte’. Et préciser : ‘éventuellement’.

Ce qui est éventuellement intéressant, dans ton commentaire, c’est ton commentaire… pour peu qu’il le soit. Ce qui est éventuellement idiot, dans ta remarque, c’est ta remarque – mais seulement si c’est le cas. La valeur du propos n’est pas jouée d’avance, selon qu’il est signé du crétin de service ou de la star du web.

Ce principe ne convient pas à tous les types de discours ni à tous les supports. Si vous assistez à une conférence, il est préférable que le conférencier soit connu, et reconnu, et reconnu comme bon. L’anonymat suppose évidemment que le sujet et que le support se prêtent à une organisation de type ‘bazar’ (par opposition à ‘cathédrale’).

De fait, sur internet, des choses extraordinaires sont construites par des anonymes – parce qu’anonymes. Prenez wikipedia, les articles ne sont pas signés, leur rédaction est collaborative, et soumise en coulisse à débat. Chacun peut y participer et apporter sa brique: vérifier une source, préciser une date, etc. Il y a aussi de mauvais articles sur wikipedia – justement, ils ont en commun d’avoir peu de contributeurs.

J’ai déjà saoulé trop d’entre vous avec le neodarwinisme – je ne recommencerai pas avec l’intelligence collective. Je n’en citerai qu’un exemple: on expose un bœuf dans une foire agricole, les visiteurs doivent en estimer le poids. La moyenne des réponses est très proche de la réalité, bien plus que l’immense majorité des réponses individuelles, qui venaient pourtant d’éleveurs, c’est-à-dire d’experts.

Semblablement, de véritables expertises émergent sur certains newsgroups et autres forums – si vous lisez l’anglais visitez slashdot: voyez la richesse des commentaires. Aucun des contributeurs n’est a priori expert absolu du sujet, mais chacun ose apporter son morceau, qui sera retenu (et développé) s’il est pertinent. Et qui sinon tombera de lui-même à la trappe. Les contributeurs osent le faire justement parce qu’ils sont anonymes: s’ils sont néophytes personne ne se gaussera ni ne leur demandera ce qu’ils font là. S’ils sont reconnus dans le domaine, personne ne s’offusquera d’un passage éventuellement un peu rapide.

Il faut pour cela que «ceux qui savent» renoncent à leur estrade. Il faut quitter un temps son statut de professeur qui professe. Il faut descendre dans l’arène… ou renoncer à y aller. Un ami informaticien me dit que les anglo-saxons ont cette culture, que nous ne l’avons pas, ce qui fait que la France a raté plusieurs opportunités dans l’informatique – un système de caste étoufferait la créativité dans les équipes, dans l’administration aussi bien que dans les entreprises, où l’on existe «sur diplôme». Lui-même s’est lancé en free-lance… mais à Londres.

Bref, et pour revenir à notre modeste niveau: la partie ‘commentaires’ qui suit chaque article du MetaBlog n’a pas pour fonction de laisser s’exprimer un improbable fan-club, ou je ne sais quelles rancoeurs. Non. Le modèle est plutôt celui du vivier, du sandbox, d’où sortira fréquemment le début du commencement d’une idée, et parfois plus..

Lecteurs du MétaBlog, quand vous postez, signez de votre nom, signez «Alphonse Bitru » ou «Chevalier de Pardaillec», ou ne signez pas! vos commentaires sont toujours les bienvenus, pour peu qu’ils soient sentis et pensés. Seule restriction: n’attaquez pas les personnes. Les seuls que vous pouvez mettre en cause sont les auteurs des articles (comme l’abbé de Tanoüarn et moi-même – allez-y mollo tout de même) puisque nous seuls pouvons nous défendre ici autant que nous l’entendons.