Ca y est : le conseil des Sages, qui s'appelle aussi le Conseil constitutionnel et qui est constitué essentiellement - Debré ou Charasse - d'hommes politiques sur le retour, extrêmement attentifs à ne pas déplaire aux puissants de l'heure pour ne pas perdre ce qui leur reste du festin de la vie, vient de décréter qu'il n'y aurait pas de clause de conscience à propos du Mariage pour tous. Pitoyable ! On légifère même sur la conscience. le plus terrible des totalitarismes ne ferait pas mieux. De par la loi, il est interdit à la conscience humaine de se manifester sur le sujet.
L'événement est grave ou loufoque (ou les deux, selon que vous êtes ou non doué du sens de l'humour). La conscience humaine, en effet, n'est pas sujette de la loi écrite. On le sait depuis Antigone, enterrant son frère malgré le terrorisme de Créon, interdisant que l'on rende à Polynice l'hommage qui est dû à son humanité, la sépulture. Dans sa Rhétorique, Aristote était formel sur le sujet : "Il y a un juste et un injuste communs de par la nature et que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu'il n'y a aucune communication ni convention mutuelle. C'est ainsi que l'on voit l'Antigone de Sophocle déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice dont l'inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature" (Rhétorique 1, 13). Et un peu plus loin, Aristote cite un certain Alcidamas, qui n'est pas resté à la postérité, mais dont le scoliaste nous donne - en note - la sentence : "Le Dieu a laissé libre tous les hommes et la nature n'a fait personne esclave". La liberté des personnes ne se décrète pas... La conscience des personnes ne peut pas être délimitée par la loi. Encore moins par un décret.
Faut-il rappeler au Conseil constitutionnel ce que Jacques Chirac (qui fait partie des sages par position malgré sa... fatigue) alléguait en un autre contexte : "Il ne faut pas toucher aux colonnes du Temple". Les Sages se sont permis de considérer que l'article 1 de la Loi de 1905... devait être considéré comme nul en cette affaire. Et pourtant que dit-il ? Rien que de très simple, de très ordinaire, j'allais dire rien que de la normalitude : "La République assure la liberté de conscience". Il suffit donc qu'une conscience quelconque se manifeste, pour déclarer qu'elle ne peut pas, froidement, accomplir tel acte qu'elle estime mauvais, pour que, d'après la Loi, son droit soit reconnu. Cette déclaration est fondamentale.
Saint Thomas d'Aquin, au XIIIème siècle, était déjà un fervent défenseur de la conscience, cette empêcheuse de déconner en rond, cette Antigone ou cette Alouette (o Jeanne), si bien croquées par Jean Anouilh. Dans la IaIIae Q19 a 5 (je parle de la Somme théologique) il explique que la conscience est le "dictamen rationis". Dans notre langue française, ondoyante et diverse, il n'y a pas d'équivalent (que je sache) au mot dictamen. Il faut faire appel à l'allemand. On peut traduire : le diktat de la raison. Pour Thomas, personne, ni roi ni prince, ni évêque ni pape ne peut entraver la liberté de la conscience de chaque personne lorsque elle se manifeste en dernier recours par un diktat. On peut et on doit informer les consciences défaillantes mais on ne peut pas prétendre qu'elles n'ont pas le droit de se manifester. Il n'y a rien au dessus du droit d'une conscience humaine poussée dans ses retranchement d'honnêteté et de justice. Rien, même pas Dieu, ni la loi naturelle. L'exemple que donne saint Thomas est amusant. Il pourrait d'ailleurs s'appliquer pour une part à la société actuelle. Celui, dit-il, qui pense qu'il est bien de forniquer et qui ne fornique pas commet une faute contre sa conscience - dans l'Evangile on parle de péché contre l'esprit.
Il y aurait évidemment une autre interprétation à la décision du Conseil des sages. Je pars moi du principe qu'ils ont un moment oublié la colonne du Temple, zapé la loi de 1905, gardienne de la laïcité. Mais on peut penser que cette loi (en particulier son article 1) ils le connaissent parfaitement. Simplement ils l’interpréteraient peut être autrement que nous le faisons. Comment ? Eh bien ! Au lieu de comprendre, comme nous le faisons tous que la loi s'arrête là où commence la conscience humaine, peut-être les Sages estiment-ils à l'inverse que, dans la mesure où c'est la République qui "assure la liberté de conscience", alors il leur revient à eux (ils sont un peu la République en dernier ressort) de déclarer les limites de la conscience individuelle. C'était la théorie de Hitler lorsqu'il a été élu démocratiquement chancelier et lorsqu'il est devenu chancelier du Reich : le représentant du peuple peut et doit délimiter le domaine dans lequel la conscience a droit de s'exercer. Et il lui revient, par le fait même, d'interdire à a conscience certaines zones considérées, du point de vue de la conscience, comme des zones de non-droit.
La République se sortira-t-elle un jour de on péché originel, le Rasoir national? La Cinquième aura-t-elle le courage d'admettre qu'elle est fondée sur les iniquités sanglantes de la Première? Ou est-ce que seule l'Eglise catholique devrait faire repentance ? La question est grave parce qu'elle en entraîne une autre sur le sujet qui nous occupe : peut-on être un homme digne de ce nom si l'on ne reconnaît pas le droit des consciences?