vendredi 18 octobre 2013

Les Sages se f... de la conscience

Ca y est : le conseil des Sages, qui s'appelle aussi le Conseil constitutionnel et qui est constitué essentiellement - Debré ou Charasse - d'hommes politiques sur le retour, extrêmement attentifs à ne pas déplaire aux puissants de l'heure pour ne pas perdre ce qui leur reste du festin de la vie, vient de décréter qu'il n'y aurait pas de clause de conscience à propos du Mariage pour tous. Pitoyable ! On légifère même sur la conscience. le plus terrible des totalitarismes ne ferait pas mieux. De par la loi, il est interdit à la conscience humaine de se manifester sur le sujet.

L'événement est grave ou loufoque (ou les deux, selon que vous êtes ou non doué du sens de l'humour). La conscience humaine, en effet, n'est pas sujette de la loi écrite. On le sait depuis Antigone, enterrant son frère malgré le terrorisme de Créon, interdisant que l'on rende à Polynice l'hommage qui est dû à son humanité, la sépulture. Dans sa Rhétorique, Aristote était formel sur le sujet : "Il y a un juste et un injuste communs de par la nature et que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu'il n'y a aucune communication ni convention mutuelle. C'est ainsi que l'on voit l'Antigone de Sophocle déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice dont l'inhumation a été interdite, alléguant  que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature" (Rhétorique 1, 13). Et un peu plus loin, Aristote cite un certain Alcidamas, qui n'est pas resté à la postérité, mais dont le scoliaste nous donne - en note - la sentence : "Le Dieu a laissé libre tous les hommes et la nature n'a fait personne esclave". La liberté des personnes ne se décrète pas... La conscience des personnes ne peut pas être délimitée par la loi. Encore moins par un décret.

Faut-il rappeler au Conseil constitutionnel ce que Jacques Chirac (qui fait partie des sages par position malgré sa... fatigue) alléguait en un autre contexte : "Il ne faut pas toucher aux colonnes du Temple". Les Sages se sont permis de considérer que l'article 1 de la Loi de 1905... devait être considéré comme nul en cette affaire. Et pourtant que dit-il ? Rien que de très simple, de très ordinaire, j'allais dire rien que de la normalitude :  "La République assure la liberté de conscience". Il suffit donc qu'une conscience quelconque se manifeste, pour déclarer qu'elle ne peut pas, froidement, accomplir tel acte qu'elle estime mauvais, pour que, d'après la Loi, son droit soit reconnu. Cette déclaration est fondamentale.

Saint Thomas d'Aquin, au XIIIème siècle, était déjà un fervent défenseur de la conscience, cette empêcheuse de déconner en rond, cette Antigone ou cette Alouette (o Jeanne), si bien croquées par Jean Anouilh. Dans la IaIIae Q19 a 5 (je parle de la Somme théologique) il explique que la conscience est le "dictamen rationis". Dans notre langue française, ondoyante et diverse, il n'y a pas d'équivalent (que je sache) au mot dictamen. Il faut faire appel à l'allemand. On peut traduire : le diktat de la raison. Pour Thomas, personne, ni roi ni prince, ni évêque ni pape ne peut entraver la liberté de la conscience de chaque personne lorsque elle se manifeste en dernier recours par un diktat. On peut et on doit informer les consciences défaillantes mais on ne peut pas prétendre qu'elles n'ont pas le droit de se manifester. Il n'y a rien au dessus du droit d'une conscience humaine poussée dans ses retranchement d'honnêteté et de justice. Rien, même pas Dieu, ni la loi naturelle. L'exemple que donne saint Thomas est amusant. Il pourrait d'ailleurs s'appliquer pour une part à la société actuelle. Celui, dit-il, qui pense qu'il est bien de forniquer et qui ne fornique pas commet une faute contre sa conscience - dans l'Evangile on parle de péché contre l'esprit.

Il y aurait évidemment une autre interprétation à la décision du Conseil des sages. Je pars moi du principe qu'ils ont un moment oublié la colonne du Temple, zapé la loi de 1905, gardienne de la laïcité. Mais on peut penser que cette loi (en particulier son article 1) ils le connaissent parfaitement. Simplement ils l’interpréteraient peut être autrement que nous le faisons. Comment ? Eh bien ! Au lieu de comprendre, comme nous le faisons tous que la loi s'arrête là où commence la conscience humaine, peut-être les Sages estiment-ils à l'inverse que, dans la mesure où c'est la République qui "assure la liberté de conscience", alors il leur revient à eux (ils sont un peu la République en dernier ressort) de déclarer les limites de la conscience individuelle. C'était la théorie de Hitler lorsqu'il a été élu démocratiquement chancelier et lorsqu'il est devenu chancelier du Reich : le représentant du peuple peut et doit délimiter le domaine dans lequel la conscience a droit de s'exercer. Et il lui revient, par le fait même, d'interdire à a conscience certaines zones considérées, du point de vue de la conscience, comme des zones de non-droit.

La République se sortira-t-elle un jour de on péché originel, le Rasoir national? La Cinquième aura-t-elle le courage d'admettre qu'elle est fondée sur les iniquités sanglantes de la Première? Ou est-ce que seule l'Eglise catholique devrait faire repentance ? La question est grave parce qu'elle en entraîne une autre sur le sujet qui nous occupe : peut-on être un homme digne de ce nom si l'on ne reconnaît pas le droit des consciences?

mercredi 9 octobre 2013

Comprendre la géopolitique divine

Dans l'extraordinaire rite que j'ai l'honneur de célébrer, nous pouvions fêter dimanche la solennité de Notre Dame du Rosaire, dont la fête est le 7 octobre (lundi donc). J'aime beaucoup cette fête. Pour la Vierge ? Evidemment. Pour saint Pie V, pape, qui a fomenté la croisade contre les Turcs, devenus une menace pour Rome, qui a demandé aux chrétiens de réciter le Rosaire pour un déroulement efficace de cette croisade, et qui a annoncé la victoire de Lépante, au moment où elle avait lieu, l'ayant apprise miraculeusement ? Sans doute. Ce qui me touche particulièrement, c'est l'intérêt que prend la Sainte Vierge aux choses du temps et à notre espace de vie... Même lorsque Dieu nous semble loin, elle est avec son peuple. Lépante... C’était en 1574. Les musulmans continueront la guerre de course contre les chrétiens, en faisant des prisonniers qu’ils réduiront en esclavage (comme par exemple le fameux auteur espagnol Cervantès ou comme saint Vincent de Paul) mais il n’auront plus jamais la domination navale en Méditerranée.

Le Rosaire aura été pour beaucoup dans la victoire des chrétiens et Marie aura voulu marquer qu’elle est à côté de son peuple dans les moments difficiles.

Je crois qu’encore aujourd’hui il existe une géopolitique des apparitions mariales. Marie apparaît au Caire et elle se rend visible aux musulmans comme aux chrétiens (C'était à Zeitoun en 1968 et 2009). Marie se manifeste en Syrie par des miracles qui doivent rassurer son peuple mis à rude épreuve. Elle est apparue aussi en Bosnie, à Medjugorje. Et si elle est apparue en France, à Lourdes, en demandant à sainte Bernadette de réciter le Rosaire, c’est parce que la France au XIXème siècle est le Pays le plus exposé à la destruction de sa tradition religieuse, par les ravages opérés sous couvert de laïcisme et de rationalisme. La déchristianisation (on employait déjà ce mot-là) a commencé en France dès la fin du XVIIIème siècle. Marie a voulu se manifester par des miracles éclatants, au Pays de Renan, pour bien montrer aux hommes de bonne volonté que Dieu, publiquement renié dans leur Patrie, ne les avait pas abandonné. 

Encore aujourd’hui, la Vierge Marie est avec ceux qui subissent la Guerre. Il ne faut pas avoir peur. Et la prière du Rosaire (cette répétition des Ave Maria) dans sa simplicité, est comme une rampe où nous pouvons nous accrocher pour ne pas perdre le contact avec Dieu. Marie nous ramène à Dieu. Marie est là. Elle nous attend et elle offre au Père nos coeurs bouleversés et nos esprits en déroute, comme elle lui a naguère, au Temple, offert le Premier né de toutes créatures. 

Marie est avec les chrétiens de Syrie, au milieu des attentats et des bombes. Ce qui se passe dans ce Pays  – nous avons eu l’occasion au Centre Saint Paul de visionner une image de la Vierge suintant de l’huile – doit encourager les populations chrétiennes du Proche Orient, menacées dans leur existence même. Ce soir, magnifique conférence de Jean-Claude Antakli, qui nous a parlé d'un autre miracle au Liban cette fois, la guérison de Noha, images à l'appui... A la fin il a évoqué la force morale du peuple syrien... Et en parlant avec quelques Syriens dans l'assistance, j'ai appris deux choses - à mettre bien sûr au conditionnel car je ne connais pas les sources dont on me dit néanmoins qu'elles sont sérieuses. La première : les Etats-unis aurait tiré deux missiles balistiques depuis l'Espagne, qui ont été arrêtés par les Russes (on a alors prétexté un exercice militaire avec les Israéliens). La deuxième : notre pape aurait écrit personnellement au président Poutine pour le presser de faire quelque chose... après avoir, souvenez-vous, ordonné une journée de jeûne pour la Syrie. Info ou intox ? Ces deux "conditionnels" valent bien tous les bobards de guerre. Ils nous montrent simplement que les choses sont plus compliquées que ce que prétendent les médiatiseurs avec un bel ensemble. Dieu n'a pas abandonné le peuple syrien.

Dans cette perspective, la décision du pape François, le 13 octobre prochain, de consacrer le monde au Coeur immaculé de Marie est très importante. Fatima est l'apparition dans laquelle la Vierge intervient sur le long terme. Il y a les secrets dont je pense que la question herméneutique que posent les documents dont nous disposons n'est pas close. Il manquerait peut-être (il ne faut pas désespérer Billancourt) l'explication mariale de la dernière vision que Benoît XVI a voulu révéler au monde (Mais Marie explique elle-même la vision de l'enfer. Pourquoi n'y aurait-il pas l'explication de cette dernière vision ?). 

Il y a aussi, dans le Secret de Fatima, l'ordre de consacrer la Russie : "Elle se convertira ou elle répandra ses erreurs dans le monde". Jean-Paul II pape polonais a osé faire cette consécration en 1984 (en demandant à tous les évêques du monde d'être en communion spirituelle). Résultat : le Mur de Berlin tombe en 1989. Et la Russie... s'est convertie. Poutine d'ailleurs donne désormais tranquillement des leçons de christianisme au peuple américain dans la lettre qu'il a souhaité faire parvenir à chacun. 

Pour aujourd'hui, soulignons que plusieurs experts disent qu'on est très proche d'une Guerre mondiale (le dernier : Aymeric Chauprade). Dans ce contexte, le geste du pape François est courageux et nécessaire. Il faut nous y unir. 

Rappelons que Pie XII, le 31 octobre 1942, dans les circonstances que l'on sait, avait consacré le monde au Coeur Immaclée de Marie. Souvenir de Lépante ? Il s'était adressé aussi... à Notre Dame du Rosaire : "Mère du Très saint Rosaire, secours des chrétiens, refuge du genre humain, victorieuse de toutes les batailles de Dieu, nous voici prosternés suppliant aux pieds de votre trône...". 

Jean-Paul II, quant à lui, a consacré trois fois le monde au Coeur Immaculé de Marie, une première fois en 1982, un an après l'attentat du 13 mai 1981. Une deuxième fois, lors du synode des évêques, le 16 octobre 1983. Une troisième fois, le 25 mars 1984, il a consacré le monde au Coeur Immaculé de Marie, en incluant explicitement la Russie, et ce malgré tous les avis contraires des graves théologiens, expliquant que le pape n'avait pas à s'occuper de ce pays qui n'était pas sous sa juridiction puisque orthodoxe. A ce moment-là, notons-le, Jean-Paul II avait fait venir, pour cette circonstance, depuis Fatima au Portugal, la statue des apparitions. Il est remarquable que François tienne à refaire ce geste : le 13 octobre prochain, la statue de Notre Dame de Fatima sera Place Saint Pierre, venue spécialement de la petite chapelle des apparitions.

Ajoutons que lors de son voyage, en 2010, le pape Benoît avait consacré le Liban et le Proche-Orient au Coeur Immaculée de Marie... Un geste de foi qui porte ses fruits malgré tout puisque le pire semble loin en Syrie.

samedi 5 octobre 2013

François : une critique cinglante

Chers amis je voudrais vous partager sous couvert d'anonymat cette très belle lettre privée que j'ai reçue  propos de "cet incroyable pape". C'est un homonyme, Guillaume, qui me l'envoie. Je le connais depuis des années. Ai-je été surpris de sa réaction ? Non je crois qu'il dit parfaitement "ce qui cloche" dans ce long entretien  avec la Repubblica et avec son directeur Eugenio Scalfari. Voici la lettre de mon camarade et néanmoins ami G. :
Je viens de lire votre billet sur cet incroyable pape. Je vous suis pour la plus grande part, mais sur le bien et le mal, je ne comprends pas. 
- Si la conscience autonome suffirait à rendre le monde meilleur, le monde n'a pas besoin de Dieu pour devenir meilleur ?
- Quelle est la place de la transcendance et de la révélation si la conscience en est par principe affranchie ?
- A quoi servent les 10 commandements si la conscience est le juge in fine ?
- Quid de l'enseignement de l'Eglise si la mesure est la conscience individuelle, qui est incertaine et mouvante ?
- Jésus a-t-il enseigné qu'il suffisait à l'homme de suivre sa conscience? 
 L'Eglise peut-elle dire aux hommes : "fais comme tu peux, suis ta conscience, essaie de faire le bien et tout ira bien" ? Mais moi j'attends davantage de l'Eglise, je ne sais pas ce qu'est le bien et le mal, ou tout au moins j'ai besoin de me référer à quelque chose d'objectif pour discerner si ce que je fais est  bien ou mal. Et là, on me lâche en rase campagne, et je ne sais pas moi, je ne sais pas, je ne sais pas. Je ne peux pas m'en sortir seul avec ma conscience autonome, je veux qu'elle soit libre, qu'on ne la contraigne pas, mais je ne veux pas qu'elle soit autonome, sans références. Il me reste Jésus comme référence me direz-vous... Mais je ne peux être seul face à Jésus : c'est trop grand pour moi, j'ai besoin que l'Eglise me l'explique, car sinon je ne comprends pas... 
 Alors vraiment, je ne comprends pas, j'ai l'impression que tout tangue, que plus rien n'est certain, que l'on ne peut plus se fier ni à personne ni à aucune institution, fut-elle divine, je suis saisi de vertige en pensant que que nous sommes condamnés à vivre dans le chaos philosophique jusqu'à conclure que "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien", et, partant, pourquoi pas un jour "Tout ce que je crois c'est que je ne crois rien". 
 Si vous avez un peu de lumière, je suis preneur...
Voici le passage principal de l'Entretien avec François où apparaît cet état d'esprit :
Le pape sourit et répond : 'Le prosélytisme est une pompeuse absurdité, cela n'a aucun sens. Il faut savoir se connaître, s'écouter les uns les autres et faire grandir la connaissance du monde qui nous entoure. Il m'arrive qu'après une rencontre, j'ai envie d'en avoir une autre, car de nouvelles idées ont vu le jour et de nouveaux besoins s'imposent. C'est cela qui est important : se connaître, s'écouter les uns les autres et faire grandir la connaissance du monde qui nous entoure. Il m'arrive qu'après une rencontre, j'ai envie d'en avoir une autre, car de nouvelles idées ont vu le jour et de nouveaux besoins s'imposent. C'est cela qui est important : se connaître, s'écouter et élargir le cercle des pensées. Le monde est parcouru de routes qui rapprochent et éloignent, mais l'important, c'est qu'elles conduisent vers le bien. 
Votre Sainteté, existe-t-il une vision unique du Bien ? Et qui en décide? 
"Tout être humain possède sa propre vision du Bien, mais aussi du Mal. Notre tâche est de l'inciter à suivre la voie tracée par ce qu'il estime être le Bien."  
Votre Sainteté, vous-même l'aviez écrit dans une lettre que vous m'avez adressée. La conscience est autonome, disiez-vous, et chacun doit obéir à sa conscience. A mon avis, c'est l'une des paroles les plus courageuses qu'un Pape ait prononcée. 
"Et je suis prêt à la répéter. Chacun à sa propre conception du Bien et du Mal et chacun doit choisir et suivre le Bien et combattre le Mal selon l'idée qu'il s'en fait. Il suffirait de cela pour vivre dans un monde meilleur."
C'est exactement la doctrine de la conscience dans Vatican II. Le pape ne dit pas cela de lui-même. Il répète ce qu'a dit le Concile. J'ai toujours pensé personnellement - et j'ai écrit dans mon livre Vatican II et l'Evangile, épuisé mais  votre disposition sur le Web - que cette doctrine de la conscience comme sujet de l'acte de foi était calamiteuse pour l'Eglise, qu'elle tendait à transformer en une Ecole de philosophie - avec sur le plan du recrutement les conséquences calamiteuses que l'on peut imaginer. Les philosophes, dans tous les groupes humains ne constituent qu'une toute petite minorité. Pour l'Eglise universelle, cette transformation pourrait la mener à mettre la clé sous la porte...

Voici le texte de Vatican II, Dignitatis humanae §3, qui ressemble beaucoup au début de l'extrait de l'entretien du pape avec Scalfari :
"La vérité doit être cherchée selon la manière propre à la dignité de la personne humaine et à sa nature sociale, à savoir par une libre recherche, avec l'aide du magistère, c'est-à-dire de l'enseignement, de l'échange et du dialogue par lesquels les uns exposent aux autres les vérité qu'ils ont trouvé ou pensent avoir trouvé afin de s'aider mutuellement dans la quête de la vérité". Et encore : "Chacun a le devoir de chercher la vérité en matière religieuse, afin de se former prudemment un jugement de conscience droit et vrai en employant les moyens appropriés".
Petite différence : le pape François n'évoque pas l'aide du magistère. Pour lui, la recherche personnelle semble devoir être absolument libre et l'examen de la vérité chrétienne ne doit rencontrer aucun obstacle ni aucune limite. J'ai l'impression de lire le commentaire que donne le Père Theobald (autre jésuite franco-allemand) à la Constitution Dei Verbum. L'Evangile c'est d'abord un style. Sur le fond, chacun est libre. Je dois dire que cette perspective me fait terriblement penser à une formule de Pie IX qui forme la proposition 15 du Syllabus :
"Il est libre à chaque homme d'embrasser la religion qu'il aura réputée vraie selon la lumière de sa raison".
Juste une précision importante : Pie IX formule cette proposition pour la condamner, car la lumière de la foi (lumen fidei) est supérieure à celle de la raison. Vatican II, lui, envisage la foi comme issue de l'enseignement, de l'échange et du dialogue. Il s'a&git d'un processus rationnel et collectif. Et le Concile en fait "le mode de recherche propre à la personne humaine" qui exclut tous les autres. Pourquoi tant de prêtres se sont-ils déclarés en recherche après Vatican II ? Parce qu'ils avaient bien lu le texte de Dignitatis humanae (sans s'arrêter au paragraphe 2 comme le font la plupart des traditionalistes). Je pense que le texte de François pourrait susciter une recrudescence de ces vocation de chercheurs au sein de la Catholique.

Mais il me semble qu' avant de s'abandonner à leur recherche, ces candidats chercheurs ferainet bien de noter que en 2013 les choses ne sont pas aussi simples (ni aussi toxiques) qu'en 1965. Il y a encore une ou deux petites différences entre le texte de François et celui de Vatican II, qui plaident en faveur de François et qui, accessoirement, justifient mon optimisme.

D'abord le pape François ne parle pas de façon dogmatique, mais au fil de la pensée et dans un dialogue très serré avec son interlocuteur. Ce qu'il dit n'a donc pas une valeur universelle. Il affirme une vérité. Nul doute qu'il affirmera aussi à un autre moment dans un autre dialogue la vérité contraire - celle qu'enseigne le Syllabus.

Ensuite le pape François cite Augustin nominé premier au hit parade personnel de ses saints favoris. Augustin est le saint de la grâce et François parle de la grâce à son interlocuteur. Il lui dit même qu'elle pourrait être en action au moment de leur discussion à l'intérieur de lui, tout agnostique qu'il se proclame, pour l'amener à se convertir. Voilà qui permet de reconnaître au moins implicitement la vérité contraire : la conscience n'est pas l'organe de la foi divine ; c'est le coeur où Dieu travaille invisiblement. "Peut-on résister au Exercices spirituels de Saint Ignace ? dit François en apprenant que son interlocuteur les a fait pendant un mois et demi ? Peut-on résister à la grâce ? Evidemment non, sauf à dévisser complètement. Nous sommes bien au-delà de la doctrine de Vatican II sur la conscience sujet de la foi, avec tout cela l'Eglise n'est décidément pas prête à se transformer en une Ecole de philosophie, Deo gratias. Seuls certains théologiens (jésuites en particulier comme le Père Moingt ou le Père Theobald) auraient sans doute du mal à reconnaître qu'au plus intime de nous-même, au fond de notre coeur, c'est la grâce qui nous mène. Je ne parle pas de Hans Küng, annonçant ces derniers jours qu'il veut subir une euthanasie. Quand un prêtre n'est pas capable de laisser ses dernières secondes au Bon Dieu, c'est qu'il ne lui a rien abandonné et que hélas sa foi elle-même n'est que rationnelle. Pie IX a dit le plus dur à dire, mais le plus utile : la foi n'est pas la raison (ou la conscience). Il faut en remercier ce pape béatifié et qui nous éclaire encore d'une lumière... de foi.

jeudi 3 octobre 2013

Incroyable, ce pape

Tout à l'heure sur Radio Notre-Dame, j'écoutais les explications embarrassées de Jean-Marie Guenois, s'inquiétant de ce que le pape finisse par perdre le coeur de cible, les nouveaux cadres laïcs de l'Eglise qui ont entre 30 et 50 ans et sont issus d'un wojtylisme en cours de droitisation. Le pape prendrait le contre-pied de son peuple et l'Eglise risquerait de le payer cher. Je m'exprime au conditionnel ; c'était manifestement la pensée de Jean Marie Guénois, pas tout à fait ce qu'il a dit. Je simplifie (je caricature ?) pour que chacun comprenne de quoi il est question.

Je pense que du point de vue idéologique Jean-Marie Guenois a raison. Le pape se réfère au cardinal Martini son confrère jésuite dont il fait un éloge appuyé. Il veut substituer un régime synodale au régime curial. La curie ? dit-il. "C'est ce que l'on a coutume d'appeler l'intendance dans une armée" Et voilà les nobles cardinaux qui l'ont élu réduits qui au fourrier chargé de l'habillement, qui au mécanicien chargé de fournir le pape en 4L, qui au financier, qui au chasseur de têtes... Avec un avertissement à la clé : "L'esprit de cour est la lèpre de la papauté". Pas commode l'évêque de Rome ! Il va se retrouver (c'est sans doute déjà fait) avec contre lui tous les princes de Curie, qui jusqu'à lui se prenaient pour les dieux du stade.

Avant lui qui a parlé ainsi ? Adrien VI, le pape de Cajétan, ancien précepteur de Charles Quint. Durant le conclave, on avait proposé au pape François de s'appeler Adrien VII. Mais qui aurait compris ? Et puis... quel présage ! Avant Adrien, il y avait Léon X, pape Médicis. Après lui, il y a eu Clément VII, pape Médicis. Et lui, Adrien, le réformateur austère, étranger à Rome (il était Batave), il n'a pas fait de vieux os : 18 mois de règne, quelque chose comme cela. Vous pensez ce que je pense ?

Autre sujet : la théologie de la Libération. Elle a été dûment condamné par un certain cardinal Ratzinger... Le pape régnant semble moins regardant. Scalfari, le patron de La Repubblica, dans l'extraordinaire entretien qui fait le fond de cette chronique, lui pose la question frontalement. Il connaît son métier et commence à connaître son pape. A propos des théologiens de la Libération, il demande crûment : Estimez-vous que le pape ait eu raison de les combattre ? Réponse : "Il est certain qu'ils prolongeaient la théologie qu'ils professaient dans la sphère politique, mais nombre d'entre eux étaient des croyants qui avaient une haute idée de la notion d'humanité". On pourrait faire la même réponse à propos de tel ou tel Grand Maître en Maçonnerie... C'est une réponse... de jésuite.

Jésuite aussi la manière dont le pape à deux reprises répond à une question par une question et se rallie à la position que lui indique son interlocuteur. Est-ce à dire qu'il la joue suiveur ? Non. Il semble même à un moment prendre la direction des opération en passant côté interviewer et en demandant à cet agnostique autoproclamé de Scalfaro à quoi il croyait....

Moins jésuite sa réponse sur le hit parade des saints. Le saint le plus proche de son coeur ? Ce n'est pas saint Ignace, ni saint François Xavier ni quelque autre saint jésuite. Il cite saint François d'Assise, il ne pouvait pas faire moins. Il souligne au passage que d'autres papes pourraient bien s'appeler François après lui. Je crois que c'est ce qu'il cherche : créer une dynamique nouvelle alors que le concile Vatican II est à bout de souffle : une suite de papes François. Mais pour quelle dynamique ? Une dynamique théologique ? Non. Une dynamique philosophique ? Non. Il me semble que le deuxième saint de coeur cité peut fournir la réponse. François aime Augustin. Pourquoi ? Le pape cite les Confessions. Augustin est le plus existentiel des théologiens, celui qui a raconté sa vie, sa jeunesse (comme le fait, par tranches le pape François)... Celui qui vit de la grâce efficace et la défend. Un pape qui parle de la grâce, qui explique à son interlocuteur que c'est la grâce invisiblement qui pourrait bien le manipuler, lui qui n'y croit pas... C'est magnifique ! Depuis combien de temps nos pasteurs ont-ils oublié de nous parler de la grâce ? Le deuxième souffle de Vatican II ne serait donc pas un contre-essentialisme, une idéologie de rechange, un replâtrage idéologique. Ce sera juste un souffle existentiel, auquel chacun pourra participer dans la mesure où il partage le souci d'authenticité qui est celui de François. Voilà me semble-t-il pour tous les chrétiens (et les autres) la bonne nouvelle de cet Entretien. Finies les guerres picrocholines à coup de grandes idées ! Faites vos preuves. Apprenez à parler du Christ au monde...

Certains seront choqués de ce que le pape dise : chacun sa notion du bien. Philosophiquement pour le coup, François est antiplatonicien (contre l'Idée du Bien) dans la droite ligne en revanche d'Aristote et de Thomas aristotélicien. Qualis unusquisque est, talis finis videtur ei : Tel est chacun, telle sa fin lui apparaît. C'est sans doute un des premiers adages thomiste que j'ai appris naguère à l'Institut Saint Pie X. Ce qui est posé une fois de plus, c'est simplement le problème de l'analogie. Mais direz-vous, Dieu est bien la fin universelle ? Oui bien sûr, c'est le Principe et fondement des Exercices spirituels que le pape aime tant (et dont on apprend au cours de l'entretien que l'agnostique Scalfari les a fait pendant un mois et demi). Dieu est bien la fin universelle mais l'Infini dérègle tous les compteurs, chacun y aborde différemment et personne ne peut se targuer d'épuiser Dieu ou de l'objectiver : d'en avoir une vision une. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'Eglise avec ses dogmes, limite nos divagations, empêche nos esprits d'extravaguer et garde fidèlement pour nous le dépôt de l'Evangile.

Le pape n'a pas voulu faire de politique, il pense comme Maurras que la politique et la religion sont deux sphères distinctes. Le fait que Maurras ait été condamné justement pour cette raison et pour cette pensée par le prédécesseur de François, Pie XI, ajoute du piment à l'affaire... Nous sommes définitivement sortis de l'Eglise de Pie XI. N'empêche ! Le pape ne fut pas péroniste pour rien ! Ce n'est pas pour rien qu'il a déclaré aux revues jésuites il y a huit jours : "On ne peut pas avoir une vraie identité si on n'appartient pas à un peuple". Cette fois encore (comme naguère Jean-Paul II dans un certain Discours à l'ONU et dans son ouvrage Mémoire et identité), il ne fait pas de politique, il s'en défend tout au moins, mais il défend les peuples contre la tyrannie du Libéralisme internationale. 

Voici comment : ils parlent tous deux de charité, d'amour de Dieu et du prochain... Cela n'engage à rien. Et puis Scalfari tente une botte à partir de l'amour du prochain : "Ici, la politique entre en jeu". Le pape ne se défausse pas : "Sans aucun doute. Personnellement, je pense que ce que l'on désigne par libéralisme sauvage ne fait que rendre plus forts les forts tandis qu'il affaiblit les faibles et aggrave l'exclusion. Il faut une grande liberté, une absence totale de discrimination, pas de démagogie et beaucoup d'amour. Il faut des règles de comportement et aussi au besoin, des interventions directes de l'Etat, pour corriger les disparités les plus intolérables". L'Etat nation redevient donc un acteur politique important dans la doctrine de l'Eglise ? Quel augure!

lundi 30 septembre 2013

Le Centre Saint Paul se met en quatre

C'est la rentrée; au Centre Saint-Paul, il faut redessiner le dispositif et proposer du nouveau. Non pas par goût de la nouveauté, mais pour essayer de rejoindre les besoins des fidèles et les attentes de ceux qui cherchent obscurément à le devenir.

Nous proposons donc toujours cinq messes le dimanche (9H00, 10H00, 11H00, 12H30 et 19H00) et trois chaque jour (8H00, 12H30, 19H00), puisque nous sommes trois prêtres.

Le lundi, nous offrons à tous les débutants qui le souhaitent un vrai cours de latin. C'est à 19H30. Pour vous inscrire, il suffit de m'appeler (comme pour tous renseignements) au 06.15.10.75.82. Premier cours le 7 octobre.

Nous organisons des conférences d'actualité religieuse ou culturelle chaque mardi, avec cette année un fil rouge sur la mondialisation. Le 1er octobre je vous parlerai de la Rentrée littéraire sous le signe de la puissance du mal. Le 8 octobre, Jean-Claude Antakli viendra parler de Guerre et miracle en Syrie, en évoquant un miracle très récent. Le 15 octobre, comme chaque troisième mardi du mois nous organiserons une Table ronde sur la mondialisation. Premier thème : universalité catholique et mondialisme. Les conférences sont à 20H15.

Le mercredi, nous proposons quatre cycles de formation, revenant chacun une fois par mois. On peut donc s'inscrire à l'un ou à l'autre. Premier cycle, dont j'assume la responsabilité : la foi au jour le jour. Deuxième cycle : le mariage et la famille, sous la direction de l'abbé Baumann. Troisième cycle : Connaître la Bible sous l'égide de l'abbé Billot. Quatrième cycle : Maîtres et auteurs spirituels, où se succèderont des invités sous la direction de l'abbé Baumann.

Premier thème abordé dès le 2 octobre, fête des anges gardiens : le discernement spirituel, une école de vie. J'essaierai de montrer que la foi est cette liberté souveraine de l'amour qui pénètre toute la vie, en induisant une nouvelle perception des priorités quotidiennes.

Le jeudi, nous avons une heure sainte devant le Saint Sacrement

Le vendredi : nous proposons à l'instigation de l'abbé Billot, un cours de catéchisme pour adultes.

Le samedi sont organisés diverses sessions ou colloques.

Le dimanche à 18H00, précédant la messe du soir, l'abbé Baumann donnera un cours (trois fois une heure) sur la liturgie traditionnelle : comment la suivre et mieux la connaître ? Premier cours le 13 octobre. 

D'autres cours sont donnés, de grec, d'orgue, d'art de l'icône etc.

Le Centre Saint Paul n'est pas une paroisse mais un service culturel chrétien. Chacun est donc libre d'y venir, même s'il ne fréquente pas habituellement les offices et quelle que soit sa foi ou sa non-foi. Ces diverses activités sont gratuites, moyennant une adhésion de 20 euros, qui ouvre droit à toutes les activités. Pour ceux qui ne voudraient pas adhérer, les conférences sont ouvertes pour cinq euros (2 euros pour les chômeurs et les étudiants)

dimanche 29 septembre 2013

Demain Jeanne d'Arc

Chers amis, je veux partager avec vous ma joie : demain nous allons inaugurer à Domrémy la statue La vocation de Jeanne de Boris Lejeune. Certains d'entre vous ont donné pour que cette statue voit le jour : qu'ils en soient remerciés. Cette statue renouvelle complètement l'iconographoie johannique : au lieu d'une guerrière engoncée dans son armure, c'est une jeune fille qui s'élance et qui nous fait signe de la suivre. Non pas de la suivre pour elle-même, parce qu'elle serait la plus belle, mais de la suivre pour les combats de Dieu.

Comment peut-on parler de combats de Dieu ? demanderont certains d'entre vous. Les deux mots jurent. Ils sont incompatibles. Dieu ? C'est la paix... pense-t-on depuis les philosophes grecs : "Là tout n'est qu'ordre et beauté, luxe calme et volupté"... En sommes-nous si sûrs ? La raison nous rassure... Mais la foi ? "Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive" avons nous lu ce matin dans l'extraordinaire rite que je célèbre avec joie. Dieu parfois nous sépare de ceux qui veulent vivre sans lui. Mais surtout Dieu nous sépare de nous-mêmes, comme par "le glaive de l'Esprit qui est la Parole de Dieu". Au lieu de nous laisser crever dans nos préjugés, dans notre moitrinerie, il nous aide à prendre toujours une distance par rapport à nous même (ce que nous montre très bien le pape François, insistant sur le discernement). Mais cette distance - il faut le dire - est vécue à un moment ou à un autre comme une coupure. Elle peut faire mal.

Jeanne n'a pu obéir à Dieu et extorquer à Baudricourt un cheval et une escorte qu'à partir du moment où elle a cessé de s'écouter elle-même. C'est pour cela qu'elle a eu besoin de ses voix : pour ne plus avoir à s'écouter elle-même. Sa raison lui disait bien qu'une jeune fille de 17 ans, dans le contexte de l'armée française, ça ne pouvait être qu'une fille à soldats. Son père le lui disait aussi. Elle a préféré ses voix et elle a délivré la France. Elle a appris à la France à être française. Tout ça ? Oui en vertu de la séparation qu'elle a su établir entre sa vie au souffle de l'Esprit et elle-même, ses légitimes aspirations, sa prudence, ce que lui disait le monde ce que lui criait son père.

Pour Charles Péguy (dans L'Argent suite) c'est ce qui fait de Jeanne quelque chose comme la mesure de la France. La France est française lorsqu'elle aspire à plus grand qu'elle-même. La France st française lorsqu'elle est conduite au combat par Jeanne d'Arc : "C'est dire que plus une bataille militaire est belle, militairement belle, plus elle est apparentée aux batailles de Jeanne d'Arc [qui sont des batailles "de vocation"]. Celui qui défend la France est toujours celui qui défend le Royaume de France. Celui qui ne rend pas une place peut être tant Républicain qu'il voudra et tant laïque qu'il voudra. J'accorde même qu'il soit libre penseur. Il n'en sera pas moins petit cousin de Jeanne d'Arc. Et celui qui rend une place ne sera jamais qu'un salaud, quand même il serait marguillier de sa paroisse (et quand même il aurait toutes les vertus)". Qui a été plus éloquent sur la France, notre bien commun à nous Français, non pas un sujet qui divise et idéologise, mais un amour qui rassemble. Cet amour qui rassemble tous les Français au delà de leurs appartenances idéologiques faisait dire à Péguy : "Valmy et Jemmapes sont les droites filiales de Patay [grande victoire de Jeanne sur Bedford]"

Mais je ne résiste pas à vous donner la suite du texte, même si il a moins de rapport avec ce qui nous occupe. Je crois quand même qu'il concerne aussi Jeanne, parce qu'il peut s'appliquer à chacun d'entre nous : "Et puis on s'en fout de ses vertus [les vertus de celui qui garde une Place]. Ce qu'on demande à l'homme de guerre ce n'est pas des vertus. Et ce que Jeanne demandait à ses hommes, ce n'était pas des vertus, c'était une vie chrétienne. Et c'est infiniment autre chose. La morale a été inventée par les malingres et la vie chrétienne a été inventée par Jésus-Christ" (qui n'était certes pas une petite nature : il suffit de regarder son image sur le Suaire).

Ce que Péguy a tant aimé en Jeanne ? Je me le suis souvent demandé. Pourquoi Jeanne ? Parce qu'elle manifestait dans sa geste la prégnance de Dieu, l'immanence du surnaturel sur notre terre ? Sans doute. Mais il y a une autre raison, une pensée de derrière. Laquelle ? Je crois que sa pensée de derrière sur Jeanne, c'est exactement ce qu'il est en train de nous dire là : Jeanne d'Arc n'était pas une grande observante de la morale bourgeoise, sinon elle ne serait pas allée aux armées avec ses dix-sept ans et son sourire : trop dangereux ! Elle aurait obéi à son père. Pourquoi a-t-elle désobéi ? Parce que l'Esprit l'a comme séparée d'elle-même d'une manière irrévocable. Sa vocation en elle a été plus forte que la précaution morale. C'est ce qui touche au coeur Péguy, c'est là qu'il se sent une fraternité d'âme avec la petite inflexible de Domrémy : lui non plus n'a jamais été un prudent. Il l'a payé assez cher sur le front en 14. Cette imprudence, c'était sa manière de dire à tous qu'il préférait sa vocation au courage, à la grandeur et au renoncement, plutôt que la morale de l'arrière et des planqués.