mercredi 17 avril 2019

La grande semaine et son éclairage terrifiant

C'est lundi saint qu'a eu lieu l'incendie de Notre-Dame Quel éclairage terrifiant pour notre semaine sainte. Voilà un crû qu'il ne faudra pas avoir manqué. Je reviens de la longue veillée de chants et de prière organisée par les Veilleurs. Ce millier de jeunes gens et de jeunes filles à genoux sur le quai de la Seine devant la Vieille dame réduite à une façade, mais dont la structure de pierre est intacte, c'était poignant. Et la gentillesse des policiers alors que minuit approchait, c'était touchant. Comme, pendant ce temps, ces émissions sur les chaînes d'information continue où tout le monde se sent solidaire devant le coup du sort qui pourrait peut-être se révéler le coup du djihadiste...  Il y a des moments où il faut être à la hauteur, et quelle meilleure façon de répondre à ce défi que d'entretenir notre foi par la prière liturgique : d'offrir notre présence auprès du Crucifié.

Voici en tout cas, pour ceux qui le souhaitent, les horaires au Centre Saint Paul, 12 rue Saint Joseph, 75 002 Paris (Métro Bourse et Grands Boulevards):
  • JEUDI SAINT : Chants des Ténèbres à 10H00
    Fonction de l'après-midi à 19H00, avec le lavement des pieds.
    A 20H30 veillée devant le Saint-Sacrement et (au premier étage) chants des Ténèbres du vendredi saint.
  • VENDREDI SAINT :  Messe des présanctifiés à 19H00 avec le chant des Impropères : "O mon Peuple, que t'ai-je fait? Réponds-moi".
    Récit de la Passion selon saint Jean
  • SAMEDI SAINT : Ténèbres du Samedi saint à 10H00
    Veillée pascale à 21H30, avec bénédiction du feu, chant de l'Exsultet, confection de l'eau baptismale, baptême d'adulte et messe de la nuit de Pâques.
    Cette veillée sera suivie (vers minuit) d'un réveillon chaleureux au champagne, pour ceux qui veulent continuer à partager la joie de la Résurrection entre amis
  • DIMANCHE DE PÂQUES : Messes à 9H00, 10H00, 11H15, 12H30 et 19H00.

Loué soit Jésus-Christ : il a remporté la seule victoire que personne n'avait pu remporter avant lui : la victoire sur la mort.

lundi 15 avril 2019

Nous sommes tous en deuil...

...Non pas pour des raisons qui seraient proprement spirituelles, car les pierres vivantes de notre édifice spirituel restent et resteront immarcescibles, inaccessibles aux flammes. Ce qui est touché dans cet incendie dantesque, qui a pris au pieds de la flèche de Notre-Dame de Paris, et qui, à l'heure où j'écris, n'a pas cessé ses ravages, c'est cette connexion intime entre le spirituel et le charnel, c'est le symbole historique d'une sacralité française qui part en fumée. Une sacralité qui exprime aussi l'exception européenne et chrétienne.

Par ailleurs, comment expliquer l'intensité si soudaine  des flammes, leur progrès si rapide : rien à voir avec l'incendie de la cathédrale de Nantes, voici quelques décennies... Vous pensez comme moi ? En tout cas, géopolitique ou simple négligence, l'événement laisse chacun incrédule.

Serait-ce un signe pour l'avenir ? La couronne d'épines à été sauvée.

Il me vient une idée folle à la veille de Pâques. Un rêve.  Cette théâtrale mort de Notre-Dame, cette nuit de sacrifice qui se prépare pourrait être le prélude tragique et nécessaire d'une résurrection de la France, s'unissant de nouveau au pied de ce symbole, pour le reconstruire à l'identique. Il n'y a pas loin du lundi saint à Pâques, de la Passion de notre cathédrale à sa résurrection attendue, comme la métaphore ardente d'une résurrection de la France et de l'Europe.

vendredi 12 avril 2019

Le témoignage chrétien de Jean-Pierre Denis

Cet article est reproduit ici avec l'accord de Monde et vie (cf. monde-vie.com).
« Un catholique s’est échappé » nous déclare tout de go Jean-Pierre Denis, le directeur de La Vie, avec une fougue, qui donne envie de suivre le fil de sa réflexion.

Jean-Pierre Denis s’est échappé. Successeur de l’historique Georges Hourdin, à la tête de La Vie, il n’est pas, il n’est plus un homme de Parti, mais un homme d’Eglise. Il a ses convictions, ancrées à gauche. Mais, dans ce livre, il s’échappe de toutes les vieilles catégories, partageant le plus simplement du monde avec son lecteur, sa liberté et sa joie de catholique. « Catholique retenu, je me suis échappé de la prison mentale, le jour où j’ai cessé de m’indigner et de me cogner contre le mur de ma révolte ». Jolie confidence, non, pour un homme de gauche?

Cela paraîtra peut-être naïf de le dire de cette façon, mais quel que soit son positionnement, cet homme a la foi. Il s’en découvre infiniment heureux, d’un bonheur de poète, toujours prêt à l’émerveillement et désireux de vivre selon l’Evangile. Non pas seulement de vivre, d’ailleurs, mais de communiquer l’évangile. C’est dans cet état d’esprit qu’il se déclare fièrement « catholique attestataire ». Les conflits se sont multipliés entre catholiques depuis plusieurs siècles ; aujourd’hui on ne peut plus se dire catholique sans étiquette. Il y a les vieilles étiquettes : jésuites, jansénistes, traditionalistes, modernistes, progressistes, pro-François, pro-Benoît etc. Il en invente une nouvelle, une étiquette qui ne s’oppose pas à une autre, une étiquette non partisane : attestataire. Dans « attestataire », il y a le vieux mot de « testis » : témoin. Sa foi veut être un témoignage, non pas un témoignage de prédiquant, mais un témoignage spontané, vivant. « Mon juste vit de la foi » répète saint Paul, qui a trouvé ce mot chez Habacuc, l’un des douze petits prophètes.
Et l’Eglise dans tout ça ?
Et parce que, chrétien, il n’a peur de rien, le journaliste cède définitivement la place au poète, qui nous emmène encore plus loin, jusqu’à Dieu même. Et là, il trouve encore des mots : « Depuis », il veut dire depuis sa conversion réelle, depuis sa libération, « Depuis, je crois en un christianisme désarmé. Qui peut professer autre chose et se dire le disciple de celui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort ? La faiblesse de Dieu n’est pas son crépuscule, mais sa forme christique. Elle n’est pas sans puissance puisqu’elle sauve ». Saint Paul le disait déjà : « C’est quand je suis faible que je suis fort ». Quelle plus belle expérience qu’une faiblesse qui sauve ? Quoi de plus rassérénant que d’expérimenter cette faiblesse-là en soi-même?

Jean-Pierre Denis ne nous parle pas seulement de l’intimité de sa foi, mais tout ce dont il nous parle est baigné par cette lumière intérieure, qu’il fait remonter aux derniers moments de la vie de son père et à la question qu’il lui a posée, bien fatigué : « Dis-moi quel est le chemin ? ». Cette question ouvre et ferme le volume. C’est une question qu’il pose aussi à l’Eglise, après se l’être adressée à lui-même. Il énumère sept défauts de cette Eglise, mais assurément la liste n’est pas limitative. Il interprète aussi, avec finesse, le vilain mot du pape François sur le devoir d’aller aux périphéries : pour lui ces périphéries désignent d’abord « le fond résiduel », celui des « catholiques zombies » (Emmanuel Todd), qui ont encore une tradition religieuse, mais dont la foi décline lentement. Et pour justifier son interprétation audacieuse, il a ce mot de commerçant avisé : « On a plus de chance de faire des affaires avec des acheteurs déçus ou lassés qu’avec ceux qui n’ont pas encore fait la moindre emplette ». Il faut que l’Eglise ait le courage d’aller à la rencontre de ceux qu’elle a déçu ou lassé!

Comme toutes les institutions, l’Eglise devrait avoir une stratégie de long terme qui ne soit pas un plan incluant la banqueroute : « L’essentiel de l’énergie est mis dans l’accompagnement palliatif du déclin pour ne pas dire de la faillite ». Il faut trouver une autre voie, qui ne soit pas non plus cette songerie impuissante sur les origines de l’Eglise, époque dorée que l’on pare de tous les atours, comme pour en revendiquer nous-mêmes quelque chose, en nous assurant ainsi une foi supérieure à celle de nos ancêtres : « Peut-on sérieusement penser que la foi était moins profonde au temps de Martin de Tours, à l’époque de François d’Assise, ou plus près de nous, au siècle de Thérèse de Lisieux ? » demande Jean-Pierre Denis. Et il conclut : «Soyons lucides : en vérité, nous avons cessé de vouloir annoncer la bonne nouvelle».

A lire ce livre, si direct dans l’attestation de la foi, on retrouve en nous-même cette fierté que ne manque pas de produire une foi vivante : on en est fier parce qu’elle ne vient pas de nous et qu’elle nous porte au meilleur de nous-mêmes.

Joël Prieur
  • Jean-Pierre Denis, Un catholique s’est échappé, éd. Cerf 192 pp. 18 euros

jeudi 11 avril 2019

Piano prière pour les Rameaux

Dimanche prochain, 14 avril, le Centre Saint Paul propose, outre les cérémonies liturgiques, avec la grand messe à 11 H 15, une entrée en musique dans la grande semaine. Grâce au beau quart de queue que l'on nous a confié, vous pourrez entendre Chopin ou Schubert, Schumann ou Haendel, dans les interprétations sensibles (parfois à quatre mains) de Lucile de Laura, de Foucauld de Clélia et de notre abbé Cattani. Un moment d'élévation où l'art trouve toute sa signification comme manifestation du mystère et comme appel au Divin par l'ouverture des coeurs.

Le concert a lieu au Centre Saint-Paul, 12 rue Saint Joseph, dans le 2ème (métro Bourse ou Grands Boulevards) de 16 H à 18 H. L'entrée est libre. Chaque pièce est précédée d'une courte méditation originale.

Voici le programme. Vous êtes les bienvenus...



1. LES RAMEAUX
1a. Sonate en ré mineur de Scarlatti (C.Cattani)
"Arrivée de Jésus à Jérusalem." 
Presto de la 10ème fantaisie de Telemann (Foucauld)
"Arrivée de Jésus à Jérusalem." 




2. PRIERE AU JARDIN DE GETHSEMANI

Gymnopédie n2 de Satie  (C.Cattani)
"Au Jardin des Oliviers, face à sa Passion imminente que la trahison de Judas va déchaîner, le Seigneur ressent le besoin de prier : arrivés dans un domaine appelé Gethsémani, et il dit à ses disciples : " Demeurez ici tandis que je prierai."


3. L'ARRESTATION DU CHRIST
Partitia n2, Sinfonia BWV 826 de Bach (C.Cattani)
"Dramatique" (minute 0:00 à 4:30)



4. LE COURONNEMENT D'EPINES
Mazurka op67 n4 de Chopin (Lucile)
"Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans le prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde. Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d'un manteau rouge. Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête; ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s'agenouillaient en leur disant: "Salut, roi des Juifs!" (Mt 27, 27-29)

5. ECCE HOMO
Prélude 6 de Chopin (Laura)
"Ponce Pilate prononce Ecce Homo lorsqu'il présente Jésus à la foule, battu et couronné d'épines."
"Quelle est cette langueur qui pénètre mon coeur ?" Verlaine




6. LE PORTEMENT DE LA CROIX
Barcarolle op30 n6 de Mendelssohn (C.Cattani et Laura)
"Porter sa croix avec le Christ"

7. CRUCIFIXION
Largo de la 1ère fantaisie de Telemann (Foucauld)


8. MARIE AU PIED DE LA CROIX
Cara Spoza de Haendel (Clélia et C.Cattani)
"Elle était debout, souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d’un cœur maternel à son Sacrifice, donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour" Lumen Gentium, 58



9. LA MISE AU TOMBEAU
Rêverie de Schumann  (Laura)
"Dieu a tout enfermé dans la vanité, avec une espérance pourtant" Rom 8,40

10. DESCENTE AUX ENFERS
L'Orage de Burgmuller (Laura)
"Une dynamique forte, des rythmes rapides et des registres changeants." Le Christ, mort, s'en va prêcher aux morts, manifestant que le règne de la mort est terminé.

11. Sur la terre chante une espérance : Terra tremuit et quievit
Prélude op32 n5 de Rachmaninov (Lucile)
Le Maître est là et il t'appelle

12. RESURRECTION
Marche de Schubert (C.Cattani et Laura)
"La victoire de la vie" En avant avec le Christ vivant !

vendredi 29 mars 2019

Ce qui est en train de changer dans l'Eglise

Mon camarade Joël Prieur a fait paraître une première mouture de cet article dans l'hebdomadaire Minute.
La Manif pour tous, qui, entre 2012 et 2014, s’est opposée au mariage homosexuel, a-t-elle constitué un Mai 68 à l’envers, comme dit Gaël Brustier, une sorte de manifeste pour une rechristianisation de la France ? En tout cas, Yann Raison du Cleuziou évoque, lui, une « contre-révolution catholique ».

Ses titres sont ceux du sociologue, mais Yann Raison du Cleuziou s’essaie avant tout à l’histoire du présent : il fait l’histoire de l’encyclique de Paul VI Humanae vitae, qui, en juillet 1968 condamne d’un même mouvement la contraception et l’avortement. 

Il écrit l’histoire de la Manif pour tous, ce succès inattendu des cathos parvenant à mettre plusieurs fois dans la rue près d’un million de personnes contre le projet de loi sur le mariage homosexuel. Enfin l’histoire du christianisme politique depuis la victoire annoncée et l’échec retentissant de François Fillon jusqu’aux polémique avec l’islam radical, qui caractérise notre bel aujourd’hui. Rien que pour cette tentative d’histoire immédiate, le livre de Yann Raison mérite de rester dans les mémoires.

Son ambition n’est pourtant pas uniquement descriptive. Il pose quelques questions fondamentales, qui sont des questions qui se répercutent sur toutes les droites.

Première question : « Expression abondamment commentée d’un retour ou d’un réveil du catholicisme militant, la Manif pour tous n’est pourtant pas une mobilisation catholique. Le choix d’une stratégie non-confessionnelle n’est pas sans incidence ». Comment se justifie cette stratégie non-confessionnelle ? Nous avons un catholicisme qui est de moins en moins clérical, et ce ne sont pas les dernières révélations sur le niveau moral de certains prêtres et sur la frilosité trop institutionnelle de certains évêques, refusant de dénoncer les pédophiles dans leur diocèse, qui vont changer quelque chose à l’impact grandissant des laïcs dans la défense de valeurs chrétiennes auxquelles ils tiennent. Il est intéressant de mettre un focus sur la catégorie des fidèles que Raison appelle « les observants », parce qu’ils tendent à faire Eglise par eux-mêmes que cela plaise ou non aux curés, qu’ils prennent la liberté de choisir. Ayant vécu un Concile et sa difficile mise en application, ayant eu deux papes aux personnalités très marquantes, Jean-Paul II et Benoît XVI, ces laïcs ne sont pas prêts à écouter le discours à ambition réformatrice du pape François. Ce sont eux qui tiennent l’Eglise aujourd’hui et qui illustrent sa position publique. La Manif pour tous, à travers des grandes voix comme celle de Frigide Barjot a effectivement laïcisé l’expression du catholicisme français.

Deuxième question : est-ce vraiment la fin du schisme des cathos de gauche ? Yann Raison aborde cette question à plusieurs reprises. Il souligne que pour les nouveaux cathos de gauche que sont les Poissons roses par exemple, la préoccupation n’est plus le progressisme dans l’Eglise, mais la dimension sociale de l’action de tout catholique. Sortant par la grande porte des querelles postconciliaires, les cathos de gauche ont ainsi largement contribué au succès de la Manif pour tous, trouvant spontanément dans la stratégie de communication de l’équipe de Frigide Barjot une plate-forme acceptable par tous les catholiques, en particulier d’une part autour du projet de l’Union civile des homosexuels (sans prétention à une parentalité naturellement impossible)et d’autre part  dans le souci partagé d’une écologie humaine (formule consensuelle du pape Benoît XVI). Tout se passe comme si cette laïcisation de l’action politique des catholiques avait permis une réunification profitable.

Enfin troisième question : n’assiste-t-on pas à une reconfiguration de la politique chrétienne sous le drapeau, déjà empoigné par François Fillon et par Marion Le Pen, du conservatisme, drapeau qu’agite beaucoup en ce moment la tête de liste LR à l’élection européenne, François-Xavier Bellamy ? « A partir du mois d’avril 2013 [date de la manifestation de l’Etoile], le conservatisme est redevenu une ressource capitale de la réaffirmation catholique ». Là est sans doute le moteur originel du mouvement dextrogyre cher au politologue Guillaume Bernard… Dans un monde où tout paraît remis en question, « un père, une mère, c’est élémentaire » comme dit le slogan LMPT. Mais voici que réaffirmer cet élémentaire-là attire la foule, comme rarement il y a eu foule sur le pavé parisien… Alors que le conservatisme n’avait jamais percé en France (contrairement à ce qui se passe en Angleterre ou en Allemagne), alors que ses chances politiques semblaient quasi-nulles, voici que c’est le progressisme qui marque le pas, souvent stigmatisé comme un bougisme inutile. Ce changement de perspective de la vie politique française dans son ensemble s’est manifesté d’abord chez les catholiques de LMPT. C’est ce qui permet à Yann Raison du Cleuziou de titrer sur « une contre-révolution catholique », tout en expliquant soigneusement, avec Joseph de Maistre, que la contre-révolution n’est pas une révolution contraire, qu’elle est seulement le contraire de la révolution : la quête d’un ordre qui succède au désordre. Si ce langage est devenu simplement audible dans la patrie de la Révolution, c’est certainement au succès de la Manif pour tous qu’on le doit.
  • Yann Raison du Cleuziou, Une contre-révolution catholique, Aux origines de la Manif pour tous, éd. du Seuil 2019, 23 euros

lundi 25 mars 2019

L'Eglise et ses "sauveurs"

Cet article est paru dans le dernier numéro de Monde et vie (cf. monde-vie.com). Je signale par ailleurs dans ce numéro un superbe entretien sur Jean Raspail dans son royaume patagon. Philippe de Villiers a aussi donné un bel entretien à Jeanne Smits (dans le même numéro) sur les origines troubles de l'Union européenne.
Il y a incontestablement, dans l’Eglise, un choc post-traumatique que chacun vit à sa façon. Et puis il y a ces hommes d’Eglise qui déroulent imperturbablement la partition qu’ils ont écrite pour promouvoir enfin une Eglise nouvelle, une Eglise autre. Une autre Eglise.

Faut-il incriminer cinquante ans de laxisme dans l’Eglise pour expliquer la situation actuelle de l’Epouse du Christ ? Il y a un autre motif que l’on ne doit pas se cacher à soi-même : le monde change, la transparence y est désormais de rigueur, comme M. Castaner vient de le comprendre à ses dépens, alors que sa présence entre Minuit et deux heures du matin dans une boîte de nuit proche de son Ministère, fait le tour des réseaux sociaux, images à l’appui. L’Institution ecclésiale est soumise à ces contraintes nouvelles. Il faut bien reconnaître que, s’affichant comme professeur de vertu, elle est devenue la risée des médias ; elle est sans cesse sous les projecteurs (spotlights), une affaire de mœurs la concernant chassant l’autre. Aujourd’hui 15 mars, c’est l’ancien curé de la cathédrale de Santiago du Chili, Tito Rivera, qui est accusé d’avoir endormi sa victime, un homme venu lui demander de l’aide avant de la violer… Homosexualité violente aujourd’hui. Demain ce sera de la pédophilie. Et après-demain un abus de position dominante sur telle religieuse, comme on l’a vu dans le documentaire d’Arte. L’Eglise est violemment mise en cause dans les personnes de ses ministres. Elle va devoir boire le calice jusqu’à la lie. Certains hommes d’Eglise ont essayé de s’opposer à cette terrible opération transparence (on parle de glasnost en russe) en se cachant derrière la culture du secret qui caractérise les vieilles institutions. Peine perdue ! Le tourbillon des réseaux sociaux se charge de diffuser les paroles ou les images, ou même (dans le cas du cardinal Barbarin), un bon réalisateur se donne la peine de les reconstituer à l’aide d’un film qui a toute l’éloquence d’une vraie œuvre d’art, même si elle déborde parfois par rapport à la réalité des faits.
Un complot divin
Quoi qu’on puisse penser de ce sale imbroglio, nous entrons tous dans une autre phase de l’histoire de l’Eglise, où le plus important ne sera plus de tenter de « s’adapter » à l’infini aux désidératas des personnes. Il s’agira bien plutôt, pour le prêtre désormais, de faire ses preuves, en désarmant les préventions qui, naturellement naîtront ici et là à son encontre.
     
De ce point de vue, j’ai parlé sur mon blog (métablog) d’un « complot divin » : le Seigneur, qui n’abandonne pas son Eglise, entend mener à bien l’œuvre de réforme tout juste engagée à Vatican II et abandonnée immédiatement au milieu du gué. Vatican II n’a pas été le concile de réforme que réclamait la situation, un concile qui aurait réuni et dynamisé l’Eglise, à l’image du concile de Trente. L’époque était trop molle, trop progressiste pour cela. Il faut donc, sous une forme ou sous une autre reprendre le flambeau abandonné. Il n’y a qu’un remède, c’est de revenir à l’Evangile intégral. L’Eglise n’est pas une institution comme les autres. On ne peut pas en imaginer une autre que celle de la Tradition. Le complot divin nous pousse dans ce sens : pour sortir du cauchemar, retrouver les fondamentaux qui ont construit l’Eglise !
Fureur des laïcs
Ici et là, se dressent des laïcs qui voudraient promouvoir une Eglise qui mettrait prêtres et laïcs sur le même pied, en condamnant, comme le fait explicitement le blogueur Koz-toujours, « la sacralisation de la personne du prêtre ». A-t-il raison de s’en prendre à la dimension sacrée du prêtre ? Le Blogueur fait de la désacralisation du prêtre, une urgence. Au nom de tous ces prêtres qui ont abusé du caractère sacerdotal pour imposer des rapports sexuels à des religieuses ou pour les prostituer (comme cela a pu se passer en Afrique), on comprend Koz. Mais, dans son indignation morale absolument justifiée, il risque de jeter le bébé avec l’eau du bain. L’eau du bain, une eau sale, c’est le cléricalisme, l’immonde égocentrisme de certaines âmes sacerdotales - égocentrisme : je sais de quoi je parle - dont le célibat mal vécu a pu faire des monstres. Ce n’est pas parce que certains abusent de leur dignité sacrée d’une manière inqualifiable, qu’il n’y a plus de dignité sacrée des prêtres. Chercher à normaliser le sacerdoce, c’est transformer les prêtres en animateurs de communautés ou de colonies de vacances. J’avoue que je ne vois pas en quoi ils en seraient devenus moins dangereux, mais, avec cette nouvelle conception, on aurait ainsi détruit le mystère de l’Eglise, qui est l’ordre sacramentel, par lequel se prolonge l’action du Christ.
Imprécision mortelle d’un évêque
L’évêque de Poitiers, proposant d’ordonner des personnes mariées parmi les viri probati de son diocèse, va dans le même sens que ces laïcs : « Le prêtre n’est pas un homme sacré, l’évêque non plus, je pense que comme c’est le cas dans les églises d’Orient, des hommes mariés pourraient être appelés. Cela changerait la conception sacrée de ce qu’est le prêtre, qui est finalement une manière de le voir comme s’il n’était pas un homme. Comme si la sexualité n’existait pas, comme si tout être humain n’était pas travaillé par la sexualité. Avoir des prêtres qui seraient mariés permettrait de les voir comme des hommes comme tout le monde. Je pense qu’une des raisons de ces crimes commis sur des enfants ou sur des femmes vient de cette conception sacrale du prêtre ».
   
Beaucoup de choses dans cette déclaration. Tout d’abord Mgr Wintzer a le courage de ne pas en rester à un Mea culpa verbal. Il fait une proposition, qui est nouvelle mais qui est compatible avec l’enseignement de l’Eglise, celle de l’ordination des Viri probati. Déjà au XVIème siècle, un certain cardinal Cajétan avait accepté l’existence de prêtres mariés en Allemagne pour mettre fin au schisme luthérien. Mais si l’ordination de viri probati va dans le sens d’une désacralisation du sacerdoce, qui peut penser qu’il s’agisse d’une bonne chose pour l’Eglise ? La vie d’un prêtre n’est pas simple et le célibat n’est pas la seule complication de son existence (ce serait même plutôt en soi une simplification). Mais s’il faut abandonner l’idée que le prêtre est un personnage qui, lorsqu’il célèbre la messe ou lorsqu’il donne l’absolution, est un homme sacré qui agit dans la personne du Christ, s’il faut répéter en chœur que le prêtre « est un homme comme tout le monde », que restera-t-il du sacerdoce ? Le prêtre sera nommé pour un mandat de cinq ans, renouvelable ; quelques chômeurs auront trouvé ainsi un CDD assez mal rémunéré et l’Eglise sera totalement sécularisée. Il n’y aura plus d’Eglise, plus de mystère, plus de sacrement. Cette église-là aurait divorcé d’avec Jésus-Christ. Nous serions au stade de « l’Eglise éclipsée », dont parlent certains sédévacantistes.
     
Particulièrement dramatique est la formule finale de Mgr Wintzer : « Je pense qu’une des raisons de ces crimes commis sur des enfants vient de cette conception sacrale du prêtre ». Cette conception sacrale du prêtre, qui a pour elle toute la magnifique tradition patristique, serait à l’origine de la pédophilie de prêtres dévoyés ? Il ne faudrait tout de même pas confondre d’une part cette donnée théologique traditionnelle selon laquelle « le prêtre agit sacramentellement in persona Christi » avec, d’autre part un odieux cléricalisme, un subjectivisme sacerdotal infect qui mène à toutes sortes d’abus, sexuels entre autres. Qu’un évêque qui, par ailleurs, est titulaire d’une maîtrise de théologie dogmatique, puisse donner l’impression qu’il se livre à semblable confusion, voilà qui laisse mal augurer de la réaction du corps des évêques !
Vers un compromis historique
Un autre évêque, un cardinal même, de l’autre côté du Rhin, a décidé, lui, de prendre l’avenir de l’Eglise à bras le corps. « L’impulsion de renouveau de Vatican II n’a pas vraiment été mise en avant et comprise en profondeur » affirme le cardinal Marx, patron des évêques allemands, au terme de l’assemblée épiscopale allemande de printemps à Lingen. Il déclare emprunter désormais, avec son Eglise, une « voie synodale », au long de laquelle il entend mettre en discussion l’interdiction de la contraception, de la cohabitation, des relations homosexuelles et du célibat des prêtres. Sur chacune de ces questions, des théologiens sont invités à plancher. « On a besoin d’une discussion autour du catéchisme de l’Eglise catholique » ajoute Reinhard Marx, qui décidément se sent pousser des ailes et entend bien aligner la morale de l’Eglise sur celles du monde.
     
C’est ce que j’appellerai le syndrome postconciliaire ; au lieu de chercher profondément dans la doctrine de l’Eglise des solutions, on convoque un Comité Théodule sans aucune autorité apostolique (c’est le problème des conférences épiscopales qui n’ont pas été instituées par le Christ) et l’on discerne une via media, forcément très intelligente, qui possède sur le papier tous les avantages, mais qui n’a rien à voir avec la tradition de l’Eglise et tout à faire avec le monde et les lois du monde.
      
C’est la troisième tentation du Christ au Désert, celle du compromis historique entre l’Eglise et le monde. Chaque fois qu’un homme d’Eglise semble y céder, l’Eglise perd quelque chose de sa légitimité et compromet les conditions réelles de son succès terrestre.