vendredi 25 février 2022

Est descendu aux enfers

 Le Christ est venu à un moment du temps, mais il est venu pour tous les temps. C'est ce que l'Eglise affirme lorsqu'elle dit que le Christ est descendu aux enfers.

Attention à bien distinguer les enfers et l'enfer en français. On a l'habitude de considérer que l'enfer au singulier est, d'après l'Evangile, le châtiment éternel auquel se condamnent ceux qui ont refusé Dieu durant toute leur vie, en fermant hermétiquement leur coeur, comme par exemple dans la parabole du pauvre Lazare, qui, mendiant à la porte des riches, a reçu la vie éternelle en héritage alors que ceux devant qui il mendiait et qui ne lui ont jamais adressé ne serait-ce qu'un sourire, sont précipité en enfer. A dire vrai, ils se précipitent eux mêmes en enfer. En enfer, il n'y a que des volontaires. Dieu n'est pas un flic qui condamnerait arbitrairement. Il entérine notre propre volonté devant lui.

Les enfers, cela signifie autre chose que l'enfer, en, rapport avec les croyances grecques. La mort est toujours la plongée dans l'Hadès, expression grecque pour signifier les enfers, ce lieu où les âmes attendent le Souverain jugement, qui actualise le leur. Depuis le commencement du monde, les âmes attendaient celui à qui a été confié le jugement (Jean 5) dans les enfers, ce lieu des morts. "En même temps, écrit saint Jean dans l'Apocalypse, je vis paraître un cheval pâle, et celui qui était monté dessus s'appelait la mort et l'Hadès le suivait" (Apoc. 6, 8). 

Le Christ n'arrive pas aux enfers en triomphateur. Il n'est pas encore ressuscité, il est encore pour tous objet de foi et non de vision. C'est en tant qu'objet de foi qu'il va commencer aux enfers sa dernières prédication pour tous ceux qui n'ont pas eu l'occasion de le voir ou de l'entendre sur la terre. Nous avons une idée de cette prédication au chapitre 3 verset 19-20 de la Première épître de saint Pierre. Voici ce qu'explique le chef de l'Eglise à propos de la descente du Christ aux enfers : "Par l'Esprit aussi Jésus-Christ alla prêcher aux esprits qui étaient retenus en prison, qui autrefois avaient été incrédules, lorsqu'au temps de Noé ils s'attendaient à la patience et à la bonté de Dieu, pendant que l'on préparait l'arche dans laquelle peu de personnes, savoir huit en tout, furent sauvés au milieu de l'eau".

Les termes sont précis : l'oeuvre de Jésus aux enfers consiste à prêcher aux morts qui n'ont pas eu l'occasion de répondre au Seigneur durant leur vie. C'est une chance ultime qui leur est laissé de se prononcer pour Jésus devant les hommes pour que Lui se prononce pour eux devant son Père au plus haut des cieux. Il ne s'agit pas d'un sauvetage massif et indifférencié mais d'un appel à leur liberté, une proposition de délivrance adressée "aux esprits", grec : pneumasi. Il y a trois dimensions de l'être humain (cf. I Thess, 5, 11). Jésus prêchant aux morts dans les enfers ne s'adresse pas aux hommes qui ont vécu engoncés dans la matière, à la merci de leurs désirs animaux (les hommes hyliques, voilà pour la première dimension), ni non plus à ceux qui se contentant de leur psychologie ont passé leur vie à manifester leur volonté de puissance (les hommes psychiques, c'est la deuxième dimension). 

C'est bien aux pneumatiques (pneumasi : aux spirituels) que s'adresse Jésus aux enfers, à ceux qui ont ouvert leur coeur et qui cherchent la lumière, ceux-là mêmes dont il a dit : "Qui cherche trouve et à qui frappe on ouvrira"(Matth. 7, 8 ; Luc 11, 10). Le Christ ne laissera pas une seule de ses brebis dans la prison infernale. Il libère tous les siens. Mais ses brebis ne forment pas la majorité, loin de là : "seulement huit en tout" dit saint Pierre, furent sauvés des eaux au moment du déluge. Il ne s'agit pas, sous la plume de l'apôtre, d'une référence historique : sait-on ce qu'a été le déluge ? Non, bien sûr. Mais il s'agit de nous faire comprendre que d'un côté du voile comme de l'autre, il reste vrai qu'"il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus" (Matth. 20). Ce ne sont pas ceux qui se contentent d'une honnête moyenne qui seront sauvés : leur calcul ne les sauvera pas. Sont sauvés ceux qui se donnent sans calcul, " qui reçoivent la parole avec un coeur bon et excellent" et "qui portent du fruit avec abondance" (Lc 8, 15).

samedi 19 février 2022

A été enseveli

 Jésus est mis au tombeau. Cet ensevelissement sonne comme une sorte de confirmation de l'article précédent : il est bien mort puisqu'il a été enseveli. De Lui qui est "le saint de Dieu", il ne reste pour ceux qui l'ont connu, ceux qui l'ont aimé, qui ont espéré et qui ont cru en lui, qu'un cadavre. Mais ceux qu'une telle perspective ne détourne pas de lui, celles qui, après le sabbat, dès le matin, sans se demander comment elles pourront embaumer ce corps aimé alors qu'une grosse pierre interdit l'accès au tombeau,  sont encore là, sont revenus, sans doute espérant obscurément contre toute espérance, attendant alors qu'elles n'ont plus rien à gagner, aimant un mort d'un amour absolument gratuit. Ce sont des femmes, ce n'est pas un hasard, il y a dans leur démarche toute l'insistance ou l'entêtement de femmes amoureuses, qui suivent Jésus depuis la Galilée nous indique saint Luc et qui ne veulent pas admettre que c'est fini. Ces femmes voient la pierre roulée, le tombeau vide, des anges qui leur disent de retourner en Galilée; Elles ne le voient pas lui, mais cela leur suffit pour courir dire aux apôtres : il est ressuscité d'entre les morts. Les apôtres ne le prennent d'ailleurs pas très bien : "ce récit leur parut comme un délire et ils ne les crurent pas"(Lc 24, 11). La misogynie est la plus forte alors que ce qui leur est demandé, ils le sentent bien, c'est du courage. Il y en a une autre qui n'est pas satisfaite, c'est Marie Magdeleine. Pendant que les autres femmes essaient de convaincre les hommes d'aller voir (d'aller voir quoi pense sans doute la Madeleine : le tombeau vide ?), Marie Madeleine est revenu sur les lieux, elle erre comme une folle dans le jardin, cherchant ce corps qu'elle n'a pas pu toucher. Dieu lui envoie des anges, mais cela ne lui suffit pas, c'est Jésus qu'elle cherche, elle n'a pas besoin du baratin sur une résurrection qui serait purement spirituelle, elle veut toucher, reconnaître son Seigneur. Si elle ne le peut pas c'est qu'on a volé son corps. Elle aperçoit un homme dans le jardin : "Monsieur, monsieur, ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où ils l'ont mis". Le jardinier ce retourne et il l'appelle par son nom : Marie !" Rabbouni répond elle : mon petit maître. Elle se précipitait dans ses bras quand elle entendit : "Ne me touche pas, car je ne suis pas encore retourné vers mon Dieu et votre Dieu, vers mon Père et votre Père". C'est Marie Madeleine qui décide Pierre, le chef des apôtres et aussi Jean, le mystérieux disciple. Parce qu'elle est revenue au tombeau, parce qu'elle a insisté, il lui a été donné d'être la première à voir le Seigneur en personne.

Lorsque Pierre et Jean accourront au tombeau, alertés par Marie Madeleine, qui a vu le ressuscité la première, Jean, le disciple qui est aussi cohen, qui sera bientôt élu grand prêtre, reste à l'extérieur. Il a couru plus vite que Pierre, il est arrivé le premier au Tombeau, mais, observant fidèle de la loi juive, il ne peut pas voir un cadavre sans se souiller. Il reste à l'entrée et ne pénètre dans ce tombeau qui était un tombeau neuf (où il n'y avait pas d'autres cadavres donc d'autres occasions de se souiller), que lorsque Pierre l'eut assuré que le tombeau était vide. Alors seulement il put s'avancer. "Il vit et il crut" dit-il à son propre propos dans son Evangile. La foi, dans son coeur avait définitivement remplacé la loi. Il regardait de tous se yeux, il écarquillait les yeux dans l'obscurité, vérifiait qu'il n'y avait plus de cadavre, que les linges étaient soigneusement pliés. Et lui revint la parole du Seigneur sur le fils de l'homme qui ressuscitera le troisième jour. Il crut à la parole que Jésus avait dite comme en énigme. Il crut à la vie : pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la vie avait eu le dernier mot : "la vie est devenue en Jésus Christ la lumière des hommes" écrira-t-il dans le prologue de son évangile. Oui décidément, qui a le courage de la chercher la trouve.

Le tombeau est le lieu où envers et contre tout, contre tous, Marie Madeleine a cherché et à trouvé la vie.

vendredi 11 février 2022

Est mort

Jésus est vraiment mort sur la croix et il est mort pour vivre cette agonie, cette lutte, cette tragédie en quoi consiste toujours notre mort, à nous ses créatures, il est mort pour nous montrer combien la mort est violente et combien malgré l'avis de quelque philosophe perdu dans ses concepts, l'homme n'est pas un être pour la mort. Il est mort d'une mort humaine lui le Créateur de l'Univers, l'Eternel, pour nous montrer combien en lui comme en nous, la mort est une horreur ; il a accepté, il a pris sur lui l'horreur du supplice et l'horreur d'un cadavre, le sien, pour que nous ayons moins peur de vivre notre mort, pour que nous ne craignions pas la poussière d'où nous provenons et où nous retournons. 

Théologiquement, il est mort d'une mort humaine parce qu'il s'est fait parfaitement homme, et que dans l'unité de sa Personne divine tout ce qui touche l'humanité de Jésus est attribuable à l'unique sujet divin. Je ne veut pas dire que le Je suis qui constitue le Christ, ce Je suis divin, s'en soit trouvé modifié. Qu'est-ce qui peut modifier Dieu ? A force de réfléchir sur ce Dieu qui se trouverait modifié par sa mort sur une croix, qui se serait en quelque sorte vidé de sa puissance (c'est étymologiquement ce que l'on appelle la kénose dans la théologie orientale), qui se trouverait vulnérable, comme un homme ordinaire l'est face à la puissance du mal, on peut mesurer ce qu'est "la folie de la croix", ainsi que saint Paul la désigne au chapitre 2 de la Première épître aux Corinthiens. Folie ? Comme le dit avec beaucoup de force le Père Chardon, au premier chapitre de son livre La Croix de Jésus, Dieu, allant jusqu'à connaître dans son humanité, la mort d'un supplicié "a préféré qu'on doute de sa sagesse que de sa bonté". le vieux cantique l'affirme avec force : "En expirant sur ce bois il nous aima plus que lui-même". Telle est, exactement formulée, la folie d'amour du Fils de Dieu. Comment peut-on aimer d'avantage ces animaux plus ou moins raisonnables que nous sommes tous, plutôt que cette merveille créée et incréée tout à la fois qu'est le Fils de Dieu fait homme ?

Il faut chercher à la même profondeur le sens du célèbre verset de saint Jean (13, 1) : "Comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin". Grec ; eis telos. Jusqu'à l'accomplissement, l'achèvement, la perfection. Mais quelle est cette perfection ? Le même évangéliste l'affirme : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis"(Jean 15, 13). Voilà, d'après l'Evangéliste saint Jean la bonne nouvelle que le Christ est venu nous apprendre, la science d'amour qu'on chanté trouvères et troubadour,, le "gai savoir" : il n'y a d'amour manifesté que dans le sacrifice de soi. 

Non pas le sacrifice de ce qu'on est vraiment, car l'amour de l'autre nous fait toujours advenir à ce que nous sommes. Mais assurément le sacrifice de cette potiche, de cette idole qui n'est qu'un tigre de papier  : le Moi. Pour lui donner de l'importance on le nomme souvent en latin : l'ego. Ce n'est que le vaste piège que nous tend notre imagination, comme l'ont bien compris les lacaniens. "Le moi est haïssable" ? Non si par "moi" on entend les forces vives de la personne, mais oui si l'on comprend que le moi,, la plupart du temps, se réduit à une construction sociale, à un rôle professionnel, à un jeu  de rôle attendu dans le couple. Sacrifier le moi, pris dans ce sens là, signifie parvenir à sauvegarder les vraies richesses de la personne, en jetant à la mer la construction à laquelle nous voulons que nos amis, nos proches, nos connaissances ou même le monde entier rende un culte : le moi. En ce sens, on peut dire non seulement qu'il n'y a pas d'amour sans sacrifice, mais qu'il n'y a pas de vérité sans l'apprentissage du sacrifice de soi. La croix, la mort sur la croix, est la voie d'accès obligée à la vérité de notre condition. Mais attention ! C'est la vraie croix qu'il nous faut embrasser. Il n'y a pas de vraie croix sans amour ! Le sacrifice pour le sacrifice est une diminution des forces vives de la personne. Il est parfaitement stérile. Le sacrifice pour le sacrifice est haïssable.

Aussi bien regardons le sacrifice du Christ : a-t-il été vain ? Il a mené, par l'amour à la victoire de la vie. Il a donné la vie à tous ceux et à toutes celles qui la désiraient.

samedi 5 février 2022

A été crucifié

 De quoi la croix est-elle le nom ? Dans l'antiquité sans conteste d'un supplice horrible où chacun meurt étouffé par le poids de sa propre chair. Un supplice que jusqu'ici Rome réservait aux esclaves fugitifs, à Spartacus et à ses sbires, durant les guerres serviles. Jésus va s'identifier à ce supplice honteux, au point qu'on l'appelle aussi le Crucifié. Il s'est fait notre esclaves en mourant sur la croix, lui qui nous apprend à accepter la mort pour embrasser la vie.

Si les Romains ont fait du supplice de la croix un supplice honteux, les juifs, de leur côté l'ont immédiatement interprété comme tout aussi honteux, mais en se servant d'un verset du Deutéronome, l'un des cinq premiers livres qui composent la Torah : "Lorsqu'un homme aura commis un crime digne de mort et qu'ayant été condamné à mourir, il aura été attaché à une potence, il sera enterré le même jour, parce que celui qui est pendu au bois est maudit de Dieu"(Deut. 21, 22-23).

Dans l'épître aux Galates, saint Paul reprend ce texte qu'il assume au nom du Christ : "Jésus-Christ nous a racheté de la malédiction de la loi, s'étant rendu lui-même malédiction pour nous, selon qu'il est écrit ! maudit soit celui qui est pendu au bois" (Gal. 3, 13). La malédiction de la loi, cette expression est terriblement forte. Paul ne parle ici ni de la loi naturelle ni des dix commandements de Dieu.  Il parle de la Torah, les 613 mitsvot, 313 négatifs et 300 positifs. Cette loi, tirée des cinq premiers livres de la Bible, qui entoure chaque juif du corset de fer de sa précision, le jeune Saul avait voulu naguère l'observer, alors qu'il était jeune étudiant en théologie judaïque, Il l'a observé au point, revenant sur ce passé observant, de se décrire lui-même à l'attention de ses chers Philippiens comme "irréprochable pour tout ce qui concerne la loi". C'est au nom de la loi, avec l'autorisation du Sanhédrin, que Paul avait bien l'intention, en prenant le chemin de Damas, de persécuter les juifs devenus chrétiens, jusqu'à les faire payer de leur vie cette impiété de leur conversion au Christ, comme avait payé Etienne, le diacre, qui avait été lapidé peu de temps auparavant. Lui Paul gardait les vêtements de ceux qui avaient lapidé Etienne. Manière de montrer hautement son approbation pour les gros bras qui rouaient le disciple du Christ à coup de pierres. En se rendant à Damas, il avait obtenu du Sanhédrin la permission de continuer ce massacres. Pour l'honneur de Dieu, croyait-il.

Pourquoi un tel fanatisme de la part du jeune Paul, qui, à l'époque porte le nom de Saul, celui que portait, avant David, le premier roi d'Israël ? 

La première raison qui vient à l'esprit c'est que l'obéissance aveugle à la loi peut rendre littéralement fanatique, qui l'observe. Cet aveuglement crée toutes sortes de contradictions, dont saint Paul a dû prendre conscience, avec des questions comme : a-t-on le droit de tuer au nom d'une loi qui dit : "Tu ne tueras point" ?

La deuxième raison du jusqu'au boutisme de saint Paul doit être recherchée dans le supplice de la croix et dans la malédiction qui l'entoure. Il faut s'orienter vers l'épître aux Galates, et en particulier peser cette phrase : "Maudit est celui qui est pendu au bois". Dans la tête du jeune intégriste qu'était Saul, cette phrase résonne comme maudissant non seulement le Christ, pendu au bois de la croix, mais par contagion ou par contact, tous ceux qui croient en lui. L'enseignement qui capte ceux que l'on appelle alors simplement "les fidèles de la voie", les fait participer de l'impureté légale de leur maître. Ce pseudo-Christ est maudit pense le jeune Saul, et il partage cette malédiction avec ceux qui se disent ses fidèles et qu'au nom de la religion de Moïse, il faut éliminer avant qu'ils ne détruisent la religion de leurs pères au nom de la religion nouvelle, C'est alors qu'il est dans ses réflexions que Saul entends distinctement ces mots : "Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? - Qui es-tu Seigneur ? - Je suis Jésus que tu persécutes" (Ac. 9). On peut dire qu'à partir de cet instant, Saul, que la voix a séduit, pratique une véritable transmutation des valeurs, à laquelle préside le Christ en personne, le Christ qui sur la croix, inverse les signes, en se faisant par la croix, le grand racheteur, le goël annoncé par les prophètes.

Qu'est-ce qu'un goël ? Dans la loi juive le goël est obligatoirement un parent (père, frère) qui rachète entièrement la dette de son parent : "Tout le fonds que vous posséderez se vendra toujours sous condition de rachat. Si votre frère étant devenu pauvre, vend le petit héritage qu'il possédait, le plus proche parent pourra s'il le veut racheter ce que celui-ci a vendu" (Lévitique 25, 24-25). Il s'agit au fond de l'organisation légale, en cas de faillite, d'une préemption familiale, censée protéger le faillis. Ce qui est extraordinaire, c'est que dans Isaïe, cette prescription légale se sublime. Elle devient la parabole du destin de l'homme avec Dieu. Dieu se dit le racheteur des hommes, il est leur Père, il peut racheter leur dette pour leur conserver leur héritage.  Voilà d'où vient le rédempteur, par exemple en Isaïe 41, 14 : "Ne craignez pas ô Jacob qui êtes devenu comme un ver qu'on écrase, ni vous ô Israël, qui êtes comme mort. C'est moi qui vient vous secourir dit le Seigneur, et c'est le Saint d'Israël qui vous rachète" (voir aussi Is. 59, 20).  J'ai choisi cette référence, à cause de sa force imagée : Jacob est devenu "comme un ver qu'on écrase". Dans le psaume 21, c'est le Messie, le goël qui prend sur lui ce mépris qui plane sur Jacob (l'autre nom d'Israël) : "Je suis un ver et non un homme, fait dire le psaume au Christ. L'opprobre des hommes et l'abjection du peuple".

La leçon en tout cas est tout sauf bénigne : radicale. Il ne suffit pas de parler de la malédiction de la loi, comme nous l'avons vu. Il faut ajouter que c'est de cette malédiction de la loi que le Christ, qui est le goël annoncé dans l'Ancien testament, nous rachète, en devenant lui-même maudit et crucifié, pour nous arracher à cette malédiction. Sur la croix, il prend notre place. "Il se fait péché pour nous" dit encore saint Paul. "Il ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais il se fit obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix" (Phil. 2, 6). Ce n'est pas pour rien que saint Paul insiste sur l'instrument du supplice. C'est le signe de la malédiction que Jésus prend sur lui pour nous en débarrasser.

Pour entrer dans cette contemplation de la croix, encore faut-il de notre côté, une seule chose : accepter de nous reconnaître nous mêmes en faillite;. Comment le Christ notre frère pourrait-il nous racheter si nous ne reconnaissons pas l'étrange malédiction de la loi et la nécessité où nous sommes de ne plus y croupir. Et donc de nous ouvrir à la foi, c'est-à-dire à l'amour de ce goël, notre frère divin, dont la richesse infinie nous rachète.




samedi 29 janvier 2022

A souffert sous Ponce Pilate

Ni Caïphe, ni Anne, ni Hérode le grand, ni Hérode Antipas n'y sont même mentionnés, alors qu'ils ont tous été des persécuteurs de Jésus, qui depuis sa naissance et sa fuite en Egypte est poursuivi par toutes les polices. La mention est pour Ponce-Pilate ; ce païen, c'est lui qui se retrouve couché dans le texte du Credo. Il ne croit à rien. Devant le Christ, il se prend à grommeler : "Qu'est-ce que la vérité ?" En fait, nous le verrons, cette vérité, il contribue inconsciemment à l'élaborer pour les siècles des siècles, en envoyant Jésus subir ce supplice typiquement romain : la croix. Le persécuteur emblématique - celui à qui appartient  la plus grande puissance, au point de s'être cru le maître de la vie et de la mort du Christ, c'est Ponce Pilate, gouverneur romain à Jérusalem. 

Le très spiritualiste tenant de la thèse mythiste (thèse selon laquelle Jésus n'aurait jamais existé) au début du XXème siècle, Paul Louis Couchoud disait : rien ne me gêne dans le Credo sinon cette phrase "a souffert sous Ponce Pilate". Pourquoi cette exception si catégorique dans la bouche de ce grand chercheur ? Parce que toutes les autres parties du Credo, dans cette thèse mythiste, pouvaient à la rigueur, si le Christ n'avait pas existé, être interprétés comme purement spirituelles et Couchoud voulait dire par là qu'il n'avait rien contre la spiritualité chrétienne. Quant à l'expression "A souffert sous Ponce Pilate", à une époque où l'on datait les événement d'après le temps des règnes, il s'agit effectivement d'une indication circonstancielle de temps, "sous Ponce-Pilate", en référence au moment qu'a passé ce haut fonctionnaire romain, dont il est question dans Tacite, à la tête de la province romaine de Judée, en même temps que Jésus y a prêché et y est mort, condamné par lui. 

Paul-Louis Couchoud n'avait rien contre le Credo, comme doctrine spirituelle. Il remettait seulement en cause son historicité, acceptant de parler du "dieu Jésus", tout en plaidant à la fois pour son inexistence et en même temps pour les valeurs qu'il a portées au monde. Finalement, après de longues conversations avec le philosophe chrétien Jean Guitton, Paul-Louis Couchoud revint, par la foi, sur sa conviction première, en acceptant, comme presque tous les experts non chrétiens d'ailleurs, de reconnaître à son tour l'historicité du Christ. 

Paul-Louis Couchoud est mort en 1956. Il me fait beaucoup penser au philosophe contemporain Michel Onfray, qui, dans son Traité d'athéologie, a cherché à se débarrasser du personnage historique du Christ (quitte à s'appuyer en bibliographie, sur des livres parus naguère aux éditions de Moscou et dont la valeur scientifique est nulle). Quand on voit aujourd'hui le même Michel Onfray défendre la civilisation et les valeurs chrétiennes, on s'aperçoit que  ce qu'il peut encore dire de l'inexistence historique du Christ, représente, pour lui comme pour Paul-Louis Couchoud, la dernière digue qui puisse lui permettre de continuer à affirmer qu'il n'a pas la foi. Il est conquis par le message, mais il refuse l'existence de celui qui le porte. Résultat ? Le mystère du Christ (pour emprunter une expression de Couchoud) se réduit à des expériences psychiques. 

Quand on croit en l'existence historique du Christ, "qui a souffert sous Ponce Pilate" et qui est ressuscité, on est immédiatement concerné, on vit avec lui sa Passion. Par lui, avec lui et en lui, on croit chacun en sa propre resurrection. La vie chrétienne n'est plus simplement une morale, si élevée soit-elle. Elle est une aventure que nous vivons dans l'esprit du Christ, l'aventure de notre propre métamorphose, la transformation de nos actes les plus modestes en autant de manifestations de la grâce de Dieu et de la vie qu'il veut nous communiquer, au-delà, bien au-delà de ce que nous pouvons attendre de notre biologie. Ce don gratuit d'une vie sur-naturelle, c'est bien ce que Michel Henry, éminent philosophe chrétien, appelle l'amour de Dieu. Il y a, dit Michel Henry, un rapport intime entre la vie et l'amour  ; "l'amour en effet n'est que le nom de la vie" (in Paroles du Christ p. 50). Lorsque l'on écrit le mot amour, il faut penser au mot vie. Lorsque l'on se saisit de la vie (et pas seulement pour en écrire le nom), on la rend amoureusement féconde, parce qu'on se saisit de la vie comme d'un trésor et que ce sentiment de posséder un trésor nous fait l'aimer.

Mais revenons à la passion du Christ. Cette souffrance, loin de diminuer la valeur de la vie, manifeste en elle la puissance de l'amour quand il est capable de se faire offrande. 

Il nous faut d'abord comprendre dans quel esprit Jésus a vécu sa Passion, et pour cela citer l'Evangile du bon pasteur, qui déclare : "Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne" (Jean 10). En consentant à vivre sa Passion, en consentant à offrir sa vie, le Christ veut deux choses : nous donner sa vie, c'est-à-dire nous montrer son amour, et nous donner la vie, c'est-à-dire nous rendre éternels. Il y a des gens qui ont donné leur vie pour une grande cause et parmi eux le Christ ; en ce sens, oui, il nous donne sa vie. Mais le Christ est la seule personne au monde qui en nous donnant sa vie nous a donné la vie qu'il portait en tant que fils de Dieu, la vie éternelle : celle-là, par sa bienheureuse passion, comme dit la liturgie, il nous la partage. 

Je n'invoque pas ici la liturgie au hasard. La messe, nous dit-on, est le sacrifice du Christ sur la Croix. Mais on peut renverser la proposition : le sacrifice du Christ sur la croix manifeste au grand jour le sacrifice de la première messe, au cours de laquelle, devant ses apôtres interloqués, Jésus offre son corps et son sang - son corps livré son sang versé - pour leur montrer la signification de ce qui va se passer le lendemain : le pardon des péchés. Il y a le jeudi saint, où le Christ offre son sacrifice de ses propres mains et il y a le vendredi saint, où le sacrifice, tout aussi réel, devient un supplice horrible, au cours duquel le Christ n'aura pas un seul mot d'explication, ayant tout expliqué la veille de ce testament nouveau pour les siècles des siècles, ce testament sacramentel qu'il nous a laissé en partant.

Lorsque l'on parle de la souffrance de Jésus sous Ponce-Pilate, il faut d'un même regard embrasser le jeudi saint où il consent à ses souffrances par une offrande intérieure ineffable qui se poursuivra, après le repas, jusqu'au Jardin des Oliviers et dans un même temps surnaturel, le vendredi saint, où la versatilité du peuple fait payer à Jésus l'incompréhension qu'il a suscité à Jérusalem, par le plus horrible supplice, supplice commandité - c'est le comble de l'ironie - par Ponce Pilate, le procurateur, c'est-à-dire le garant romain de l'ordre en Judée, auteur du plus grand désordre qui soit, cela n'a pas échappé à Nietzsche : la mort (humaine) d'un Dieu.. 

Ce désordre sans nom devient, par la messe, la première pierre de l'ordre nouveau, l'esquisse inversée d'un monde recréé : "Vous ferez cela en mémoire de moi".. Pas de Vendredi saint sans le Jeudi saint, qui nous donne le mode d'emploi pour chaque jour de cet horrible supplice : "vous ferez cela en mémoire de moi". De sa douloureuse passion, le Christ nous demande de ne pas détourner le regard, mais au contraire de l'accomplir à nouveau, de la célébrer nous-mêmes liturgiquement. Pascal a résumé ce mystère à sa manière, toujours impérative : "Le Christ sera en agonie jusqu'à la fin du monde. Il ne faudra pas dormir pendant ce temps-là".

A l'image et dans la puissance du Christ, par le mal offert, nous sommes vainqueurs du mal subi, ce scandale du mal qui nous poursuit durant toute notre existence, parce que nous le transformons en sacrifice offert, oui : en amour.

mercredi 26 janvier 2022

Est né de la Vierge Marie

 Les premiers hérétiques, les docètes, estimaient que Jésus ne s'était pas vraiment fait chair, que son incarnation reposait sur un trucage "cinématographique", que quoi qu'il en soi de sa vie terrestre, il n'a pas pu mourir et qu'un ange au dernier moment l'a remplacé sur la croix. Jésus semblait un homme (verbe grec dokein, sembler paraître d'où les docètes), il avait l'apparence d'un homme mais, pour ces docètes, il n'en était pas vraiment un. Il était un "éon" spirituel, quelque chose comme un hologramme, mais pas un humain en chair et en os. 

Cette hérésie se retrouve quelques siècles plus tard dans le Coran, par exemple à la sourate 4 : « Or, ils ne l'ont ni tué ni crucifié ; mais ce n'était qu'un faux semblant [voilà l'hologramme] ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l'incertitude : ils n'en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l'ont certainement pas tué [Au dernier moment un autre être a pris sa place : sa mort sur la croix fut un trucage]. Mais Allah l'a élevé vers lui [Mahomet aussi a été élevé vers Dieu à Jérusalem] Allah est puissant et sage » (157-158). On voit ici comment les premiers musulmans ont repris avec enthousiasme les croyances des chrétiens docètes ou gnostiques, fermement rejetés comme hérétiques dès la primitive Eglise.

Ce qui vaut pour la crucifixion, vaut tendanciellement dès la nativité. Jésus n'est pas seulement "conçu de la vierge Marie". Il n'est pas seulement conception. Jésus n'est pas seulement une idée (compatible avec l'idée de Bouddha, l'idée de Mahomet etc). Il est né au monde.  Au niveau des idées, on peut dire que l'on cherche toujours à faire des synthèses, en ajoutant ou en comparant toutes les idées les unes aux autres. Mais Jésus n'est pas une idée, qu'on pourrait ajouter à d'autres idées pour trouver une issue à la condition humaine. Il est une réalité unique en son genre, sa divino-humanité ne fait nombre avec aucun autre. Et c'est pour cela qu'il est si important de reconnaître qu'il est né : il est vrai homme. Dans ce sens, on peut comprendre la parole transmise par Dieu à sainte Angèle de Foligno : "Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée". Mon amour est tel qu'il m'a été impossible de faire semblant, nous dit Jésus. Le Fils de Dieu partage notre vie humaine "pour de vrai", il a, à lui tout seul, transformé notre histoire. Dans sa propre vie de triomphateur supplicié, il a pris plus que son lot de nos tragédies. En tant que Dieu, cela ne lui était pas possible, il ne pouvait expérimenter ni la souffrance ni l'amour sacrificiel. Il a bien fallu qu'il naisse au monde pour nous montrer son amour dans un langage que l'Infini divin ne pouvait pas utiliser, mais que le Dieu réellement fait homme a su nous tenir, de façon tellement éloquente !

Le Christ n'est pas seulement une Parole. Il n'est pas seulement le Verbe, il est le Verbe fait chair. Et c'est pourquoi sa parole est tellement belle, tellement complète. Elle est une sagesse immédiatement pratiquée, dont la croix est comme l'étendard. Cette sagesse, les docètes veulent se l'approprier, en en retenant les belles paroles. Dès le IIème siècle, Marcion, lui qui est prêtre (presbuteros), cède à la tentation cléricaliste, se voyant sans doute devenir quelque chose comme un gourou. En mettant de côté la réalité de cet enfant, en oubliant qu'il a pris chair de la Vierge Marie, en refusant de voir quel amour il y a dans une telle fragilité volontaire, les docètes comme les gnostiques espéraient bien faire à leur idée avec les belles paroles de ce message qu'ils ont pensé s'approprier grâce à l'éloquence qu'ils avaient apprise dans les Ecoles hellénistique de leur jeunesse. Marcion, prêtre gnostique, ne gardera de l'Evangile qu'une certaine idée (fortement hellénisée), dont il fera une pure spiritualité, en ôtant au Christ toute réalité historique.

Le grand théologien africain Tertullien a écrit tout un petit livre sur ce qu'il appelle la chair du Christ : de carne Christi. Il cite Marcion et critique cette gnose qu'est le marcionisme : 

    "Je nie, déclare Marcion cité par Tertullien, que Dieu ait jamais été changé en homme, jusqu'à naître et prendre un         corps, parce que l'être sans fin est nécessairement immuable : aussi se changer en un être nouveau, c'est détruire le         premier. Donc l'être qui ne peut finir [Dieu] est incapable de changement". 

Son incarnation ne peut être qu'un (faux) semblant. Pour Marcion, chrétien mais grec jusqu'au fond de lui-même, l'incarnation n'existe pas. Ou alors, elle pourrait à la limite être l'une de ces métamorphoses que décrit le poète païen Ovide et qui changent seulement l'apparence des dieux et des déesses. Jupiter, pour mener à bien ses aventures galantes, était un champion de la métamorphose. "Selon Marcion, affirme Tertullien, on admettrait plus facilement un Jupiter changé en taureau ou en cygne, qu'un Christ fait homme", comme si l'incarnation, à l'image des métamorphoses de Jupiter, ne devait être au mieux qu'une apparence : Jupiter changé en taureau pour séduire la nymphe Europe. Le Christ de Marcion, changé en une apparence d'homme pour ne pas effaroucher l'humanité.

Le christianisme authentique n'a que faire de ce jeu d'apparence ou d'idéalisation, jeu que l'on retrouve d'ailleurs au XXème siècle dans la théorie de la démythisation chère à Rudolf Bultmann, comme elle a été chère d'une autre façon à l'idéalisme allemand du XIXème siècle, je veux dire par exemple au Fichte de L'initiation à la vie bienheureuse ou au Hegel de la Phénoménologie de l'esprit, deux penseurs qui ne retiennent du christianisme qu'une spiritualité a-dogmatique, une sorte d'idéal religieux, sans création et sans incarnation. Aux antipodes de cet idéalisme, le christianisme orthodoxe déclare que le Christ n'est pas une idée ou un Message, qu'il est vraiment "né d'une femme" comme dit saint Paul (Gal. 4, 4) . Si le christianisme ne revendique plus l'histoire des hommes comme théâtre et l'incarnation comme l'événement nouveau, humainement improbable qui fait basculer l'histoire du monde, il devient la propriété exclusive des rhéteurs et autres fabricateurs d'idées. Il n'est jamais qu'une idée de plus dans le grand magasin de la culture mondiale. C'est ce que le modernisme voudrait qu'il soit. C'est ce qu'il ne peut pas être.

L'incarnation n'est pas une apparence. La métamorphose grecque ne s'applique pas au fils de Dieu, comme si toute sa geste salutaire n'était qu'une apparence, simplement une idée et non une réalité. Le Concile de Chalcédoine qui conclut les conciles christologiques (le premier réuni à Nicée en 325) a ces mots définitifs sur l'incarnation : Verus homo vero unitur Deo. "Un homme véritable est uni au Dieu véritable". Ce que signifie l'adjectif verus ici, c'est d'abord la réalité de l'incarnation, qui renvoie à la réalité de la création d'un être absolument unique, à la fois Dieu et homme. Il y a dans le caractère humano-divin du Christ, un seul sujet une personne, qui est divine, qui est le "Je suis" proféré par Dieu devant Moïse au désert, ce Je suis que Jésus reprend à son compte à plusieurs reprises : "Avant qu'Abraham fut, je suis"(Jean, 8, 58) ; ou encore : "Si vous ne croyez pas que je suis, vous mourrez dans vos péchés" (Jean 8, 24). Quand le Christ dit "Je", c'est Dieu qui dit Je. Mystère insondable du Dieu qui a pris chair de la vierge Marie.

C'est la subjectité du Christ, c'est l'existence divine du Christ, ce Je éternel, qui rend possible sa "subsistance infinie"(Cajétan), par laquelle il fait exister son humanité à lui, ainsi que l'humanité des sauvés qui par leur foi en lui, acquièrent eux-aussi cette éternité du Je suis. Cette subsistence divine du Christ est la marque de la personne, assumant dans son infinie présence, la métamorphose des hommes sauvés en fils de Dieu. Cette subsistance (un infini d'existence) fait exister la nature humaine du Christ dans sa personne divine et elle fait exister tous les sauvés dans une nouvelle existence - surnaturelle, non pas biologique mais pneumatique - je veux parler de l'existence divine, qui appartient au Christ et qui circule chez les sauvés par la grâce du Christ tête de l'humanité nouvelle. 

Cette circulation de la grâce capitale du Christ fait que nous pouvons dire avec saint Paul : "Pour moi, vivre c'est le Christ"(Phil. 1, 20). Lorsqu'il nous dit cela saint Paul prend les mots qu'il emploie au pied de la lettre. Il ne nous dit pas seulement, comme pourrait le signifier un passionné que, pour lui, la vie se réduit à l'objet de sa passion, en l'occurrence le Christ (comme, pour d'autres la vie peut se réduire à leur collection de timbres). Il dit que la vie ne peut lui être donnée que par et dans le Christ et qu'en dehors de cette option pour le Christ, le dernier mot revient à la mort. Au contraire, dans le Christ, même "le fait de mourir m'est un gain" (Phil. 1, 21) comme le note saint Paul encore.

Le Verbe a pris chair, et comme le dit Tertullien, ce faisant, il a sauvé la chair. Plus personne ne peut dire que la chair est impure. Et personne ne peut plus dire que le but de la chair, c'est obligatoirement la pourriture (saint Paul, grec phtora Gal. 6 : "celui qui sème dans la chair récolte de la chair la pourriture" ). La chair a été sauvée de la pourriture par le Verbe : "Le corps semé corps psychique ressuscite désormais corps pneumatique" (I Cor 15, 45).

Ce réalisme de l'incarnation ne s'étend pas seulement au salut de toutes chairs. Il modifie la manière de voir la naissance du Christ lui-même. De la même façon, alors que, dans la Genèse, l'accouchement dans la douleur semble faire partie du châtiment de la femme après le péché originel, si matérielle que soit finalement la mise au monde de Jésus, car c'est en elle que l'on peut dire : le Verbe se fait chair, elle est différente de toutes les autres naissances. Elle se trouve purifiée par l'enfant. Bien avant la péridurale, elle s'est effectuée sans douleur. L'enfant divin respecte l'hymen de sa mère et par là son propos ferme de virginité. C'est ce que l'on appelle pudiquement la virginité de Marie "au cours de l'enfantement", virginité in partu (selon l'expression des théologiens, qui rappellent le caractère absolument surnaturel de cette naissance et de cet accouchement). 

 De même qu'il faut avoir à l'esprit le caractère naturellement surnaturel du Christ, Dieu fait homme, il faut reconnaître que l'intervention comme mère de la Vierge Marie est quelque chose d'intrinsèquement surnaturel. Marie porte l'objet de sa foi caché dans son corps de vierge !

Vous  me direz peut-être : tout cela n'est que vaticinations de théologiens. L'Ecriture ne dit rien de tel. Eh bien ! Les travaux d'Ignace de La Potterie ont changé tout cela (voir son livre : Marie dans le mystère de l'alliance). L'exégète jésuite invoque les dires de Tertullien, pour souligner que ce fait (la virginité au cours de l'enfantement) se trouve affirmé au verset 13 du Prologue de l'Evangile de Jean. 

Mais n'allons pas trop vite en besogne. D'abord, on constate que Tertullien, toujours lui, (vers 200) met en doute le contenu du verset 13 du premier chapitre de l'Evangile de Jean, texte dans lequel il soupçonne la possibilité d'une réécriture gnostique, comme cela se pratiquait souvent à l'époque. De fait, précise-t-il, en attribuant à l'ensemble des hommes sauvés le fait de "ne pas être né du sang ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l'homme mais de Dieu", le texte actuel pourrait cacher une propagande gnostique, marquée par le dualisme entre ceux qui ne sont pas nés du sang et ceux qui, corrompus, sont des êtres matérialisés et définitivement pécheurs. Si on considère que le pluriel (ceux qui ne sont pas nés des sangs...) est en réalité un singulier, parce que seul le Christ vérifie cette phrase, comme l'explique Tertullien, les difficultés de lecture de ce passage vont se volatiliser. En effet, c'est le Christ et lui seul qui  n'est pas né des sangs ni de la volonté de la chair mais de Dieu.

Le Christ n'est pas né de la volonté de la chair puisque sa mère est vierge, ni de la volonté d'un homme puisque sur ce point saint Joseph est hors course (voir méditation précédente). Quant à l'expression ex aimasi en grec, ex  sanguinibus, en latin, où le terme sang se trouve bizarrement utilisé au pluriel, la lecture que fait Tertullien en appliquant au Christ le verset 13 : "lui qui n'est pas né des sangs", fournit une explication christologique de cette apparente bizarrerie : sangs au pluriel, cela renvoie dans les langues sémitiques au sang menstruel et indiquerait donc une naissance miraculeuse. Dieu respecte tellement la virginité de Marie qu'il la lui a conservée dans la naissance de son fils, qui n'est pas né "des sangs". Qui est venu au monde miraculeusement. 

Il est frappant de constater qu'un thème aussi difficile d'approche que la virginité de Marie dans l'enfantement bénéficie aujourd'hui, grâce aux travaux des exégètes, d'un ancrage solide dans l'Ecriture, qui en fortifie la position. N'est-ce pas de l'écriture que provient la Révélation, transmise droitement par l'Eglise ? Comment se fait-il que pendant presque deux millénaires, on a transmis le pluriel grec aimasi sans être capable de l'expliquer, mais sans pour autant, que les copistes ne se permettent de remettre ce mot "sang" au singulier ?  C'est toute la tradition qui se trouve comme confirmée par les études scripturaires. Force est d'apercevoir que la Tradition mariale en particulier,  possède toujours de solides expressions dans l'Ecriture. Je pense, pour prendre un autre exemple que celui qui nous occupe, au dogme de l'assomption décrété en 1950 par le pape Pie XII. Marie enlevée au ciel ? C'est justement ce que nous montre le chapitre 12 de l'Apocalypse, la décrivant (elle Marie  et non une autre femme : voir le verset 5) comme "un grand signe dans le ciel, une femme revêtue du soleil" et se servant comme de parures des autres éléments du monde, la lune et les étoiles.