vendredi 9 juillet 2010

Pourquoi Rome

Ce vieux texte traînait dans mes dossiers. A l'heure où l'abbé Laguérie supprime d'un trait de plume la maison de Rome de l'IBP comme maison de formation de séminaristes et déclare qu'elle sera consacrée désormais à des études de 3ème cycle, uniquement pour des gens qui sont déjà prêtres, je voudrais dire quelle est ma pensée sur le sujet et... prendre rendez-vous avec l'avenir d'une manière non-polémique, mais... puisqu'il s'agit de Rome... naturellement lyrique...

Pourquoi Rome ?
Chers amis,

La question nous est posée parfois : pourquoi étudier à Rome ?

Je dois dire sans modestie que cette idée d’un convict et d’une Maison de formation sise à Rome, je l’avais avant même que nous ne signions le décret d’érection de notre Institut, je l’ai eu au moment où je téléphonai à l’abbé Laguérie pour hâter notre nécessaire voyage à Rome. Cela m’a immédiatement paru vital pour notre Institut que sa vitrine se trouve à Rome. Pourquoi pas à Courtalain ? Ou à Bordeaux ? Ou à Paris ? Parce que Rome est le cœur de la chrétienté, le miracle arraché au pouvoir d’anéantissement de vingt siècles et comme le sacrement de l’Eglise catholique, le signe efficace, levé à la face des nations, et qui fait de nous des catholiques.

Dans les années Soixante dix, il était de bon ton de taxer de ringardise cet attachement des catholiques du Monde entier au sacrement de la catholicité, à cette singularité géographique, historique, culturelle, artistique et spirituelle qui nous rend universels dans notre vision, qui nous détache de l’esprit de parti et nous fait serviteurs fidèles d’un évangile aux dimensions du monde.

Et puis Jean Paul II est venu, avec son sens exceptionnel de la communication. Il a démontré aux timorés, auxquels il avait, au préalable, enjoint de ne pas avoir peur, que la réalité était exactement à l’inverse des pronostications et des pronostiqueurs. En fait, tout tendait à être ringard dans l’Eglise, en particulier les expériences les plus révolutionnaires, les théologies les plus sécularisées, les liturgies les plus pédagogiques… La rupture pastorale la plus apparente était immédiatement périmée. Hors-champ. Hors-monde. Mais l’homme en blanc, on se l’arrachait plus que jamais. Dans le monde entier. Combien ont ressenti le choc de sa présence au monde et se sont mis à penser comme Guillaume Apollinaire, qui disait cela au début du XXème siècle et d’un autre pape : « A la fin tu es las de ce monde ancien/Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin/Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine/Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes/La religion seule est restée toute neuve la religion/Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation/Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme/L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X/Et toi que les fenêtres observent la honte te retient/D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin».

Comment se priver de la grâce de la romanité ? Comment priver des jeunes de cette vivante leçon d’universalité, eux qui, même lorsqu’ils ont entendu l’appel, vivent souvent loin du Mystère chrétien et qui, dans l’ardeur de leur jeunesse, peuvent aisément, derrière de hauts murs, le confondre, ce Mystère, avec un système clos ou l’identifier à un de ces parcours fléchés dans lequel le départ et l’arrivée se confondent implacablement, comme dans les musées de Province. Le risque pour ces jeunes ? C’est de faire de la théologie catholique un jardin japonais, où tout est simple (à commencer par Dieu), où les végétaux poussent à la bonne hauteur pour qu’on ait l’impression de dominer leur luxuriance native, où les problèmes sont résolus du moment que l’on n’oublie pas d’arroser régulièrement avec les bons sentiments du moment. Le résultat ? La langue de buis. Un jargon opaque pour les fidèles, mais que l’on possède parfaitement dans sa langue et qu’il suffira de servir, oh ! rapidement micro-ondé par une petite préparation écrite de dernière minute.

La première grâce de Rome pour un jeune lévite, c’est celle d’une Pentecôte qui protège de l’enfermement des langues de buis, en offrant (en italien ou parfois en anglais) la clarté et la simplicité du dogme, sans les fantasmagories théologiques qui l’accompagnent sous d’autres cieux. A Rome, mieux que partout ailleurs, l’intelligence se mesure sans cesse avec le dogme, qui n’est pas perçu comme une borne sur laquelle on viendrait butter, mais comme une lumière qui illumine nos ténèbres et fait dans notre nuit une trouée de lumière. A Rome, mieux que partout ailleurs, l’intelligence reçoit l’enseignement du Magistère, non pas comme une Pravda vaticane, mais comme un commentaire authentique des sources de notre foi. A Rome, on est plus proche que partout ailleurs des sources de notre foi, parce que la première source de notre foi est une parole vivante et non une lettre morte.

Lorsque je pense à Rome, il me vient souvent à l’esprit la parole célèbre de Thérèse de Lisieux, cette petite Française qui a éprouvé jadis le besoin de faire confirmer par le pape Léon XIII son désir d’entrer au Carmel à 15 ans : « Dans le cœur de l’Eglise ma mère, s’écrie-t-elle, je serai l’amour ». Nous autres pauvres prêtres et autres candidats au sacerdoce, sans doute d’abord parce que nous ne sommes que des hommes, il ne nous viendrait pas à l’idée « d’être l’amour ». Mais quelle joie de vivre dans le cœur de l’Eglise notre mère ! Quel apprentissage ! Quel sagesse pour la vie ! Quel luxe ! Quelle force !

Quiconque est allé à Rome sait une fois pour toutes que l’Eglise n’appartient à personne, qu’aucun groupe ne peut dire en vérité : « Nous sommes l’Eglise » et qu’en tant que prêtres notre honneur est de ne jamais nous servir de l’Eglise et de nous contenter en la servant…

Abbé Guillaume de Tanoüarn
Assistant de l’Institut du Bon Pasteur

PS : Vos réactions sur ce texte et sur ce sujet sont évidemment les bienvenues. Hélas, notre webmestre, qui vient de lâcher un pétron écologique de première grandeur, comme vous avez pu le lire, est parti en vacances, quelque part dans la verte. Hors couverture réseau. Il passera vos messages, concernant ce post et aussi le précédent, dans une huitaine de jours... Je vous en prie : restez connectés ! Je suis dans Pascal jusqu'au cou. Je vous en parle très vite.

[Laurent Tollinier - Respublica Christiana] Pierres d'achoppement

Dans l’aventure de toute société, la route est jalonnée de ces pierres d’achoppement dont parle Saint Paul dans l’Epître aux Romains (« Ils se sont heurtés contre la pierre d’achoppement »). Mais faisons d’emblée ici une parenthèse. On le sait, le symbolisme de la pierre est très présent dans l’Ecriture. Pour en saisir toute la portée à notre époque technicienne quelque peu éloignée des réalités concrètes, n’oublions pas que, dans ce symbolisme, la pierre, inerte par nature, est toujours envisagée par rapport au mouvement, celui de l’humanité en marche vers le salut. C’est donc l’aventure humaine qui est ainsi interrogée par le moindre caillou. Parmi ces divers symboles, la pierre d’achoppement est l’obstacle qui fait trébucher, voire chuter définitivement, elle peut donc mettre fin à la marche. A cet égard, elle renvoie à la mort. De fait, la pierre, c’est aussi la pierre de la lapidation, pratiquée à l’époque du Christ, et que subira un saint Etienne sous les yeux d’un certain Paul. Mais, à l’opposé, la pierre est également l’appui vital, le socle, le roc sur lequel l'Evangile nous recommande de bâtir notre maison. C'est le noble matériau dont on fait les cathédrales. Plus encore, c'est la pierre d’angle qu’est le Christ. Enfin, la pierre angulaire de l’Eglise, autrement dit l’apôtre…Pierre.

Reprenons. A l’échelle de notre belle mondialisation, moins radieuse que ne le proclamaient il y a peu encore les faux prophètes à la mode, ces pierres d’achoppement prennent parfois la forme d’immenses rochers qui rebondissent en dévastant les situations les mieux établies. Ainsi de ces crises dont l’onde de choc ne cesse de se répercuter. Naturellement, il ne s’agit pas seulement d’économie, pas seulement d’une crise de confiance dans la valeur du crédit, née un beau jour sous le soleil trompeur de Californie. Lehman Brothers ne doit pas masquer le fond anthropologique de l’affaire.

Car dans ce contexte, c’est par une défiance inavouée à l’égard des modèles du vivre-ensemble, depuis les communautés traditionnelles prospérant à l’ombre de la Cité temporelle jusqu’au modèle évangélique de la communion des saints, que les individus se sont mis à emprunter la voie tyrannique de ces mécanismes impersonnels qui triomphent un peu plus chaque jour. Kerviel vous le dirait sans doute, entre deux audiences. Nous sommes à l’ère étonnante de l’immédiat, sacralisé en finitude grotesque, où la vie de la personne réelle est condamnée sans que soit menacée sa vie biologique. « Etre sans destin », selon le titre d’un ouvrage d'Imre Kerstesz, tel s’impose désormais le leitmotiv général.

Là, les petites pierres d’achoppement sont à l’origine des grandes. Faute d’élan pour les dépasser, elles détournent de la route exaltante vers le salut et, en définitive, la transforment en cette grande marche des âmes grises, « monstrueusement disponibles », selon l’expression de Bernanos. Disponibles pour quoi ? Les projets les moins humains à terme, toujours la vieille quête d’idoles intérieures ou extérieures, la danse circulaire avec ces chimères aux recompositions illusoires qui se déploient au fond de l’âme ou sur des horizons de carton-pâte. Dans cette fuite en avant, prennent ainsi place les investissements aveugles, les normes-tentacules, et l’autocélébration de l’individu platement consommateur, parodiant à l’infini son véritable destin pour mieux nier l’infirmité de la Chute. Pourquoi ce vieux réflexe de la fuite ? Recherche maladroite d’un nouvel appui, d’un roc de fondation ?

C’est faute d’horizon suffisamment large, faute d’une « orientation personnaliste et communautaire ouverte sur la transcendance », pour reprendre les termes de « Caritas in veritate », ce texte capital paru voici un an et dont l’écho mérité est encore à venir, que naît insensiblement dans les masses un désir commun d’aliénation. Dans la même encyclique, Benoit XVI mettait ainsi l’accent sur la liberté de la personne foulée aux pieds par les grands systèmes humains, trop humains, au point de nier l’humanité réelle qu’est le sujet personnel tendu vers son Modèle, le Christ, le roc, la pierre d'angle. Le Christ, en la personne duquel se déploie la mystérieuse dualité des symboles, puisqu'il est aussi la principale pierre d’achoppement pour le monde, ses puissances et ses principautés.

Laurent Tollinier

jeudi 8 juillet 2010

[Abbé Guillaume de Tanoüarn - Respublica Christiana] Un blog pour Respublica Christiana : c’est aujourd’hui la chrétienté

Respublica Christiana en est à son troisième numéro. Elle se veut une revue d’idées attestant le dynamisme et l’audace intellectuelle des traditionalistes français à Paris. Dynamisme, audace, ces deux mots d’ordre devaient nous faire aboutir sur Internet. Laurent Tollinier, qui anime la réalisation de la revue, organise les dossiers, commande les articles, lance aujourd’hui ce nouveau Blog et il m’a demandé quelques mots sur l’état d’esprit dans lequel s’organise cette nouvelle aventure virtuelle.

Le Blog sera rattaché au site du Centre Saint-Paul. Il offrira de nouvelles perspectives, des débats avec éventualité de publication papier, comme nous l’avons fait pour le dernier numéro de la Revue en publiant le débat du Metablog sur Oskar Freisinger et l’interdiction des minarets.

Notre objectif ? Défendre et illustrer l’aujourd’hui de la chrétienté. Le libéralisme sans entrailles et le bougisme qui va avec sont les dernières idéologies, subsistantes à la désaffection post-soixante-huitarde. Que reste-t-il, après cela ? Encore et toujours le christianisme. On nous rebat les oreilles avec la post-modernité et on a raison : la modernité s’était construite contre la tradition occidentale et chrétienne. Mais, de cette tradition, il ne reste rien aujourd’hui. Sociologiquement la chrétienté a disparu. Mais, spirituellement, elle est le recours dans la grande quête du sens qui traverse les viscères de l’animal humain.

« Qui sait si la raison de l’existence de l’homme ne serait pas dans son existence même, écrivait La Mettrie dans ce petit traité qu’il a appelé avec éloquence : L’homme-machine. Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur un point de la surface de la terre, sans qu’on puisse savoir ni comment ni pourquoi ; mais seulement qu’il doit vivre et mourir, semblable à ces champignons qui paraissent d’un jour à l’autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles » (éd. Mille et une nuits p. 54)

Dans cette perspective, pas de doute, il nous reste à… manger ! « Quelle puissance d’un repas ! s’écrie La Mettrie. La joie renaît dans un cœur triste, elle passe dans l’âme des convives qui l’expriment en d’aimables chansons, où le Français excelle. Le mélancolique seul est accablé, et l’homme d’étude n’y est plus propre » (p. 25)… Mais l’homme normal y trouve son salut. Dans cette perspective, il est vrai, point n’est besoin de blogs ou de revues : « Voyons non ce qu’on a pensé mais ce qu’il faut penser pour le repos de la vie » (p. 24).

Avec de tels principes, il n’est pas étonnant que La Mettrie (1709-1751), qui était, paraît-il, la gentillesse même, soit mort d’indigestion après avoir atteint la quarantaine.

Quant à nous, nous savons que « l’homme ne vit pas seulement de pain », nous comprenons instinctivement que le pain n’est pas une fin, un but en soi, mais un moyen tout au plus. Et c’est aux fins que nous voulons nous intéresser, à « ce qui vaut vraiment la peine », comme le dit Socrate à Calliclès à la fin du Gorgias.

Le drame de la société dans laquelle nous sommes, c’est qu’elle ne fait plus la distinction entre la fin et les moyens. Nous sommes dans « le règne des moyens », comme disait Marcel De Corte en détournant le fameux « règne des fins » de Kant. Il faut chercher, il faut retrouver des fins.

A travers ce Blog, nous espérons que chacun, catholique, chrétien, christianophile ou simple chercheur de sens, pourra trouver de quoi rassasier cet appétit de savoir qui est le premier de tous les appétits, celui dont il est impossible de faire l’économie sans cesser d’être un homme. Nous voulons aussi que vous tous, lecteurs de rencontre, vous puissiez vous exprimer et intervenir sur ce Blog dans un véritable enrichissement mutuel. Pour que chacun trouve chaussure à son pied, c’est toute une équipe de rédacteurs qui alimentera régulièrement ces colonnes.

A très bientôt donc.

Abbé Guillaume de Tanoüarn

La croisée des chemins

Me voici au bord de l'eau, vous l'aurez compris, à 300 mètres de la plage et passionné par un travail sur l'épistémologie de la foi. Ce terme vous paraîtra un peu lourd. Il faudrait que j'en trouve un autre, mais ma plume est légère : un chapitre rédigé aujourd'hui ! Descartes... J'avoue que l'air marin est incomparable pour l'agitation des neurones.

En allant dire ma messe à la petite chapelle de Saint Sébastien, avec ses deux anges qui vous regardent, de leur regard en bois, arborant pour les visiteurs une complicité surhumaine et une joie toute intérieure, je tombe sur une petite assistance. Une messe était prévue. le prêtre n'est pas là. J'ouvre ma valise, je prépare la sainte messe et demande aux trois personnes présentes si elles souhaitent y assister (je n'avais pas imaginé qu'elles venaient justement... pour ça). Elles acceptent, à ma grande surprise. En ajoutant trois petites hosties sur ma patène, je leur précise que je célèbre la messe en latin et leur propose d'aller chercher un missel dans la voiture. Une dame prend la parole : "Je suis là avec mon fils, il est séminariste !" Le mot fuse, avec la fierté maternelle... émouvante. Je pense à ma propre mère et je réponds : Mais justement, il ne connaît sans doute pas ce rite. Le jeune Antoine prend la parole pour dire que si, bien sûr. Oh ! Pas de longue date, mais "j'ai eu au séminaire des cours d'introduction au rite extraordinaire".

Extraordinaire messe en rite extraordinaire... Piété de la part des fidèles. Action de grâce de la mienne. Quand j'entends "mon" séminariste répondre "impeccable" à l'Orate fratres, à la fin de l'Offertoire, après avoir répondu à toutes les prières au Bas de l'Autel, je me dis : c'est gagné. Impossible il y a deux ans. Aujourd'hui cette convergence représente l'avenir de notre Eglise que nous le voulions ou non, que nous l'acceptions ou non.

Malheur à ceux qui regardent en arrière. Malheur aux idéologues des années 70, qui n'ont pas compris que le monde avait tourné depuis, et continuent à imposer leurs cérémonies désespérantes, avec musiquettes dignes de l'Ecole du dimanche, absence totale de rituel et disparition obligatoire du sacré. Malheur aux intégristes, qui ne vivent que dans le rétroviseur, imaginant refaire ce qu'ils ont fait il y a trente ans. Eux non plus ne comprennent pas que les temps ont changé et que "l'opération survie" est terminée parce que pour le meilleur et parfois pour le pire, elle n'a plus lieu d'être. La messe traditionnelle ne sera jamais un objet de musée.

Il y a six ans que je répète : "La guerre de 70 est terminée". Et je lisais récemment des traditionalistes, mouvance lefebvriste, écrivant très sérieusement sur le net : "la guerre de 70 n'est pas terminée". Les pauvres ! Ils se battent toujours de la même façon au risque de paraître définitivement donquichottesques et de devenir parfaitement inefficaces sur le nouveau théâtre des opérations. Mais il n'est pas nécessaire d'être lefebviste pour être atteint de ce syndrome de Don Quichotte, les prochaines semaines risquent de nous le montrer de façon cuisante.

mardi 6 juillet 2010

La vérité au bord de l'eau

Thierry a raison de se plaindre. Pour moi ce n'est pas la plage (pas encore) mais la chaleur peut-être : il est urgent que je parte en Bretagne pour me ventiler les neurones. L'espèce de chaleur tropicale qui se dégage du bitume parisien est proprement accablante et de nature à obérer (gravement dans mon cas) le fonctionnement cérébral. Vous me direz - gentiment - que je néglige ce blog ? Et pourtant, samedi dernier à un mariage limousin quelle joie de rencontrer Luc et Alain, deux familiers de ce blog que je ne connaissais pas et que je salue. Pour tout l'or du monde je ne renoncerai pas à la magie d'Internet, qui est de nous mettre en communication (gratuitement, oui vous avez bien lu : c'est gratuit) les uns avec les autres.

Internet me ravie, même quand il fait très peur à Marcel Gauchet, ce grand libéral d'origine chrétienne qui ne jure plus que par la sortie des religions et par la laïcité... Dans un article très moralisateur publié ce trimestre dans le Débat (la grande revue Gallimard), il stigmatise "le solipsisme connecté" (sic) que représenterait Internet. Mais quelques lignes plus loin il nous donne la vraie raison de sa hargne : "Foin ici [sur Internet] de la société générale avec ses normes valables pour tous. La galaxie des minorités et des identités a trouvé l'outil de ses aspirations affinitaires". Ca lui fait horreur à Marcel Gauchet, notre amitié minoritaire ! Eh bien moi, votre présence muette, vos interventions (même quand je ne suis pas d'accord avec vous) votre attention et les rencontres que j'ai pu faire plus d'une fois grâce au Blog, cela ne me semble pas de la sociabilité bidon ou "affinitaire". Pour les catholiques ou les christianophiles de tous poils que nous sommes, cela me semble être une manière de dire : "Nous aussi, nous sommes l'Eglise".

Wir sind die Kirche, comme j'ai tenté de l'expliquer dimanche dernier pour la solennité des saints Pierre et Paul. L'Eglise est une société de personnes. Cette parole de Marcel De Corte m'a longtemps intrigué. Elle me séduit aujourd'hui. Je sais que l'Eglise n'a rien à craindre de l'individualisme. Elle est la seule à pouvoir en gérer les excès...

Pour reprendre la terminologie de Marcel Gauchet dans son article déjà cité, l'Eglise, dans un passé récent, a pu craindre l'individualisme politique, destructeur des sociétés intermédiaires, qui sont des corps protecteurs pour l'individu. L'Eglise a pu craindre l'individualisme juridique, destructeur des libertés constructives (la famille) et des autorités véritables (quand on fait des footballeurs, l'autorité véritable...), au nom de règlements collectifs, prônant le droit à la mobilité tous azimuts ou un égalitarisme forcené.

Mais elle ne craint pas ce que Gauchet appelle la troisième phase, "l'individualisme anthropologique". Cet individualisme anthropologique, c'est le sien. Parce que chaque chrétien sait qu'il est responsable de son salut, il se découvre comme une personne, un sujet, libre à la face de Dieu, libre de lui dire oui ou non, libre de gagner avec lui ou de perdre sans lui. Pourquoi les chrétiens auraient-ils peur de l'individualisme alors que c'est eux qui l'ont inventé ? Oh certes ! Il y a un faux individualisme, égoïste, jouisseur, aveugle et sourd... Mais il n'est pas tout puissant, cet individualisme-là. Le tout à l'ego est si vite ressenti comme une vaste dégoutation !

Exemple : qu'allons-nous faire sur la plage (ou dans le petit village retiré où nous passons peut-être quelques vacances) ? Nous nous cherchons nous-mêmes. Le loisir n'est jamais qu'un moyen de se trouver soi même. je sais bien que le tourisme peut aussi être le moyen de se fuir. les voyages sont la meilleure et la pire des choses, comme la langue d'Esope... Mais enfin globalement si nous quittons notre atmosphère habituelle, c'est pour... nous retrouver en famille (ce qui n'est pas si fréquent dans un monde qui bouge beaucoup), ne penser à rien de ce qui nous pourrit la vie, pour penser peut-être un peu à ce qui nous fait vivre, renforcer nos liens d'amitié, d'affection ou d'amour et aussi, pourquoi pas, dans ce monde ou la raison calculante absorbe tout, essayer de réapprendre à méditer. Comme dirait mon ami le docteur Nghiem : faire fonctionner son cerveau droit, en contemplant un coucher de soleil sur la mer ou un beau tableau, en recherchant ce qui en vaut la peine, en s'élevant jusqu'à Dieu, en redécouvrant que moi, toi, lui ou elle, nous sommes tous aimés de Dieu personnellement, singulièrement... individuellement. Mais oui, c'est cela aussi l'individualisme chrétien. "J'ai versé tel goutte de sang pour toi" dit le Christ à Pascal.

Le moindre destin humain est quelque chose de si grand (et de si lourd parfois) qu'il nous faut bien quelques vacances pour en re-prendre conscience ! Et voilà pourquoi la vérité est aussi au bord de l'eau.

La vérité ? C'est ce qui permet à l'individualisme chrétien de prétendre en même temps être un héroïsme.

Mais qu'est-ce que la vérité, demanderont sans doute quelques esprits inquiets. Pour un chrétien la vérité n'est pas une idée. Elle a le visage de celui qui a osé dire : "Je suis la vérité", sans que deux mille ans aient pu démentir cette magnifique prétention.

Mais pour ceux qui ne reconnaissent pas le Christ ?

Qu'ils le sachent bien, malgré les prétentions insoutenables du siècle dit des Lumières, la vérité n'est jamais au bout d'un raisonnement. Elle est l'objet de notre méditation, c'est-à-dire de cette conversation perpétuelle avec nous-mêmes qui fait que nous ne sommes pas des animaux.

Pour les esprits inquiets, qui croient... quelle drôle de croyance ! que la vérité n'existe pas ou pourrait ne pas exister... et qui pour cette raison n'iraient la chercher ni au bord de l'eau ni devant un beau tableau, je voudrais citer un homme non suspect, René Descartes. Dans une lettre au Père Mersenne, datée du 16 octobre 1639, il critique ceux qui prétendent "démontrer" l'existence de la vérité : "On ne peut donner aucune définition de Logique qui aide à connaître la nature de la vérité. Et je crois de même de plusieurs autres choses, qui sont fort simples et se connaissent naturellement, comme sont la figure, la grandeur, le mouvement, le lieu, le temps etc.". Descartes, le roi du doute méthodique, sait bien que l'essentiel n'est pas atteint par le cerveau gauche, par le raisonnement. Il en appelle au bon usage de la "lumière naturelle". "Hélas, note-t-il au même endroit, il n'y a presque personne qui se serve bien de cette Lumière".

Vous voulez trouver Dieu ? Un peu de méthode s'il vous plaît, demande Descartes. Cherchez-le au bord de l'eau, dans la méditation, et pas dans le fracas "raisonnant" de vos neurones qui s'emballent

Ce bord de l'eau vous fera peut être comprendre - mieux que tous les raisonnements du monde - le silence du Tabernacle où notre Dieu s'est laissé à nous sans un mot...

C’est bien dommage (écologie)

Rappellez-vous. L’abbé Laguérie avait restauré St Eloi, propriété de la Ville de Bordeaux, qui en échange mettait le bâtiment à sa disposition (via une association). La municipalité était trop contente que quelqu’un (les tradis) prennent en charge la restauration et l’entretien de ce monument historique. L’archevêque s’en était ému – il était l’affectataire de Saint Eloi, et si le bâtiment était abandonné dans les faits, il n’était pas ‘désaffecté’ au regard du droit. L’archevêque demanda (et obtint) que soit cassée la convention qui liait la Mairie et les tradis. Mais peu après était fondé l’Institut du Bon Pasteur, et l’archevêque accordait St Eloi au jeune Institut – et à l’abbé Laguérie le titre de curé.

Bref: les mêmes personnes dans le même lieu, mis à leur disposition non plus directement par le propriétaire (la Ville) mais par l’affectataire principal (l’archevêque). Le tout étant cette fois conforme au droit de la République, au droit de l’Église, et j’ajouterais: au droit qu’a cette église du XIIIe siècle d’être utilisée pour ce pour quoi elle fut bâtie.

C’est là qu’interviennent quelques députés Verts. Ils ont déposé le 21 juin une «proposition de résolution» demandant que l’Assemblée Nationale constitue une «commission d’enquête de trente membres» pour faire le point sur «l’occupation illégale de l’Église Saint-Eloi de Bordeaux par des catholiques intégristes». En gros, ils s’appuient sur la volonté de l’archevêque de Bordeaux (1er temps – casser la convention maire/tradis) pour considérer comme illégale la présence des «intégristes» à St Eloi. Puis ils s’assoient sur la volonté de ce même archevêque (2eme temps – attribuer l’église aux tradis), et considèrent qu’armé de sa seule «autorité morale» l’archevêque ne saurait permettre aux tradis de rester à St Eloi.

Je passe sur les horions habituels («intégristes», «antidémocratiques», «accointances avec l’extrême droite», etc). Je note la diffamation : l’abbé Laguérie serait «connu pour ses thèses négationnistes», d’autant plus grave qu’il ne s’agit pas de propos ‘off’ de fin de banquet, mais d’une très officielle ‘proposition de résolution’ à l’Assemblée Nationale. Je passe sur l’inanité des accusations contre la Fraternité Saint Pie X («opposition à la contraception» par exemple! pas plus, pas moins que 20.000 prêtres de France). Je remarque avec surprise que les députés Verts font contre elle argument de son ‘excommunication’, «par le Pape en 1988».

Ce n’est là qu’un épisode de plus dans la cathophobie des Verts, me direz-vous, les positions laïcardes et contraires aux nôtres sont au moins aussi prégnantes chez eux que les questions d’environnement.

Du reste, l’abbé de Tanoüarn avec qui je parle parfois de ces questions me dit que la «vraie écologie», ce n’est pas ce que promeuvent les Verts. Quand je lui demande ce qu’est donc la «vraie écologie» il reconnait bien embêté qu’il n’en sait rien. L’abbé a calculé une fois qu’il faisait 40.000 km/an en voiture. Je lui dis que c’est la circonférence du globe. Si chaque terrien fait chaque année le tour de la Terre dans une boite en fer qui brûle de l’énergie fossile pour avancer, nous ne durerons pas longtemps. Jusqu’à maintenant la question ne se posait pas, les Chinois roulaient à vélo. Voilà qu’ils s’enrichissent, qu’ils veulent eux aussi brûler du pétrole, idem des Indiens. La pression augmente. Donc : il faut changer.

Et les Verts? J’y viens. Dans son livre  «Décroissance», Alain de Benoist explique qu’il y a des idées de gauche, des idées de droite, et puis des idées qui sans être «de» gauche par exemple se trouvent «à» gauche parce que la droite ne les a pas investies. Tel est le cas, massivement, de l’écologie. Là où je vis (Paris, en France), il n’y a que les Verts actuellement pour défendre quelques mesures simples qui nous permettront de durer encore un peu, et les plus locales sont celles qui me convainquent le plus.

Un exemple entre mille : Ficher la paix aux brins d’herbes qui poussent au pied des arbres. Ça a l’air évident? jusqu’à récemment on les traquait («mauvaise herbe!») à coup de binette et d’herbicide. Dit comme ça, ça semble dérisoire. Ça l’est moins si vous prenez en compte les questions de nappe phréatique, de traitement des eaux (les pesticides ressurgissent en aval). Wi-fi, hormones, malbouffe, produits toxiques, bruit… Dans le même temps le nombre de cancers augmente, la fréquence des troubles neurologiques chez les enfants explose.

Bien sûr l’écologie est à la mode. Pas une banque, pas un lessivier, pas un constructeur automobile qui ne se soit mis au greenwashing: Vous prenez le même produit (un compte courant, du détergent, un 4X4) et vous le présentez comme «respectueux de l’environnement» - au lieu de faire vos courses, vous «accomplissez votre geste nature». De même, toutes les formations politiques ont mis une dose d’écologie dans leur discours. Mais l’étude attentive des changements intervenus à Paris ces dernières années (quartiers calmes, menus bio, zones30, limitation de la place de la voiture, adaptation au vélo, végétalisation des trottoirs, etc) montre que tout a obtenu par les Verts, sans l’aide des autres – et souvent contre les autres.

J’enrage qu’ils soient les seuls à le faire. J’enrage que la droite (l’équipe actuelle) n’ait seulement pas conscience des enjeux et pense que la seule ‘boboisation’ explique les 20, les 30, les 35% d’électeurs écolos dans les arrondissements centraux. Dans ces conditions, Paris restera à gauche pendant une génération encore. J’enrage que la gauche estime qu’ayant fait alliance avec les Verts, ils sont quittes.

J’enrage que les Verts (ils sont les seuls à traiter du sujet) soient par ailleurs sur des positions si peu compatibles avec le catholicisme – quand ils ne lui sont pas carrément hostiles. Comment être leur sympathisant, quand ils se montrent si peu sympathiques? Je vous le dis, Sylvain, vous dont j’ai pu apprécier localement l’action, vous que je sais lecteur attentif des médias tradis.

J’enrage que les catholiques (et encore plus: les traditionalistes) soient en France sur le sujet si peu présents, voire carrément méfiants. Nous serions pourtant dans notre élément. Je citerais rapidement et en vrac : Adam gardien de la Création au jardin d’Eden, la diversité biologique sauvée par l’arche de Noé, les disciples qui savent que Jésus multiplie sans problème pains et poissons – aucun gaspillage cependant, ils ramassent les restes avec soin. Nous avons tant de saints, François d’Assise («Loué sois-tu, mon Seigneur, pour mon frère le vent, pour l'air et le nuage, et la sérénité et tous les temps, quels qu'ils soient!») et tant d’autres.

Si ca se trouve, je vous en reparlerai.