mardi 31 août 2010

(après les mots d'enfants, voici les mots de parents)

L'ouvrage s'appelle "Mots d'excuse, les parents écrivent aux enseignants" - L'auteur est instit, pendant 20 ans il a relevé les passages les plus gratinés dans les cahiers de correspondance, cela donne par exemple: "si vous l’avé pas pris en flagrant délis..." ou encore "Veuiller escusé mon fils qui en se moman na pas le tant de faire ses devoirs". Et c'est censé vous amuser.

Faire rire de l'orthographe des parents, quand on est enseignant, c'est ignoble. En tant qu'enseignante, il m'arrive de lire des mots délirants. Il m'arrive de rencontrer des papas (c'est encore plus poignant quand ce sont des mamans) qui portent leur misère sur la figure. Jamais je n'ai eu envie de rire parce qu'il leur manque 6 dents ou quand l'alcool les a mangés. La dysorthographie massive est un handicap social. Pas plus que de leurs autres problèmes, on n'a le droit ni d'en rire ni d'en faire rire. En tout cas pas quand on enseigne.

Pour certains parents, prendre un stylo est éprouvant. Se rendre à l'école est difficile - ils en ont de trop mauvais souvenirs. Quand ils viennent c'est souvent sur la défensive. Ces parents sont peu nombreux, mais ce sont justement souvent ceux que l'on aimerait voir. Il n'est pas sûr que le livre de mon collègue Patrice Romain contribue à les détendre, s'ils en entendent parler.

Tribune libre dans Monde et Vie - "L’année qui vient… Scenarii pour notre avenir chrétien"

Texte repris de Monde&Vie n°831 - aout 2010

L’actualité nous sollicite souvent, en nous empêchant de prendre de la distance. Chance ! Cette fin du mois d’août, où la moiteur survit au soleil, paraît encore bien vide. C’est l’occasion de réfléchir à ce que nous faisons. « Sauver notre âme avec crainte et tremblement », c’est le conseil de saint Paul aux Philippiens. « Travailler à bien penser » comme disait Pascal. Revenir au B.A BA, ou bien à ce que l’on appelle aujourd’hui « les fondamentaux ».
 
J’ai un ami, Benoît, dont l’enthousiasme, la liberté, le dévouement ne supportent pas de délai. Souvent il me répète son impatience. Je crois qu’il n’y a pas lieu de s’impatienter, car les choses avancent plus vite que nous ne l’imaginons. Et c’est ce que je voudrais lui montrer dans ce papier. Exemple ? J’écoutais l’abbé Barthe (que Benoît a bien connu) sur Radio Courtoisie dimanche dernier (22 août) : il réfléchissait à ce qu’il est convenu d’appeler, entre gens « au courant », la « réforme de la réforme », c’est-à-dire le travail sur la liturgie rénovée pour lui redonner le sens du sacré et la destination sacrificielle. Quelle extraordinaire souplesse chez ce spécialiste de la question liturgique ! Finis les anathèmes et les exclusives ! A travers le rite de la messe, retrouvant sa forme, les catholiques sont en train de se retrouver eux-mêmes et de se retrouver entre eux. Au fond, quelles que soient les options qu’ils ont pu faire voici vingt ans, ils ont aujourd’hui les mêmes problèmes : comment prier dans un monde matérialisé ? Comment résister par l’esprit, dans un univers standardisé par la pensée unique ? Comment transmettre, quand on a des enfants?

L’exigence liturgique est au rendez-vous…
 
Les solutions des uns ressemblent de plus en plus étrangement à celles des autres. Première école de la foi : la messe du dimanche. On ne peut plus se payer des liturgies approximatives, naïves, vides. L’exigence liturgique est au rendez-vous, avec le respect. Comme dirait Coluche, au lieu de se taper sur la gueule, les catholiques apprennent à faire deux services, le latin et le français. Il y a les valeurs de la liturgie traditionnelle, le sens du sacré comme le soulignait le pape dans son Motu proprio, la dimension essentiellement sacrificielle, comme le rappelaient naguère les cardinaux Ottaviani et Bacci dans leur Bref examen critique de la messe de Paul VI… Et puis il y a ce souci qui est présent dans la liturgie nouvelle mais que montrait déjà le pape saint Pie X dans son Motu proprio sur le chant sacré, d’une participation active des fidèles. La synthèse représente l’avenir.
 
J’entends d’ici certain prêtre me dire : « - Mais la messe nouvelle est mauvaise ». – « - Mauvaise ? Opposée à Dieu qui est le Bien absolu ? Alors elle n’est pas valide ? Et le pape qui l’a promulguée et qui a cherché à la rendre obligatoire en a perdu, avec sa tiare, son titre. C’est la seule hypothèse raisonnable à faire dans ces conditions. Ce sont les sédévacantistes qui ont raison ». « - Non, ils ont tort. Mais cette messe, qui est valide certes, n’est pas agréable à Dieu ». Ah ! Ces mots… C’était déjà les raisonnements que j’entendais à Ecône, il y a plus de vingt ans. J’avoue que je n’ai jamais compris comment une messe pouvait être valide et désagréable à Dieu. Le ministre peut être sacrilège. Mais si la messe est valide, c’est que le Christ, sous le voile de l’hostie, implore son Père pour nous, en offrant son corps et son sang : « Ceci est mon corps livré, ceci est mon sang versé ». Je ne vois pas comment on peut imaginer qu’il se passe autre chose si la messe est valide, et ce qui peut bien se passer d’autre.

D’autres me diront : « Vous allez donc célébrer la messe nouvelle, puisque vous dites qu’elle n’est pas mauvaise ». Eh bien ! non… Il se trouve que je suis tombé amoureux de la messe traditionnelle quand j’avais seize ans. Comme dirait quelqu’un, je ne suis pas une girouette ! Dans la théologie thomiste, il est très clair que la « res et sacramentum » du sacrifice de la messe (nous dirions sa finalité profonde), c’est l’unité de l’Eglise. Chaque fois que je célèbre la messe avec le pape Benoît et mon évêque André, j’affirme mon désir de servir l’unité de l’Eglise. Aurais-je besoin pour ce faire d’un autre rite ? Ce serait signifier que le mien n’est pas suffisant : à Dieu ne plaise!

…avec le respect mutuel
 
Je crois que ce que les années nous apprennent, à nous autres catholiques de tous les bords, c’est le respect mutuel. Le cardinal Vingt-trois se rendant au pèlerinage de chrétienté cette année a manifesté aux pèlerins ce respect et en même temps il a été accueilli avec un respect qui l’a touché disent certains de ses proches sotto voce. C’est avec ce respect que pourra se refaire l’unité de la Vieille maison lézardée.

En même temps, il ne s’agit pas d’oublier le fond des polémiques qui ont marqué l’Après-concile. Elles ont été le champ de notre sanctification. Mgr Lefebvre, dans tel ou tel de ses grands sermons, à Lille ou à Paris, nous a redonné le culte du sacrifice de la messe. Lui, l’ancien cérémoniaire du Séminaire français de Rome, il nous a rendu l’amour de sa célébration. Fasse Dieu que cette grande leçon se transmette et que l’on cesse de faire de la liturgie un champ clos pour toutes les expériences ou simplement une sorte de mal nécessaire, une corvée pour le prêtre et pour le fidèle, dont il faudrait se débarrasser le plus vite possible. La liturgie est, dans le saint Sacrifice de la messe, notre principal moyen d’apostolat. Ce que l’on est bien obligé de constater par ailleurs, c’est que le regain général d’intérêt pour la liturgie, amorcé avec l’encyclique Ecclesia de eucharistia en 2003, sert le plus souvent un retour vers la liturgie traditionnel, en particulier chez les jeunes lévites, que je rencontre toujours plus nombreux à souhaiter découvrir les trésors de la Tradition. Reste un problème : la déculturation actuelle. Le latin, pour celui qui ne le connaît pas, peut représenter une barrière, je parle non des assistants à la messe, ceux-là n’ont pas forcément besoin de maîtriser la langue latine pour être conduits, par et dans la sainte messe, au silence intérieur et à l’offrande. Mais les célébrants potentiels, que l’on a parfois volontairement privés de la connaissance du latin, prohibé dans certains séminaires, auront sans doute un peu de mal à se sentir chez eux dans ce rite, à cause de cela. La question posée exige des solutions pratiques.

Non pas se servir de l’Eglise mais la servir

Est-ce à dire que, comme on l’a entendu ici ou là, les traditionalistes ont aujourd’hui gagné leur partie de bras de fer avec la hiérarchie ? Non. Raisonner ainsi, c’est se vouloir un clan dans l’Eglise, c’est se servir de l’Eglise et non pas la servir. C’est elle, l’Eglise, qui grâce à l’initiative courageuse du pape Benoît XVI, est en train de sortir du chaos. Quant à tous ceux qui raisonnent en mettant en avant ce que l’on appelle couramment « la Tradition » ou « les traditionalistes » de telle ou telle tendance, ils feraient bien de se méfier, car les générations passent et ce qui a constitué un enjeu pour des milliers de personnes, les regroupant dans la résistance spirituelle, apparaît aujourd’hui comme infiniment moins urgent. Non par lassitude comme on le croit peut-être, mais simplement parce que les enjeux se sont déplacés. Ils ne sont pas les mêmes aujourd’hui qu’il a vingt ans. Voyez par exemple les difficultés que rencontre la Fraternité Saint Pie X, cherchant à expliquer qu’il faut condamner le Concile, tout le Concile et ne pas se contenter de l’interpréter. Qui comprend ce discours cinquante ans après Vatican II ? Qui comprend cette fixation sur un événement du passé, à part le premier cercle, et tous ceux qui suivent la FSSPX pour d’autres raisons, de proximité ou de service (en particulier dans le domaine scolaire)?

La nouvelle configuration qui a pris forme à l’occasion du pontificat de Benoît XVI résout-elle tous les problèmes ? Bien sûr que non. Certes, comme je l’ai écrit souvent « la guerre de 70 est terminée ». Tout simplement parce que l’esprit des années 70 n’est plus là. Mais d’autres batailles nous attendent, plus redoutables car plus profondes. Tant qu’il s’agit de remarquer comment s’habillent les prêtres et comment ils disent la messe, les marqueurs utilisés possèdent une véritable évidence, qui permettrait même à un enfant de s’y retrouver. Mais, autour de l’interprétation du concile Vatican II et autour de « l’autocritique de la modernité » à laquelle nous invite Benoît XVI (cf. Spe salvi n°19), les problèmes sont beaucoup plus compliqués. Filandreux. Comment s’y retrouver ? Va-t-il falloir que nous devenions tous des théologiens, comme les Français se sont tous sentis sélectionneurs dans l’âme au moment de la Coupe du monde de Foot. On voit ce que cela a donné : une catastrophe.

Il faut d’abord et avant tout définir des fondamentaux, en tirant les leçons des années qui viennent de s’écouler, et en gardant, sans état d’âme, les formes, liturgiques, théologiques, catéchétiques qui ont sauvé une génération. Gardons-les pour qu’elles nous gardent. Beaucoup, s’imaginant que les difficultés sont derrière nous, relâchent leur exigence et rentrent sans bruit dans le rang. C’est le calcul que font sans doute bon nombre de hiérarques. Il n’est pas bon. Ce n’est pas parce que le climat général est à l’apaisement que les enjeux sont moins brûlants, que les dangers sont moins grands. Le matérialisme est de plus en plus épais. Nous avons besoin du meilleur pour continuer la résistance spirituelle, pour entretenir nos réactions catholiques, bref pour vivre en chrétiens. La messe traditionnelle n’est pas devenue facultative parce que les prêtres n’appellent plus, durant leurs sermons, à la solidarité avec la Révolution au Chili ou au Viêt-Nam. Le catéchisme traditionnel n’est pas moins important aujourd’hui qu’hier etc.

Identification du virus conciliaire
 
Il faut aussi progresser dans ce que j’appellerais volontiers l’identification du virus conciliaire, et pour cela rompre en visière avec l’antiintellectualisme qui a pu sévir dans le milieu traditionaliste. Qu’est-ce qui, dans ce long texte approximatif de 500 pages a engendré une telle désaffection chez ceux qui étaient censés le recevoir comme une nouvelle Pentecôte ? Ce travail d’identification demande d’abord une véritable liberté intellectuelle pour ceux qui sont en mesure de le fournir. On peut dire que Benoît XVI la leur a donnée, mais sur le terrain, dans les diocèse, la nouvelle glasnost romaine est loin d’avoir produit tous ses effets.

Il n’est pas sans intérêt dans ce contexte d’observer ceux parmi les théologiens actuels, qui restent, au mépris du dogme le plus souvent, les défenseurs fervents du concile Vatican II. Je pense au Père jésuite Christoph Theobald, parce qu’il s’exprime en français comme son nom ne l’indique pas. Voici comment il met le doigt sur ce que j’appellerais « le problème de Vatican II » , dans un article récent de la revue Etudes : « Une prise en compte nouvelle de la liberté humaine sous sa forme contemporaine, déclenche une réinterprétation de l’identité chrétienne ». Le Père Theobald s’en félicite. Quant à nous, nous ne voulons pas de « la liberté sous cette forme contemporaine » qui absolutise la subjectivité et détruit la foi. Allons-nous pour autant nous contenter d’un esclavage ? Non : c’est un autre mode de liberté que nous cherchons, celui que nous a promis l’Evangile et qui naît du Point fixe de la vérité, reçue paisiblement, pratiquée fidèlement et qui transforme toujours – et pour toujours - celui qui la reçoit.

Abbé G. de Tanoüarn

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lundi 30 août 2010

Jean-Marie Paupert : Paix en la Demeure

Texte repris de Monde&Vie n°831 - 28 août 2010


Jean-Marie Paupert me l’expliqua sans ambages durant la visite que je lui rendis dans son bel appartement du Quai Voltaire : il y avait pour lui deux parties dans sa vie. Une partie où il s’était trompé et une partie où, chevaleresque, il avait entrepris de lutter contre le grand lâcher tout dont il s’accusait de l’avoir provoqué pour une part. Quel est le moment où son avis bascule? Je lui posai la question mais n’eus guère de réponse. Le fait est que dans Vieillards de chrétienté et chrétiens de l’an 2000, publié en 1967, il accuse pêle-mêle Jacques Maritain, François Mauriac et Jean Guitton d’être ces « vieillards de chrétienté », presque « des intégristes ». Et il professe, avec cette sorte de naïveté rafraîchissante qu’il a dû garder jusqu’à son dernier souffle, son admiration pour le Père Chenu (« bien plus intelligent que le Père Congar » me glissait-il encore trente ans plus tard) et son enthousiasme pour la nouvelle ère et « cet avenir de rites, reverdoyant constamment ». Je dirai qu’il était l’un de ces progressistes plein de foi dans l’avenir. Sa foi a été assez grande pour lui permettre de reconnaître qu’il s’était trompé dans ses espérances.

Une position de défense de la culture

Où est chez lui la ligne de partage des eaux ? Si l’on regarde sa bibliographie, il y a bien sûr Péril en la demeure, en 1979, dans lequel il sonne le tocsin de la crise de l’Eglise. Mais l’année précédente son livre sur Les Mères Patries, Jérusalem Athènes et Rome marque bien qu’il se trouve dans une position de défense de la culture, qui va l’amener à défendre la foi, foyer de cette culture. Il le fait dans Les chrétiens de la déchirure: « Je crains aujourd’hui que le catholicisme – oserais-je dire l’Eglise, ne perde son âme. Y restant, je reste dans l’incertitude ». L’animal souffrait et il éructait sa souffrance, comme il éructa naguère son optimisme.

Il avait commencé sa vie comme novice dominicain. Il avait ensuite été éditeur, responsable avec Daniel-Rops, de la fameuse collection Je sais Je crois chez Fayard. Il est resté toute sa vie l’homme d’une parole écrite. Il trouva à La Nef, grâce à Christophe Geffroy, un lieu tranquille d’où il pouvait continuer à éructer… Et au Ciel, où il a tant désiré se rendre, il doit continuer à fulminer, en portant sa récrimination, directe au Père éternel, qui, le voyant venir de loin, trouve les mots pour apaiser dans sa lumière cet honnête émule de Léon Bloy. Il avait toujours su d’avance, ce cher Paupert, que dans l’imprécation, étymologiquement, il y a la prière !

Abbé Guillaume de Tanoüarn

Bonne rentrée quand même

Des professeurs de lettres classiques (grec et latin) se sont émus du remaniement du concours de recrutement, le Capes de lettres classiques. Il est maintenu mais sans grec... ni latin. Rien n’empêche, bien évidemment, les étudiants qui s’y présentent de travailler ces langues en plus. Mais tout concours est difficile, et la meilleure manière de le réussir est de se concentrer sur les matières évaluées. Le grec ni le latin n’en font plus partie.

Voici un énième signe de la disparition par évaporation de la culture traditionnelle propre à notre pays (la France) et à notre foi (le catholicisme). Supprimez le prof, vous supprimez l’élève. A échéance de quelques années il n’y aura plus personne, dans l’immense majorité des collèges, pour enseigner le latin. Quant au grec...

Alain Juppé, sur son blog, écrit partager l’émotion des enseignants («A-t-on le droit de priver tant de jeunes de la chance de rêver un jour à la naissance de l’”aurore aux doigts de rose”, ou aux tourments de la “mer vineuse” en suivant Ulysse dans ses tribulations?»). C’est beau, et Juppé continue, il veut croire qu’il s’agit d’un nouvel épisode de la querelle des anciens et des modernes («qu’on ne vienne pas me dire qu’il est plus “utile” d’apprendre…»).

La réalité hélas est bien plus simple. On a décidé (pour des raisons éventuellement légitimes) de diviser par deux le nombre de profs que l’Etat rémunère. Quand deux vieux partent à la retraite, on n’embauche qu’un seul jeune. Déjà 56.000 postes économisés en 3 ans. Encore 300/350.000 à faire sauter. Pour s’en sortir, il y a trois possibilités : doubler le nombre d’élèves par classe - réduire de 50% la population scolaire - réduire de 50% le volume horaire de chaque élève… la solution retenue étant de jouer sur les trois tableaux, année après année.

Remplir les classes? 30 élèves en petite section, ça se rencontre, mais les murs ne sont pas élastiques. Réduire la population scolaire? en évitant les redoublements par exemple – parce que 10% d’une classe d’age qui redouble, c’est 70.000 élèves à caser. Réduire le nombre d’heures : en supprimant 55 minutes de français, 45 d’histoire,… voire en supprimant la matière. C’est ce qui arrive au grec, et au latin.

Je répète : L’Etat supprime un prof sur deux – on commence par le prof de latin. D’autres décisions intéressantes sont à venir, comme la suppression (par regroupement) des petites écoles rurales. Les Français le regretteront... sans accepter d'y voir la conséquence de leurs choix budgétaires.

dimanche 29 août 2010

Thomas Molnar ou la supériorité de la culture

Texte repris de Monde&Vie n°831 - 28 août 2010

C'était un homme d’une politesse exquise, que la fréquentation des idées avait poli, en lui laissant une humilité sans fard et une compétence à peu près universelle. Américain d’origine hongroise, Tomas Molnar était profondément francophile. Son premier livre – ce n’est pas pour rien – porte sur Georges Bernanos. Il avait besoin de communiquer ses idées et il le faisait avec le même naturel qu’il se mettait à table, en animant la conversation de cette immense culture qui n’était jamais importune, jamais encombrante, jamais pédante (oh non !) mais simplement rayonnante. Avec quel enthousiasme il se rendra régulièrement à Budapest, après la chute du Mur, alors qu’il a largement passé l’âge de la retraite, pour y retrouver un jeune public auquel il enseignera dans sa langue maternelle, la méfiance pour ce qu’il appelait « le mal moderne » mais aussi son immense confiance dans la pérennité des idées vraies. On peut dire que c’est le même sentiment qui l’animait pour écrire, en français, la chronique qu’il faisait parvenir à notre revue Monde et Vie, toutes les trois semaines, faite de choses vues et de jugements empiriques sur ce qu’il pouvait observer, gardant une insatiable curiosité dans le choix des sujets.

Disciple de Maistre et de Maurras

Dans son calme, on avait du mal à discerner sa vie aventureuse, son enfance hongroise en Transylvanie devenue roumaine par le traité de Trianon, sa jeunesse à Bruxelles où il parle couramment le français, son internement à Dachau comme leader de la jeunesse catholique belge et en 1950 sa fuite aux États unis… Foncièrement anticommuniste, il pointe ce qu’il appelle « le déclin des intellectuels », leur allégeance à l’idéologie. Et face à cette « furie nihiliste » qu’est la Révolution, devenue endémique dans le monde, il dresse la contre-révolution, à laquelle il consacre un ouvrage traduit en français sous ce titre, où il apparaît en disciple de Joseph de Maistre et de Charles Maurras. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c’est le contraste entre un grand pessimisme sur les situations et un grand calme dans le maniement des idées. Je me souviendrai longtemps de sa finale sur « trois faux héros contre-révolutionnaires », Nixon, De Gaulle et Paul VI. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Thomas Molnar ne cherchait pas à se rassurer à bon compte. Très tôt il condamna l’enthousiasme conciliaire. Il perçut en Jean Paul II un pape qui ne répondait pas à la gravité de la crise dans l’Eglise par des mesures appropriées. Raison pour laquelle il soutint constamment les traditionalistes catholiques.

Il faut ajouter à ces analyses politiques une oeuvre philosophique d’envergure sur laquelle on n’insiste pas assez. Après L’utopie, éternelle hérésie (1967, 1973 tr. fr.), dans laquelle il montre que l’origine de toutes les idéologies est religieuse, en terminant son livre sur une critique sévère de Teilhard de Chardin, Molnar publie aux Presses universitaires de France, Dieu et la connaissance du réel (1974), dans lequel il établit que les positions épistémologiques des grands penseurs du XIXe siècle sont conditionnées en profondeur par leur positionnement théologique. Très tôt, il voit dans « le dieu immanent » la grande tentation de la pensée allemande, à laquelle il consacre un livre en français aux éditions du Cèdre (1982).

Rappelé à Dieu le 20 juillet dernier, en Virginie, Thomas Molnar était en train de dicter ses mémoires. On espère que cet ultime témoignage de sa vivacité sera rapidement traduit en français.

Abbé G. de Tanoüarn

samedi 28 août 2010

L’Eglise, l’Etat et les Roms - Le ministre de l’agriculture dans les choux

Texte repris de Monde&Vie n°831 - 28 août 2010


Bruno Lemaire, ministre de l’agriculture est un jeune politique aux dents longues. Et il n’hésite pas à faire la leçon… au pape lui-même, pour préserver la ligne sarkoziste et les acquis d’un néolibéralisme inquiétant.

Voilà comment, le 22 août, Bruno Lemaire s’en prend sur France 2 aux évêques français, coupables d’avoir parlé en défense des Rom, malgré les ordres d’expulsion qui ont été donnés par le ministère de l’Intérieur: « Je ne fais aucune critique contre l’Église. Je dis simplement qu’il y a, dans notre pays, un principe qui est la séparation totale de l’Église et de l’État. L’Église prend des positions que je n’ai pas à commenter; l’État, lui, est là pour faire respecter la règle de droit ». Une telle déclaration est passionnante parce qu’elle est innocente. Bruno Lemaire, qui s’occupe davantage ces derniers temps du prix du lait et du respect de la Politique Agricole Commune, a sans doute simplement l’impression de proférer une évidence, issue de la correctness ambiante. Séparation totale de l’Eglise et de l’Etat, cela veut dire : à l’Etat son boulot, à l’Eglise le sien, et surtout qu’elle ne sorte pas des limites que lui marquent les consciences individuelles.

Mais que dit la loi en réalité ? Séparation des Eglises et de l’Etat : il s’agit de distinguer deux pouvoirs, un pouvoir spirituel et un pouvoir temporel. Qui a dit que la ligne de démarcation entre l’Eglise et l’Etat était constituée par les limites de l’intime ou de la conscience personnelle, et que quand l’Eglise sortait de ce périmètre de l’intime, il fallait « s’abstenir vertueusement de tout commentaire », comme si les responsables ecclésiaux qui s’expriment ainsi n’avaient pas à le faire ? Qui a fait de la conscience une barrière infranchissable, une prison pour la foi? Personne. Et surtout pas la loi de 1905, ceci d’ailleurs parce que dès son article 1 l’Etat républicain est présenté comme le garant de la liberté de la conscience. Si l’Etat s’occupe de la liberté de conscience, pourquoi l’Eglise ne devrait-elle pas se préoccuper de tous les problèmes spirituels qui, de plus en plus, dans notre société désagrégée, sont impliqués dans la gestion de la chose publique, en particulier aujourd’hui où tous les domaines de la vie font l’objet de réglementation. Pourquoi l’Eglise n’aurait-elle pas le droit de protéger les Roms, qui, après tout, pour beaucoup sont ses paroissiens, assidus aux grand pèlerinage camarguais des Saintes Maries de la Mer ou tout simplement très nombreux chaque année à Lourdes?

Je dirai pour conclure sur son cas : le néo-libéral Bruno Le Maire est inconsciemment totalitaire. Lorsqu’on cultive la dérégulation sous toutes ses formes, c’est la pagaille. Le rappel à l’ordre qui ne manque pas d’intervenir, après la pagaille, est toujours caricatural. Nous avons là, me semble-t-il, la raison profonde de l’échec et de la déconsidération dont le sarkozisme est aujourd’hui l’objet de la part de tous – et en particulier, dans les sondages, de la part des catholiques, qui étaient 60 % et qui ne sont plus que 40 % à lui faire confiance. On abandonne en douce le modèle républicain, on impose le « laissez faire, laissez passer » au niveau de l’Europe: accord de Schengen, Minitraité, imposé au peuple qui avait dit non, lorsque ce Mini Traité s’appelait Traité de Lisbonne. Tant pis pour le peuple! Idéologiquement, l’idéal devient celui de la mobilité universelle, comme l’explique très bien Michèle Tribalat dans un livre récent1. Les mouvements de population qui en résultent ne manquent pas de créer du désordre. Alors on siffle maladroitement la fin de la récréation, en prenant comme boucs émissaires un groupe de personnes dont l’importance numérique sera toujours marginale dans la société française, parce que l’on ne souhaite pas s’attaquer aux vrais problèmes, qui sont les principes de libre circulation absolue, sur lesquels on a fondé une politique pour la France.

Rien de nouveau sous le soleil. Louis Veuillot écrivait déjà que le libéral est celui qui déteste les conséquences de ce dont il révère les principes. Les néos ? C’est pareil !

Joël Prieur

(
1) Michèle Tribalat, Les yeux grands fermés: l’immigration en France, Paris, Denoël, mars 2010.


Le pape a-t-il le droit de parler de fraternité universelle ?

Les évêques n’auraient pas suffi à émouvoir Bruno Lemaire et ses semblables, il y a aussi un petit mot du pape, qui ne cite pas les Roms mais s’applique trop bien à leur cas pour que ces mots ne soient pas volontaires de la part du Souverain pontife. Lors de l’Angelus, le 22 août, Benoît XVI s’est exprimé en français pour dire: « Les textes liturgiques de ce jour nous redisent que tous les hommes sont appelés au salut. C’est aussi une invitation à savoir accueillir les légitimes diversités humaines, à la suite de Jésus venu rassembler les hommes de toute nation et de toute langue. Chers parents, puissiez-vous éduquer vos enfants à la fraternité universelle ». Cette petite leçon d’universalisme semblait implicitement adressée aux autorités civiles françaises. Le pape parle non pas de melting-pot obligatoire ou de mixage, de métissage nécessaire, mais de « diversités légitimes ». Ce n’est pas la même chose ! On sait par ailleurs ce qu’il entend par « fraternité »: non pas un leitmotiv laïc et/ou maçonnique, mais ce que saint Pierre voulait dire dans son épître lorsqu’il donnait ce mot d’ordre: « Aimez la Fraternité ». Pour Benoît XVI, qui a signé un de ces premiers livres sur ce sujet, la fraternité signifie toujours d’abord la paternité de Dieu. On n’est pas frères si l’on n’est pas fils du même Père. Le pape fait de la politique? Mais en quoi sort-il de son rôle en disant cela ? Il est clair que la foi doit se communiquer et qu’elle intervient nécessairement dans la sphère publique. Imagine-t-on une foi qui reste enfermée au fond de la conscience ? Ce n’est pas la foi ! le laïcisme, même le laïcisme inconscient de lui-même que développe un ministre de l’UMP aujourd’hui [cf. article ci-dessus] reste l’ennemi de la foi, qu’il détruit avec des raisonnements faux.

J. P.