mardi 29 avril 2014

Kundera, le voyeur impassible

Milan Kundera a-t-il écrit tout ce qu'il avait à dire dans L'insoutenable légèreté de l'être, ce roman qui a été porté à l'écran, avec Juliette Binoche dans le rôle de Teresa? Il me semble que son dernier opus La fête de l'insignifiance montre que son diagnostic est de plus en plus vrai : ceux qui survivent dans la société actuelle sont ceux qui sont capable de supporter cette légèreté insoutenable de l'être moderne. Sauf que dans L'insoutenable, il y avait une issue : le super dragueur (Tomas) surpris, désorienté par l'amour exclusif de Teresa, finissait par s'assagir. La leçon n'était pas : ils se marièrent et ils eurent beaucoup d'enfant, car à la fin du roman un accident de voiture vient interrompre le lever du bonheur... Mais enfin ça en prenait tout le chemin ! Dans La fête de l'insignifiance, il n'y a pas de chemin. Ce qui est recommandé : la bonne humeur, une bonne humeur inaltérable, feinte au besoin, qui permette à ces célibataire jouisseur déjantés désenchantés de dépasser le stade de la gueule de bois permanente.

Le seul rapport un peu profond entre deux personnages dans ce dernier roman est la relation que tisse Alain avec sa mère. Détail : cette relation est purement onirique, même si elle prend beaucoup de place dans sa vie. Il n'a pas vu sa mère depuis qu'il a dix ans et qu'elle est partie, sans explication. Il se contente donc, le bon Alain de vivre devant sa photos et d'imaginer des destins à cette mère de rêve : suicide raté, meurtre réussi etc. Quelle vie !

L'histoire se passe au jardin du Luxembourg et dans quelques appartements friqués du Sixième arrondissement. Les personnages y promènent avec nonchalance ou vanité leur... insignifiance. Une bouteille de cognac millésimée tombe du haut d'une armoire pour signifier... que tout est rien. Les gens font la queue pour voir les expositions si courues de l'Orangerie du Château. Rien qu'à voir leur tête on devine qu'ils sont là, pas pour Chagall, non, Chagall est le prétexte qui permet de passer le temps. Ramon n'a pas envie de faire la queue : "Allons dans le parc, je me sens mieux. Bien sûr, l'uniformité règne partout. Mais dans le Parc, elle dispose d'un plus grand choix d'uniformes. Tu peux ainsi garder l'illusion de ton individualité...". Suit une conversation sur l'érotisation récente du nombril féminin, qui est justement ce qui est le moins féminin et le moins personnel. Le triomphe de l'uniformité.

Il est comme cela Kundera, voyeur impassible, parce qu'il préfère rire tout seul... En cachette. Ses meilleurs lecteurs doivent pourtant l'entendre rire. Ce rire est la preuve que l'intelligence n'est pas encore morte, et que la plaisanterie (que cultivait Staline, qui s'invite d'ailleurs et pas incognito à cette fête de l'insignifiance) a encore, quel que soit le régime, de beaux jours devant elle. Même si elle doit être de plus en plus cryptée... Et réservée à un happy few qui n'habite pas forcément le Faubourg Saint-Germain.

vendredi 25 avril 2014

[Monde et Vie] Est-on en train de canoniser Vatican II ?

Je publie ici un article paru au mois de mars dans la Revue Monde et Vie
Les traditionalistes ne verront pas sans inquiétude la canonisation du pape Jean XXIII. Dans un numéro ancien de la revue Certitudes, Yves Chiron avait fait état des questions troublantes qui le traversaient en tant qu’historien. Peut-on vraiment béatifier ce pape ? J’avais quant à moi risqué un jeu de mots en parlant de « béatification malheureuse »… Que dire de la canonisation ?

Il me semble que cette canonisation, dont on sait qu’elle sera proclamée alors qu’il n’y a pas de deuxième miracle reconnu à mettre à l’actif de Jean XXIII, répond à un triple objectif:

D’abord le pape François fait fonds personnellement sur « l’esprit pastoral » de Jean XXIII, auquel il s’identifie dans une certaine mesure. Sa manière, par exemple, d’inviter le cardinal Kasper à parler lors du consistoire portant sur les divorcés remariés, cette façon que le pape a eu ensuite de trouver « très beau » un discours qui tendait à admettre les divorcés remariés à la sainte communion… sans se prononcer sur la vérité de cette perspective, voilà qui évoque le bon pape Jean, pour le meilleur et… pour le pire.

Ensuite il y a une politique de canonisation des papes récents, qui permet de sacraliser une Institution attaquée à l’extérieur (voir page ci-contre) comme d’ailleurs aussi de l’intérieur par différents scandales.

Enfin, dans le duo de canonisés constitué du pape Jean XXIII et du pape Jean-Paul II, il y a une volonté manifeste de sacraliser le Concile. Du reste, le second miracle manquant pour la canonisation de Jean XXIII, le pape François n’hésite pas à dire que « c’est la convocation du concile Vatican II ». Les traditionalistes  dénoncent et dénonceront certainement cette attitude. L’abbé de Cacqueray supérieur du district de France n’a-t-il pas dit, en parlant de ces canonisations : « Les autels construits en l'honneur de ces papes seront cassés et leurs statues seront réduites en poussière. Ce ne sont point là des pensées violentes. Les idées ne sont jamais violentes, elles sont ou vraies ou fausses » ? Je laisse à l’abbé de Cacqueray cette optimisme sidérant qui lui fait dire au XXIème siècle, après un XXème siècle idéologique et sanglant, que les idées ne sont jamais violentes. Je préfère Pascal expliquant que « la vérité sans la charité est une idole ».

Mais je n’accepte pas pour autant le laxisme dans lequel s’effectuent ces canonisations et l’association entre Jean-Paul II  (à propos duquel les dossiers de 271 faits putativement miraculeux ont été remis au Bureau ad hoc) et Jean XXIII à propos duquel on est obligé de dire que Vatican II est le miracle qui le fera saint, j

Pour autant, il importe de dépassionner le débat à propos du Concile. Les membres de la Fraternité Saint Pie X ne se rendent pas forcément compte que Benoît XVI est passé par là, que cette sacralisation de Vatican II qui était le fait de l’Après-concile est beaucoup moins apparente aujourd’hui, que les citations du Concile se font rares dans les discours officiels et surtout que l’interprétation du Concile a bien changé. Exemple ? Au cours de sa Conférence de Carême à Notre-Dame de Paris dimanche 30 mars dernier, Mgr de Moulins-Beaufort, évêque auxiliaire de Paris, explique que, dans l’esprit de Vatican II, il faut que tous les laïcs chrétiens vivent chacun à leur mesure et à leur manière les trois conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. On est très loin des interprétations laxistes autrefois dominantes ! Il appartient aux théologiens catholiques traditionnels de continuer leur travail sur le Concile pour montrer où se trouvent les formules inacceptables et ce qu’il comporte de dangereux. Ce travail est nécessaire. Il est possible dans l’Eglise.

[Monde et Vie] Les papes sont-ils tous des saints ?

Je reprends ici un article publié dans le numéro de mars de la revue Monde et Vie 
Tous saints?
La plus vieille institution du monde est attaquée aujourd’hui dans son principe-même par l’ONU. En canonisant les papes récents, le pape régnant défend son principe. Il le sacralise. C’est ainsi que le 27 avril prochain, deux papes seront déclarés saints : Jean XXIII et Jean-Paul II.

On parle de moins en moins – hélas – de l’infaillibilité du pape. La dernière fois qu’il en a été question, c’était sous Jean-Paul II, en 1994, lorsque le cardinal Ratzinger rédigea un court texte excluant la possibilité du sacerdoce des femmes. Les quatre conditions de l’infaillibilité personnelle du pape, telle qu’elles avaient été énumérées à Vatican I (1870) se trouvait énoncées dans l’ordre où le Concile les avait énumérées. A l’époque, j’avais parlé du test antischisme : ceux qui  reconnaissaient la vérité catholique de ce document n’étaient pas schismatiques, puisqu’ils reconnaissaient le pape dans sa fonction de docteur suprême. Ceux qui se répandaient, dans La Croix par exemple, en écrivant (comme le théologien Bernard Sesbouë) que le pape « avait agité le chiffon rouge de l’infaillibilité », ceux-là, traitant cette infaillibilité comme un chiffon, montrait une propension au schisme…

C’était un autre temps.

Il semble qu’aujourd’hui on cherche à infaillibiliser non pas tel acte précis du Pontife faisant un rappel de la doctrine catholique, mais plutôt toute la vie de chaque pape, qui, comme pape, n’aurait pu que vivre saintement et aurait bien mérité la canonisation, avec ou sans les miracles nécessaires. Il s’agit de parler le langage que comprend notre époque, non pas hélas ! celui d’une vérité miraculeusement définie par le charisme de l’infaillibilité personnelle du pontife, mais celui du témoignage de vie. Face aux scandales à répétition des prêtres pédophiles, face aux contre-exemples monstrueux que représente, tout près de nous, l’abbé Maciel fondateur des Légionnaires du Christ, mort en 2008, éphébophile patenté, concubinaire et incestueux, la papauté a continué à donner l’exemple. Les papes de la sainte Eglise catholique n’ont pas perdu l’honneur.

Cela n’a pas toujours été le cas dans l’histoire. Dans une société chrétienne, on a pu tolérer de mauvais pape. Alexandre VI avait été nommé cardinal à 20 ans par son oncle Calixte III (1458). Rodrigo (c’était le prénom du jeune homme) avait eu six enfants avant de devenir pape. Sa fille Lucrèce, que l’on réputait scandaleuse, a fini sa vie saintement et son petit fils, François de Borgia, a été canonisé. Les extrêmes se trouvaient alors réalisés dans la même famille. A l’époque, seul le dominicain Savonarole, à Florence, premier sédévacantiste de l’histoire, avait proclamé qu’Alexandre VI, à cause de ses scandales n’était pas pape. Mais qu’en serait-il aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la papauté entend se présenter elle-même sous son meilleur jour, alors que l’extraordinaire autorité spirituelle dont jouit le Pontife romain est contestée par les Instances internationales, qui, manifestement, ne veulent plus de la concurrence romaine. Les lecteurs de Monde et Vie ont entendu parler de la récente lettre de l’ONU, condamnant le Vatican, pour tolérance indue envers les prêtres pédophiles mais aussi pour son enseignement en matière morale, sur la contraception par exemple. Ils se souviennent par ailleurs que, quelques jours avant la renonciation de Benoît XVI, la Banque d’Italie refusait d’alimenter le système carte bleue du Vatican, dont le prestigieux musée avait dû fermer pendant presque une semaine. Le lendemain de cette renonciation, les machines se remirent à fonctionner. Etrange ? Oui. Quelle pression est exercée sur le Vatican ? Nous ne le savons pas. Mais force est de constater que ces pressions existent. Elles sont publiques au moins pour partie.

Dans ce contexte, la deuxième visite du président américain Barack Obama au Vatican le 27 mars 2014 (la première avait eu lieu en 2009) est un indéniable succès de la diplomatie vaticane, qui, apparemment, est parvenue, pour l’instant, à desserrer l’étau et à sortir le plus petit Etat du monde de son isolement. On se souviendra du sourire d’Obama et du sourire du pape François (sourire que le pape n’arborait pas en recevant notre François Hollande). On se souviendra de l’inclination profonde du Président des Etats unis devant le Successeur de Pierre. La conversation a porté néanmoins sur les questions qui fâchent l’ONU, le pape défendant, à propos du refus de la contraception, le droit à l’objection de conscience. On peut dire qu’un Président américain affaibli dans son Pays comme à l’Internationale où l’échec ukrainien s’ajoute à l’échec syrien, est venu chercher l’onction pontificale, qui lui a été donnée d’autant plus volontiers que François lui-même se trouve en difficulté, la semonce de l’ONU représentant une première historique. La récente nomination du cardinal de Sydney Pell à un nouveau « ministère des finances » a dû être observé comme un autre signe positif en ce moment particulièrement compliqué.

C’est dans ce contexte troublé, qu’il faut comprendre la double canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II. Et c’est dans la même perspective que Pie IX avait été béatifié avec Jean XXIII et que, malgré les résistances internationales, le 19 décembre 2009, Pie XII lui-même avait été déclaré vénérable par Benoît XVI, lequel s’était exercé avec succès, par tout un travail d’historiens, à laver ce pape du soupçon infamant d’antisémitisme. A l’époque, Benoît avait profité de l’aura de Jean-Paul II, qu’il avait déclaré vénérable en même temps que Pie XII, ce 19 décembre 2009. L’objectif était le même qu’aujourd’hui. L’institution se défend avec toutes les armes à sa disposition, y compris les siennes. Elle est condamnée à s’autocélébrer puisque personne ne le fait plus dans la société nihiliste d’aujourd’hui.

Philo à donf

Je sais ce n'est pas très commercial comme titre. A donf ? La philosophie ne fait pas recette et quand elle marche c'est pour la très intense et incommunicable satisfaction d'un happy few. Mais enfin j'ai pu croiser à la magnifique journée sur l'être organisée par l'abbé Mathieu Raffray (ibp) plusieurs  des lecteurs-contributeurs de ce blog. Je ne crois pas qu'il soit déplacé d'en parler, même si chez les tradis en ce moment, c'est juste la FSSPX - sa solitude impériale au milieu des canonisations (j'ai dit quant à moi ce que j'en pensais dans la revue Monde et Vie) et l'étrange fuite de l'abbé de Cacqueray au couvent qui font la une.

Pas déplacé d'en parler parce qu'il y avait là des représentants de toute la galaxie thomiste francophone, ou disons de ce qu'il en reste. Le sujet ? L'être. Rien que ça. En principe le sujet le plus consensuel qui soit puisque l'être (ens) est le "primum cognitum", le premier connu pour tous et chacun. En réalité, nous avons tous et chacun quelque chose à dire de l'être, et ce n'était pas si simple de s'écouter les uns les autres. Mais disons que les perspectives sont tout de même foncièrement identiques : distinction réelle entre l'essence et l'existence (savoir ce que c'est que la santé dans toutes ses détermination et jouir de cette santé sont deux choses différentes dit Cajétan), critique de l'essentialisme avicennien et de sa conception de l'essence comme simple fait d'être, quête d'une conception plus globalement ontologique de l'existence comme acte d'être. Cette dernière conception - fondamentale - renvoie à la théorie du Père Fabro : l'esse ut actus que je croyais extrêmement subversive parce que je n'avais lu qu'Etienne Gilson (qui tient sans doute d'Henri Bergson sa détestation de l'essence "menue monnaie de l'être", "éparpillement de l'être" etc.) mais qui dans le texte italien que nous a présenté avec brio Alain Contat semble extrêmement classique considérant deux ordres, l'ordre formel au sein duquel a lieu une première "réalisation essentielle" et l'ordre existentiel où l'essence est en puissance par rapport à l'existence.

Il nous a manqué pourtant (mon avis n'engage que moi) un exposé sur la thèse de Mgr Guérard des Lauriers concernant la tripartition de l'être : essence, existence et subsistance, thèse que semble avoir reprise à son compte Mgr Léonard, actuel archevêque de Maline-Bruxelles. Le Père de Blignière qui a consacré sa thèse au Mystère de l'être, tel que l'expose Guérard, ou encore l'abbé Lucien, fervent  admirateur de cette métaphysique ternaire, aurait pu se lancer... et présenter ce qui me paraît être une lecture toute nouvelle de la métaphysique.

Quant à moi, qui suis un esprit simple (et parfois un peu simpliste), j'ai toujours pensé que le Deux, la dualité était la perspective métaphysique par excellence, une fois que l'on avait pu conjurer les miasmes idéalisant de l'Un (l'Un qui est Dieu et non la créature). C'est ainsi que dans toute anthropologie fondamentale, il faut bien constater une fracture entre ce que l'on est et la manière concrète dont on l'est, la personne étant construite sur cette relation de l'essence à l'existence ("la personne, c'est la ligne terminative de l'essence dans l'ordre de l'existence" dit Cajétan), comme une manière toujours de dépasser et d'intégrer la fracture dans l'existence. C'est cette fracture qui fait de toute vie un risque. Il est vrai réductivement (ou concrètement) de dire que "l'existence de la personne est la personne" (Cajétan). Cela signifie que vivre, c'est jouer son essence aux dés (mais aussi animer sa trajectoire existentielle par un vouloir foncier qui ne se démente jamais lui-même).

Il me semble que les partisans de la métaphysique ternaire imaginentt que cette dialectique entre l'essence et l'existence n'est pas absolument fondatrice ou constitutive et qu'elle est toujours reçue dans un être subsistant que l'on peut appeler "le sujet". Mais cette conception d'un sujet "hors jeu", d'un sujet non constitué par le jeu et le constituant peut-être du dehors mais alors jamais de manière totalement joueuse, oui cette conception, pour sécuritaire qu'elle soit, me paraît justement "n'être pas de jeu". En métaphysique, faut-il siffler les hors-jeu ?

Sommes-nous autre chose que le jeu de notre vie ? L'Apocalypse semble ne pas le penser  : "Heureux ceux qui sont morts dans le Seigneur car leurs oeuvres les suivent" : ils sont jaugés, jugés par elles. Où serait le "sujet" neutre et toujours parfaitement respectable qui ne s'implique pas dans le jeu ? Peut-être dans la théorie d'un salut universel en acte ? Quoi que tu aies fait, tu reste dans ta subsistance infiniment digne et aimable parce que tu es un homme... (voir plus haut nos posts sur la dignité humaine, qui manifestaient déjà mon refus de la ternarité et mon attachement... chrétien à la dualité joueuse).

J'arrête là car le temps manque et peut-être chers liseurs trouverez-vous ces réflexions sur le un, le deux et le trois... parfaitement superfétatoires. N'oublions pas que, depuis la révélation du Christ, "maître du beau savoir" comme l'appelle saint Justin au IIème siècle, la métaphysique est un jeu... Mais la vie aussi...

lundi 21 avril 2014

Le jour où Marie-Madeleine est décisive...

Il y a toujours le risque d'être déçu dans l'ancienne liturgie, lorsque l'on célèbre Pâques et que l'on médite sur l'Evangile qui nous est proposé, ce texte de saint Marc dans lequel trois femmes, Marie de Magdala dite Madeleine, Marie femme de Clopas et Salomé, venues oindre le corps du Seigneur dans un élan de fidélité viscérale, ne voient que le tombeau vide. La pierre "qui était fort grosse" a été écartée ? Elles ont eu la vision d'un ange ? Mais le Christ qu'elles venaient honorer une dernière fois ? Où se cache-t-il ? Il n'est pas là. "Il vous précède en Galilée, c'est là que vous le verrez". L'Eglise n'occulte pas le tombeau vide, ni le fait que c'est ce vide d'abord qui frappe les premiers témoins.

Dans le petit groupe des hommes restés fidèles au Seigneur, on ne prend pas au sérieux les dires de ces femmes. Ce sont des racontars témoignent les disciples d'Emmaüs. Propos de femmes excitées, qui voient des anges parce que l'homme qu'elles aimaient par dessus tout, "ils l'ont enlevé et on ne sait pas où ils l'ont mis". La misogynie est très partagée à cete époque sur les bords de la Méditerranée. Mais les femmes ne veulent pas en démordre, sauf Madeleine, qui est repartie nourrir et cacher son chagrin dans le Jardin. Que d'émotions contradictoires chez les protagonistes de ce Mystère qu'est la Résurrection !

Pierre et Jean vont au tombeau. Eux, ils ne voient rien ni personne. Et pourtant, Jean, qui rapporte la scène avec le sens du récit qui est le sien, note sa propre attitude : "Il vit et il crut". Qu'a-t-il... vu ? Les linges soigneusement pliés ? L'image du Maître imprimé sur le linceul ? Ou bien s'est-il souvenu en un éclair de la Transfiguration ? A-t-il vu revenir à sa mémoire toutes les paroles du Christ, qui les avait prévenus de sa mort : il leur en avait donné l'explication définitive, lors de la première messe, qui avait eu lieu au Cénacle, le jeudi précédent les événements. Quelle est la foi de Jean a cet instant ? Et qu'a-t-il vu ? Que signifie cet emploi intransitif du verbe voir en une pareille occurrence ?

Sans doute devons-nous dire nous aussi aujourd'hui : "Je vois et je crois". C'est l'expression d'une sorte d'évidence : je vois, je crois. La foi n'est pas une croyance arrachée au doute. Elle est forcément de l'ordre de l'évidence, puisqu'elle correspond à ce que nous sommes, face au mystère de notre destinée. Je ne prétends pas ici cependant que les dogmes soient évidents. Les dogmes sont juste des barrières, des limites qui nous empêchent d'extravaguer. On n'a pas besoin de comprendre les barrières. Il faut seulement les accepter. Mais la foi dans le Christ Fils de Dieu... Quand on a compris que rien d'autre ne nous est proposé, que c'est la seule explication de notre vie, que c'est le Christ ressuscité ou l'absurdité radicale de l'être pour la mort... Il n'y a plus de choix... Je peux dire, je dois dire : je vois et je crois.

Le verbe voir employé de manière intransitive sans complément d'objet, est ici pour préciser le genre de foi qui s'est emparé du coeur de Jean : une foi qui relève non du calcul mais de l'évidence.

Cette foi si belle de l'apôtre Jean ne lui a pas mérité tout de suite de voir Jésus. Il devra attendre, comme les autres apôtres. Attendre quand on possède l'évidence, ce n'est pas si difficile.

Madeleine ne pouvait pas attendre. Le Christ s'est montrée à elle tout de suite, mais de dos (comme Dieu autrefois à Moïse cf. Ex 33). Elle l'a pris pour le Jardinier... C'est quand elle l'a hélé ("Monsieur, ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où ils l'ont mis"), c'est quand il s'est retourné, c'est quand il l'a appelé par son nom - Marie, qu'elle l'a reconnu : - Rabbouni : mon petit maître. Les femmes n'ont vu qu'un ange. C'est Madeleine et Madeleine seule, seule avec son chagrin, avec son amour qui voit Jésus ressuscité. Les Evangile évoque une apparition à Pierre dont on ne sait rien. La Tradition a toujours pensé que Jésus s'était montré à sa mère. Mais ce que l'Evangile nous rapporte, c'est qu'avant même de se manifester au chef des apôtres ou aux pèlerins d'Emmaüs, parmi lesquels Clopas, le mari de... l'autre Marie), Jésus a voulu se montrer à la prostituée repentie, à la courtisane apaisée. A celle qui avait aimé, au point d'en être incongrue, a-sociale, refaisant deux fois le même geste d'oindre ses pieds avec du parfum et de les essuyer avec ses cheveux.

Aux exégètes puristes qui veulent que deux femmes aient fait le même geste dans la vie du Christ, deux femmes avec le même prénom mais pas le même pedigree, une femme pécheresse et une femme respectable, Marie de Magdala et Marie de Béthanie, je dis que ces super spécialistes ne comprennent sans doute pas grand chose à la nature humaine et à ses excès : comment une autre femme aurait-elle pu se donner le ridicule de rejouer la scène ? Je me protège pour dire cela derrière l'autorité du Père Lacordaire et peut être surtout derrière l'intuition du Père Bruckberger.

Ce n'est pas la foi de Jean qui a mérité de voir Jésus, c'est l'amour de Madeleine. Si nous n'ouvrons pas notre coeur à cet amour, si nous ne ressentons pas le Crucifié comme notre ami ou au moins comme notre amour impossible... nous ne pourrons pas le voir. Madeleine, en ce Jardin, nous a expliqué l'abbé Baumann tout à l'heure, c'est Eve, Eve que l'amour a guéri, Eve qui est la première dans la vérité, parce que c'est à l'amour que la vérité se donne... Eve-Madeleine ne comprend rien, mais elle aime et donc elle voit. Elle n'a plus besoin de "comprendre", elle témoigne, elle se fait immédiatement l'apôtre des apôtres.

Son "voir" à elle n'est pas celui de Jean, ce voir intransitif qui est encore de l'ordre de la foi : elle voit le Jardinier en personne, le Jardinier de notre Paradis, elle voit Jésus. Ce qui lui reste interdit ? Toucher. "Ne me touche pas, car je ne suis pas encore retourné vers mon Père et votre Père". C'est la lumineuse paternité de Dieu, et elle seule qui nous permettra de toucher Jésus dans sa gloire.

Thomas lui-même plus tard (vous savez Didyme, celui que l'on appelait le Jumeau du Christ) n'aura droit de toucher que ses plaies, c'est-à-dire les cicatrices de ses souffrances. Celui qui se rend ainsi accessible à la prière de Thomas, de ce grand missionnaire que devait devenir Thomas, c'est encore le Crucifié, et non pas celui qui était retourné, corps glorieux, "à la droite du Père".

lundi 14 avril 2014

C'est la grande semaine...

Alors que nous entrons dans la Semaine sainte, prenons conscience de l'importance qu'il y a à sanctifier ces jours nous-mêmes. Les offices ne sont pas obligatoires ? Mais justement y assister, cela manifeste notre coeur, notre désir de nous associer au Christ, de regarder en face sans détourner les yeux quelle débauche de souffrance il a connu pour nous et de quelle façon il a voulu être associé au Mystère du mal, en le vivant jusqu'au bout, lui, le Fils de Dieu, comme le dernier des esclaves, non seulement crucifié mais cloué à sa Croix.

"Le christianisme devient superflu dès que les moyens extrêmes cessent d'être nécessaires" disait très bien Nietzsche. Mais notre  destin d'être sentant, d'esprits matérialisés rencontre forcément les situations extrêmes de la souffrance et de la mort. Pour comprendre comment les vivre et comment transformer la souffrance en amour, il suffit de regarder le Christ soumis à la flagellation ou mourant sur la Croix.

Dans cette perspective, n'hésitez pas à venir prier durant cette Semaine. Voici les horaires du Centre Saint Paul.



Mardi saint 15 avril 
20 H 15 : Conférence du mardi par l'abbé G. de Tanoüarn Le Mystère du mal et notre délivrance

Mercredi saint 16 avril
19 H : Messe avec Récit dialogué de la Passion.
21 H : Ténèbres du Jeudi saint

Jeudi saint 17 avril
Confessions le matin de 9 H à 12 H 30 et l’après-midi de 15 H à 19 H
19 H : Messe vespérale avec le lavement des pieds : "Je vous donne un commandement nouveau". 
Adoration du Saint Sacrement jusqu’à Minuit à l’oratoire saint Joseph (1er étage)
21 H : Ténèbres du vendredi saint

Vendredi saint 18 avril
Confessions le matin de 9 H à 12 H 30 et l’après-midi de 15 H à 19 H
15 H : Chemin de Croix médité 
19 H : Fonction liturgique avec récit de la Passion selon saint Jean et chant des Impropères

Samedi saint 19 avril
Confessions le matin de 9 H à 12 H 30 et l’après-midi de 15 H à 19 H
10 H 30 : Ténèbres du Samedi saint
21 H 30 : Messe de la Veillée pascale et baptêmes de deux adultes 

Dimanche de Pâques 20 avril
Messes à 9 H, 10 H, 11 H, 12 H 30 et 19 H
Vêpres de Pâques à 18 H