samedi 31 mars 2012

Narcissisme quand tu nous tiens...

"Au surplus, pour vous, Seigneur, aux yeux de qui l'abîme de la conscience humaine reste découvert, qu'est-ce qui pourrait demeurer secret en moi, même si je ne voulais pas vous le confesser ? C'est vous que je cacherais à moi-même, sans réussir à me cacher à vous. Et maintenant que mes gémissements attestent que je me suis pris moi-même en déplaisance, vous êtes ma lumière, ma joie, mon amour, mon désir : je rougis de moi, je me rejette pour vous choisir, et je ne veux plaire que par vous, soit à moi, soit à vous".
Saint Augustin, Confessions, Livre 10, 2
Vous êtes ma lumière, ma joie, mon amour, mon désir : qui peut dire cela à Dieu sérieusement, intensément, sans que sa vie ne s'en trouve complètement changée ?

Saint Thomas nous expliquera, avec l'énorme naturel qui est le sien que, pour la créature raisonnable, il est naturel d'aimer Dieu plus qu'elle ne s'aime elle-même, puisque Dieu est son Principe, celui par qui et en qui elle est. Saint Thomas a raison, mais notre nature a tort, quand concrètement, nous sommes obligés de constater qu'il ne nous est pas naturel d'aimer Dieu plus que nous ne nous aimons nous-mêmes. Pour y parvenir nous avons besoin de... nous convertir, de changer d'orientation : "Je rougis de moi, je me rejette pour vous".

Qui a fait cette expérience de la charité, soit envers Dieu, soit envers un être cher, soit envers des pauvres ? Celui-là est bien obligé de reconnaître que dans sa vie, rien ne peut plus être comme avant. Il y a un péché de nature, ce péché "originel" dont la théologie fait tout un plat et qui est avant tout un fait observable à l'oeil nu, en chacun d'entre  nous. Si nous ne sommes pas capable de renier ce péché de nature, de renier ce que Freud appelait le narcissisme, ce bon vieux narcissisme, qui est à la fois primaire secondaire et tertiaire dans tous nos comportements.

Le narcissisme, c'est à la fois l'égocentrisme spontané et quasi-enfantin de l'animal humain et c'est aussi la construction savante, élaborée sur des dizaines d'années, qui est obscurément destinée à nous empêcher de voir et d'aimer la lumière. La lumière ? Celle qui nous permettrait de nous connaître nous-mêmes. Ainsi comme l'avait remarqué Rudolf Allers, avec les années, l'égocentrisme se tourne toujours en artificialité. L'égocentrisme tertiaire, l'égocentrisme blindé de l'adulte auquel on ne la fait pas est quelque chose d'horriblement faux. A force de construire des images de soi, il ne parvient plus à être lui-même.

"Je me rejette..." écrit saint Augustin. Le poète Tristan Corbière, génial Breton, avait bien vu le paradoxe qui nous renvoie au FAIT du péché originel. Il était sans doute lui-même de ceux qu'il décrit, en un vers qui se vrille au fond de nous-même : "Trop soi pour se pouvoir souffrir"... Voyez son épitaphe - tellement humble : "Ci-gît coeur sans coeur, mal planté, / Trop réussi comme raté". C'est du saint Augustin tout pur. C'est du saint Augustin, phase 1. Mais saint Augustin a un débouché, saint Augustin sait comment s'en sortir : "Je me rejette... pour vous choisir".

J'entends d'ici Julien me dire que je suis trop dur, qu'il ne s'agit pas de se rejeter, mais de s'aimer... Qu'il n'est pas besoin de se convertir et qu'il suffit d'aller bénignement son chemin sous le regard de Dieu. L'intention est bonne et belle, mais dans la réalité ? Comment ne pas être déçu par ce que l'on est ? A moins de fantasmer, de sublimer, de fabuler, de s'évader, de se faire la belle dans le virtuel comme l'explique Solange Bied Charreton dans ce très beau premier roman qu'est Enjoy (éd. Stock)... Beaucoup se contentent de ce genre de croisière qui leur évite de se croiser eux-mêmes. Les véhicules du voyage sont très divers, qui permettent d'éviter la mauvaise rencontre.

Augustin aime trop son Seigneur pour supporter de lui offrir les ciels toujours brouillés de son propre naturel et de son quotidien. "Je ne veux plaire que par vous soit à moi soit à vous" écrit-il, cornélien avant l'heure. Toute sa doctrine de la grâce, toute la mystique de la grâce efficace est dans ce cri d'amour, qui est comme une détente de son être, un chemin actif d'abandon. Plaire à vous par vous...

vendredi 30 mars 2012

Jeanne d'Arc : elle fonce

"Prends tout en gré"
Voilà ce que disent ses voix à Jeanne d'Arc... Pour Régine Pernoud (article Jeanne d'Arc du Dictionnaire de Spiritualité) ces quatre mots peuvent passer pour le résumé de la spiritualité qui a fait Jeanne chef de guerre.

Que signifient ces paroles ? - D'abord une extrême docilité à l'événement qui est comme l'instituteur de la grâce divine. Ce qui nous arrive d'une manière ou d'une autre nous vient de Dieu. Il faut donc le recevoir comme tel. Non pas en confondant le vrai et le faux, le bien et le mal, dans l'insupportable synthèse-foutaise imaginée par Hegel, mais en discernant à chaque instant ce qui est vrai dans tout événement, qu'il soit bénéfique ou maléfique, sans chercher à faire rentrer la circonstance toujours neuve dans un cadre préconçue et surtout, surtout, sans chercher à avoir soi-même tort ou raison. Ce qui est frappant chez Jeanne, tout au long de son procès, c'est qu'elle ne pratique jamais l'auto-justification... Elle ne cherche pas à AVOIR EU raison, parce qu'elle sait qu'elle a raison aujourd'hui, malgré sa capture et la triste fin qu'elle devine dès le début de son procès.

Elle n'est pas dans le passé, mais dans le présent. Elle impose à ses juges sa présence, son rayonnement, sa parole aigüe. Elle les met en difficulté ou en contradiction avec eux-mêmes. Jamais elle ne revient sur sa propre carrière : ce qui est fait est fait et bien fait. Dieu y a pourvu. Dieu pourvoira à sa Cause. Dans "Prends tout en gré", il y a d'abord : "Prends tout". Ne te ferme pas ! Ne te replie pas sur toi-même, sur tes états de service, sur ce qui peut sembler t'être dû, sur des positions acquises, sur des idées toutes faites, sur une idéologie qui se substituerait insidieusement à la foi. La foi est un Amen sans cesse renouvelé, toujours identique et toujours nouveau.

"Je choisis tout" disait Thérèse de Lisieux à cinq ans. Jeanne et Thérèse ont en commun un côté gargantuesque dans la sainteté. Quand on choisit tout, on n'embrasse pas seulement le présent, tel qu'il nous apparaît. L'avenir non plus ne peut jamais receler quoi que ce soit d'inquiétant. Prends tout en gré ! Assume tous les avenirs possibles. Ne t'effraie de rien. Jeanne ne nous a pas dit quelles révélations lui avait été faites par ses voix. "Demandez le au Roi" lance-t-elle narquoise à ses juges, en faisant semblant de ne pas comprendre qu'elle et eux ne répondaient pas au même monarque. La plupart du temps, ce que lui dit saint Michel n'a rien à voir avec une révélation fracassante : c'est quelque chose comme : "Fonce ! Fonce ! Il en restera toujours quelque chose".

Elle a tellement foncé qu'à elle toute seule elle a tué la guerre de Cent ans.

Nous revenons sur Jeanne samedi 31 mars au Forum de Grenelle (5 rue de la Croix-Nivert 75015). Nous évoquerons son combat pour l'Eglise (elle se voyait en croisée) et son combat pour la France mais surtout nous essaierons de définir le nôtre.

jeudi 29 mars 2012

Marie Madeleine : exaspérante et sainte - jeudi de la cinquième semaine

"Cette femme a toujours exaspéré certaines catégories de gens. Aujourd’hui, elle exaspère les puritains, les intellectuels et les exégètes, comme jadis elle a exaspéré les pharisiens et, parmi les apôtres, Judas. Elle est trop grande, elle est trop près du Christ, elle comprend trop bien tout, elle aime trop, elle ne dit rien pourtant ou presque, mais elle offusque, elle scandalise. D’ailleurs, elle ne scandalise pas que les pharisiens ou les prêtres, par dessus tout elle porte sur les nerfs des médiocres. Elle voit grand, elle aime grand, elle ne frappe qu’aux portes dont le marteau est à hauteur de cavaliers"
RL BRUCKBERGER, Histoire de Jésus-Christ, Paris 1965 p. 565 
De qui s'agit-il ? - De Marie-Madeleine, bien sûr, ce personnage unique par son audace, unique par la manière à la fois très extériorisée et très pudique dont elle exprime son amour pour le Christ. "Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé". En pensant à la Madeleine, à sa proximité avec le Christ, qui, d'après l'Evangile, lui apparaît à elle, la première, au point qu'elle mérite le titre d'"apôtre des apôtres", Thérèse de Lisieux, du haut de ses 24 ans, ne peut se défendre d'une pointe de jalousie... Jalousie de sainte, d'immense sainte, qu'aucune grandeur ordinaire ne peut rassasier. Qui comprendra ce désir de sainteté, au coeur de la vie, comme une sorte de pulsion vitale qui s'épanouit en vérité dans la vie éternelle ?

"Je reconnais que sans Dieu j'aurais pu tomber aussi bas que sainte Madeleine et la profonde parole de Notre Seigneur à Simon retentit avec une grande douceur dans mon âme... explique Thérèse. Je le sais : "Celui à qui on remet moins aime moins". Mais je sais aussi [dit-elle, alors qu'elle est rentrée à 15 ans au Carmel] que Jésus m'a plus remis qu'à Ste Madeleine, puisqu'il m'a remis d'avance, m'empêchant de tomber. Ah ! Que je voudrais pouvoir expliquer ce que je sens !" (OC p. 131).

Quelle casuistique ! On dirait Abraham ou Moïse discutant avec Dieu... Mais pourquoi ce qui ressemble à une argutie ? On entend Thérèse toute petite encore déclarant : "Je ne veux pas être une sainte, je veux être une grande sainte".

Thérèse de Lisieux ? Elle aussi, elle aime grand. Sa visite au pape à 14 ans, c'est cela : "Elle ne frappe qu'aux portes qui sont à hauteur de cavalier". Comme la Vierge Marie (voir le post sur l'Annonciation). Cet amour sans limite, absolument oblatif, c'est une dimension profondément féminine, "qui porte sur les nerfs des médiocres", comme dit Bruck. Et après tout qui se sent morveux... Il y a une grandeur de l'Amour. En y réfléchissant, il n'y a de vraie grandeur que de l'amour.

Voyez la Madeleine : elle en a consommé des hommes, jusqu'à rencontrer "à hauteur de cavalier", celui qui a su parler à son coeur. Et alors, mort ou vivant, elle ne le lâche plus : "Monsieur, Monsieur, on a pris mon Seigneur et je ne sais où ils l'ont mis" dit elle à celui qu'elle prend pour le jardinier. Rien ne la décourage, rien ne la dissuade, rien ne la freine. C'est ce trait de caractère qui fait que Madeleine est Madeleine, que Thérèse est Thérèse et aussi, cela se démontre rien que d'y penser... que Jeanne est Jeanne.

Comme personne n'avait pu empêcher Madeleine de laver les pieds du Seigneur avec ses larmes et son parfum. Je sais bien que les érudits prétendent que Marie de Béthanie n'est pas Marie de Magdala. Mais les érudits ne comprennent rien : vous imaginez deux femmes faisant le même geste, l'une se donnant le ridicule de copier l'autre ? Impossible ! Il y a un copyright. Du reste c'est ce que dit le Christ, qu'il y a un copyright : "Partout, dans le monde entier, on racontera le geste de cette femme".

Thérèse, Jeanne, Madeleine, elles sont de la même étoffe toutes les trois, elles font partie de ces femmes que Dieu même n'arrête pas.

mardi 27 mars 2012

Sous couvert de perfection... - Mardi de la cinquième semaine

«Lorsque Pierre baptise, c’est le Christ qui baptise; lorsque Paul baptise, c’est le Christ qui baptise, et même lorsque Judas baptise, c’est le Christ qui baptise.» Augustin d’Hippone, Homélies sur l’Evangile de Jean, homélie VI, §7, DDB, coll. «Bibliothèque Augustinienne» n°71, p.357.
Cette célèbre "sortie" de saint Augustin renvoie aux corbeaux et aux colombes dont nous parlions la semaine dernière. L'Eglise n'est pas, elle n'a jamais été, elle ne sera jamais une société de purs ou de parfaits. Dire par exemple que seuls ceux qui enseignent la vraie foi correctement disent la vraie messe et donnent les vrais sacrements, c'était déjà le problème des donatistes au IV et au Vème siècles, donatistes contre lesquels le concile d'Arles au IVème siècle n'a pas suffi, malgré la présidence de Constantin empereur (313). Augustin en parle encore un siècle plus tard. C'est donc une déformation psychologique profonde qui risque de nous atteindre nous aussi : confondre les sacrements, qui sont les signes objectifs de la présence et de l'action du Christ au milieu de nous, et les personnes qui les donnent, forcément indignes et qui - peu importe - pourraient même être des Judas : "Quand Judas baptise c'est comme quand Pierre ou Paul ou l'abbé Untel ou le Père Truc baptise : c'est le Christ qui baptise".

Le baptême de Pierre n'a pas une force particulière qui viendrait de la sainteté personnelle de Pierre ; le baptême de Paul itou. Le baptême de Judas n'a rien à voir avec Judas qui n'est que la cause instrumentale de la grâce divine dira saint Thomas d'Aquin - et non la cause efficiente [le stylo non la main qui le tient]. Ces considérations me semblent particulièrement importantes aujourd'hui : certains mettent en cause la légitimité des sacrements au nom des personnes qui les donnent ; d'autres parlent sans vergogne de "nos" sacrements à cause de l'excellence putative des ministres. Ainsi la Fraternité Saint Pie X interdit à ses membres d'assister même à une messe traditionnelle si c'est un membre d'une autre Fraternité (dite "ralliée") qui la célèbre. En Corse m'a-t-on dit elle "excommunie" avec perte et fracas ceux qui ont osé recevoir la confirmation d'un autre évêque et qui n'auront donc pas droit à "nos" sacrements.

Notre respect catholique [universel] pour les sacrements du Christ nous interdit de nous imaginer possesseurs de quoi que ce soit. Il va jusqu'à l'indifférence quant aux ministres. Oh ! Certes, chacun peut choisir son ministre, dans les limites de l'ordre commun. Mais il est impossible d'exclure tel ou tel pour des considérations de personnes sous peine de tomber dans le donatisme. 

Le donatisme interdisait de sacrements les lapsi, ceux qui avaient renié leur foi devant les idoles et ceux qui les accueillaient pour l'eucharistie. Sous couvert de "surnaturalisme" et de perfection spirituelle, les donatistes humanisent les sacrements, en parlant des "nôtres" et des "leurs". Au fond, dans cette perspective, le ministre prend une importance prépondérante par rapport aux sacrements qu'il donne. Comme si en donnant un sacrement, il se donnait lui-même, sa doctrine, ses intentions, sa plus ou moins grande fermeté personnelle

Il est difficile, comme dans toutes les périodes de troubles, de ne pas humaniser les sacrements.

lundi 26 mars 2012

Congrès Jeanne d'Arc - une figure politique pour aujourd'hui

Voici le programme détaillé de la rencontre dont l'abbé de Tanoüarn  vous parlais dans sa réponse sur Jeanne d'Arc:
 
31 mars 2012 de 14H00 à 20H00 au
Forum de Grenelle
5 rue de la Croix Nivert
75015 Paris

14H30 Jean de Viguerie : La politique de Jeanne d’Arc est une politique de la foi
Jean de Viguerie est un historien et essayiste français, spécialiste du XVIII ème siècle et de l'histoire du catholicisme français de cette période. Professeur honoraire de l'université Lille III, il anime également la Société française d'histoire des idées et d'histoire religieuse.

15H00 Frédéric Rouvillois : La politique de Jeanne d’Arc est une politique du droit et de la légitimité
Frédéric Rouvillois est professeur agrégé de droit public à Paris V depuis 2002, où il enseigne le droit constitutionnel et le contentieux constitutionnel, il centre ses travaux sur le droit de l’Etat et sur l’histoire des idées et des représentations. Il est depuis 2004, conseiller de la Fondation pour l’innovation politique. il a publié en 2006 Histoire de la politesse de 1789 à nos jours et Histoire du snobisme en 2008.

15H15 Table ronde - Péguy, Maurras, Barrès, Chesterton, que reste-t-il du nationalisme chrétien ?
Avec Rémi Soulié, Philippe Maxence, Eric Letty et l'Abbé de Tanouarn.
  • Rémi Soulié est essayiste et critique littéraire, a consacré plusieurs ouvrages à de grandes figures de la littérature et de l'esprit français (Dominique de Roux, Aragon, le Curé d'Ars...). Il poursuit une réflexion sur l’enracinement comme vérité politique et spirituelle de l’être.
  • Philippe Maxence : Rédacteur en chef de L'Homme Nouveau, Président des Amis de Chesterton.
  • Eric Letty est rédacteur en chef de Monde et Vie.

16H00 Gerd Krumeich : A qui appartient Jeanne d'Arc ?
Professeur émérite de l’université Heinrich-Heine de Düsseldorf, il est l’auteur de nombreux travaux consacrés à la Première Guerre mondiale et à Jeanne d’Arc. Il est membre fondateur et vice-président du Centre international de recherche de l’Historialde la Grande Guerre de Péronne (Somme).
Spécialiste de l´historiographie de Jeanne d´Arc , Gerd Krumeich propose dans son dernier livre une synthèse entre l´internationalité et le patriotisme de Jeanne d´Arc.

16H30 : Pause, Stands, Dédicaces

17H30 : Gérard Leclerc : Quelle culture alternative aujourd'hui ?
Philosophe, Journaliste, Essayiste, il collabore actuellement à de nombreuses publications et médias dont Le Figaro, Le Spectacle du Monde, KTO et à Radio Notre-Dame où il est éditorialiste.

18H00 - Le Christianisme comme contre-culture aujourd’hui
Va-t-on vers l’objection de conscience des catholiques ? (Jeanne Smits)
Peut-on résister au libéralisme ? (Christophe Geffroy)
Jeanne d'Arc une doctrine de l'action (Abbé Guillaume de Tanoüarn)

19H00 - Apéro Cochonnailles et Vins de France au naturel.

20H00 - Fermeture des portes


PAF : 9 euros. (Adhérents : 7 euros)

L'Annonciation de la Bienheureuse Vierge - Lundi de la cinquième semaine

"De quelle mort pensez-vous donc que mourut la sainte Vierge, sinon de la mort d'amour ? Oh ! C'est une chose indubitable qu'elle mourut d'amour, mais je ne dis pas ceci parce que ça serait dans l'Ecriture, mais parce qu'elle a toujours été la mère de la belle dilection. L'on ne remarque point de ravissement ni d'extase en sa vie, parce que ces ravissements ont été continuels ; elle a aimé d'un amour toujours fort, toujours ardent, mais tranquille, mais accompagné d'une grande paix"
Saint François de Sales,  Sermon du 15 août 1618 cité par M. Huot de Longchamp in Carême pour les cancres 2012
Saint François de Sales, avec son habituelle délicatesse de coeur, va droit à l'essentiel lorsqu'il parle de Marie. Cet essentiel, c'est l'amour, un amour qu'aucune imperfection ne limite, un amour qui est comme un fleuve que l'on n'arrête pas... Que Dieu même n'arrête pas...

Saint François de Sales nous parle de l'Assomption et de cette mort d'amour de la Vierge. Mais je voudrais trouver dans la fête de l'Annonciation et dans l'Evangile de ce jour, les traces bien visibles de cet amour inconditionnel de Marie, de cet amour que Dieu même n'arrête pas. Relisons donc le récit de la visite de l'ange Gabriel à Marie.

On  nous donne d'emblée deux noms : Joseph et Marie. On cite d'ailleurs Joseph avant Marie. L'annonciation les concerne tous les deux. N'oublions pas Joseph. Ne l'oublions pas lorsque nous écoutons Marie parler à l'ange. Gabriel lui annonce qu'elle a trouvé grâce auprès de Dieu, qu'elle va enfanter un Fils, qu'il règnera à jamais sur le trône de David son père et que son règne n'aura pas de fin. Comme tous les habitants de Nazareth, insignifiante bourgade de Galilée, Marie et Joseph font partis d'un groupe de juifs messianiques, qui descendent d'ailleurs tous de la famille royale ; ils attendent le Messie, ils vivent de cette attente (cf. Jean-Christian Petitfils qui explique bien cela dans son Jésus). L'ange énonce clairement à Marie que, de ce Roi Messie, descendant de David, elle a été choisie pour être la mère. Quel honneur ! Et surtout quelle joie dans la communauté de Nazareth ! Quelle fierté, pour elle et pour les autres...

Marie n'est pas impressionnée. L'ange ne lui fera pas faire ce qu'elle ne veut pas faire : "Comment en sera-t-il ainsi puisque je ne connais point d'homme ?". Vous avez bien compris : Marie est fiancée à Joseph, elle lui est promise, elle ne connaît pas d'homme. Qu'est-ce que cela signifie sinon qu'elle ne veut pas en connaître, qu'elle a voué sa virginité au Seigneur ? Je sais : cela ne fait pas vraiment mode. On aimerait comprendre autre chose que cette apologie de la Virginité. Mais je ne vois pas ce que l'on peut tirer d'autre de ce texte. Marie connaît son homme, il s'appelle Joseph, on nous en informe dès les premiers mots, avant même de nous donner son nom à elle, Marie. Mais elle ne veut pas le connaître au sens biblique du terme. Elle n'aura pas d'enfant de lui, c'est exclu.

Marie n'est pas impressionnée outre mesure. Comme dit François de Sales, "elle est tranquille, accompagnée d'une grande paix".

Il y a dans cet échange de Marie avec l'ange quelque chose du combat de Jacob. Marie sait ce qu'elle veut ; ce n'est pas une nouille. Elle a promis son corps au Seigneur, il ne faudrait pas que le Seigneur se moque d'elle et du don qu'elle lui a fait. Ce don est irrévocable, parce que la grâce qui l'a fait naître dans le coeur de Marie est irrévocablement transformée en liberté et en choix ; ce don est irrévocable comme l'amour absolu et inconditionnel qu'il manifeste...

La chasteté volontaire de Marie, dont la beauté avait dû séduire Joseph au point qu'elle l'avait persuadé de partager son propos (les orthodoxes nous disent que Joseph était plus âgé, comme si ils voulaient nous faire savoir que ceci explique cela ; en réalité tout est possible lorsqu'un homme est tombé sous le charme d'une telle beauté), cette chasteté commune est oeuvre d'amour. C'est le sacrifice que Marie, en signe de son amour veut offrir au Seigneur. Elle sent, elle, la Pleine de grâce, que le Seigneur a inspiré ce souhait. Il ne peut pas, ensuite, se contredire en la choisissant, justement elle, pour être la mère du Messie. Peut-être l'éprouve-t-Il ? Elle ne se laissera pas faire...

Zacharie, dans le Saint des saints, avait aussi contredit l'ange, en tentant de lui expliquer qu'à l'âge qu'elle avait atteint sa femme ne pouvait plus avoir d'enfant. Lui est puni de cette résistance. Il sera muet, jusqu'à ce qu'il reconnaisse solennellement cet enfant en écrivant le nom de Jean sur une tablette.

La résistance de Marie, l'ange Gabriel ne la prend pas mal, comme celle de Zacharie. C'est que les motifs de Marie sont tout d'amour de Dieu. Ce sont ceux d'une amoureuse éperdue. Dieu les accepte donc et c'est avec beaucoup de délicatesse que l'ange rassure Marie : "L'Esprit saint surviendra en vous et la Puissance du Très haut vous couvrira de son ombre. L'être saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu". Le mystère de la virginité et de l'amour de Marie s'identifie au Mystère de Jésus, Fils de Dieu, au Mystère de l'amour de Dieu pour les hommes. L'amour de Marie, c'est l'amour de Dieu. Comment Dieu la blâmerait-il, de lui manifester, avec une souveraine liberté, la puissance du don dont il a orné son coeur de femme ?

Marie est celle en qui l'amour se libère de tous déterminismes biologiques, pour s'offrir au Seigneur non dans une soumission apeurée mais dans une liberté souveraine. C'est en cela qu'elle est "la mère de la belle dilection". Sa vie, libérée des pesanteurs de la chair, est une hymne à Dieu, un continuel chant d'amour, un élan que rien ne vient troubler et qu'aucun égoïsme ne limite. Elle est bien plus aimante que Marie Madeleine. Même son attachement viscéral à son Fils, il faudra qu'elle l'offre : "Femme qu'y a-t-il entre toi et moi ?" En acceptant de faire ce miracle à Cana, Jésus reconnaît l'absolue pureté, l'absolue liberté du coeur de sa Mère, qu'il éprouve et qu'il éprouvera durant toute sa vie publique par ses froideurs apparentes.

"Mon heure, lui dit-il, n'est pas encore venue". A cette heure-là, tu seras avec moi, le coeur transpercé d'un glaive de douleur selon la prophétie du vieux Siméon, première actrice de la Rédemption du genre humain, corédemptrice annonçant tous les corédempteurs que, nous autres, nous essayons d'être, et qui apportent humblement à la Vierge fidèle quelque chose de "ce qui manque à la Passion du Christ" (Col. 1, 24).