samedi 13 août 2011

Demain la fin du monde

Non, rassurez-vous, je n'ai pas viré Apocalypse now. Mais je viens de voir le film de Lars von Trier Melancholia et je désire vous faire partager mon admiration pour cette œuvre d'art, centrée sur... la fin du monde.

Oui, je sais Lars n'est pas fréquentable. il a d'ailleurs en 2009 reçu un antiprix du Jury œcuménique de Cannes, tellement son film Antichrist, dans lequel jouait une Charlotte Gainsbourg sulfureuse, était apparu aux chrétiens comme dépassant les bornes des limites... Cette année, sa petite provocation sur Hitler dans l'ambiance ouatée du Festival, ne contribuera pas à le rendre plus fréquentable. Pensez : le grand patron, Gilles Jacob, pour le punir, l'a purement et simplement interdit de festival, lui qui est un des plus puissants réalisateurs d'aujourd'hui... Gageons que c'est une première dans l'histoire de la Croisette.

Mais enfin, tout cela mis à part, reste que son film Melancholia est un grand film sur le nihilisme européen.

Il y avait naguère des fables métaphysiques. Ingmar Bergmann était un spécialiste de ce genre plutôt froid et Bergman est certainement un maître pour Lars von Trier. Je crois que notre homme perfectionne le dispositif, en proposant ce que j'appellerais une fiction métaphysique, non pas un conte surréel, mais une situation qui relève de la science fiction : le choc entre la terre et un astéroïde énorme, Melancholia. Situation purement hypothétique et qui relève elle-même d'une sorte de conte : à part les effets spéciaux, rien ne vient étayer cette hypothèse d'une "planète" (c'est le mot du film) heurtant la terre. Cette collision, de plus, est vécue comme une sorte de huis-clos, dans un château scandinave, loin de tout, par une famille, trois adultes et un enfant, sans aucun lien avec le monde extérieur, sinon Internet, sur lequel on lit seulement cette manchette : Melancholia, danse de la mort avec la terre. Dans cette fiction métaphysique la vraisemblance importe peu ; ce qui compte c'est le huis-clos. Le face-à-face avec la mort, avec le mal, avec la disparition de tout, avec le néant. Voilà le vrai sujet du film.

C'est ce qui explique la première partie, qui est une longue cérémonie de mariage, commençant de manière dérisoire dans une de ces voitures de place immense dont la manœuvre est difficile. Ce mariage est une première parabole du néant : nothing dira la mariée, Justine - éblouissante Kirsten Dunst, prix d'interprétation féminine. Clôturant de façon magistrale cette improbable soirée, elle règle son compte à son beau-père et employeur. Vous êtes Nothing. Le marié, lui-même, sorte d'ectoplasme aimant et mimétique, est d'ailleurs tout aussi insignifiant que son père dans un autre registre... Et on devine, derrière cette double condamnation, une sorte d'arrêt de mort signifié à l'homo festivus festivus dont parlait Philippe Muray, cet individu qui ne pense qu'à faire la fête, le consommateur modèle. La mélancolie de Justine provient d'une perception profonde de cette vanité de la société du spectacle (elle est elle-même publicitaire : ce n'est pas pour rien).

Dans la deuxième partie, on retrouve le personnage de Justine, au comble de la dépression. Et surtout on va assister en direct à la fin du monde. Justine est revenue chez sa soeur Claire qui vit dans le chateau où a eu lieu le mariage, avec son mari et un enfant. Claire porte Justine à bout de bras. Elle la fait monter à cheval et même se laver. Justine semble s'enfoncer dans la crasse de ce monde. Elle peut à peine marcher et ne retrouve un peu de tonus qu'avec son jeune neveu, le fils de Claire Léo. O melancholia ! Et puis, stupeur, plus la Planète bleutée se rapproche, plus la dépressive va bien. Et c'est au tour de sa soeur de sombrer non dans la dépression, mais dans l'angoisse.

Comment accueillir la mort ?

Claire, grande organisatrice du Mariage raté de sa soeur Justine, propose d'organiser la mort. On pourrait, on pourrait... boire un verre de vin (have a cup of wine) en chantant la IXème symphonie. - Sheet ! Ta solution est merdique... lui répond sa soeur métamorphosée par la gravité des circonstances, enfin à la hauteur de sa dépression, c'est-à-dire de sa lucidité. Dans un instant, c'est elle qui construira à l'intention de son jeune neveu, la cabane magique, ultime refuge des sentiments religieux de ces êtres nihilistes, dans laquelle ils attendront le choc bleuté du néant.

Le mari de Claire, lui, a déjà choisi. Après avoir multiplié les propositions rassurantes et scientifiques auprès de sa femme, il s'est suicidé sans prévenir en absorbant la boîte de somnifère que Claire avait rapporté par précaution. Après son départ brusqué, il n'y a plus d'hommes pour faire face. Ce film est un film de femmes, qu'on se le dise ! Il nous donne le choix entre deux paroxysmes féminins - Marthe et Marie dans l'Evangile de Luc : d'un côté, l'anxiété pour faire face à toutes les urgences de l'existence concrète (en oubliant trop souvent l'essentiel). Dans le film Marthe c'est Claire, la sœur attentionnée et gonflante. Et de l'autre côté, la lucidité contemplative, qui se termine en rêve ou en dépression : c'est Justine. Une Marie Madeleine laïcisée et profanisée.

Tout se passe comme si, Lars von Trier, en quête d'un nihilisme sublime, contrastant avec le nihilisme plouc dans lequel se vautre l'Occident, avait voulu dans ce film consulter l'éternel féminin dans le secret de ses paroxysmes. En nous imposant le Tristan et Isolde de Wagner, il nous offre une quête du sublime, qui n'est au fond une fois encore qu'un pâle démarquage de l'Evangile. Mais il me semble qu'il suffit de le remettre à l'endroit, de toucher du doigt la vacuité de ce romantisme du néant, pour découvrir dans cette parabole sur la fin du monde quelque chose de l'Evangile éternel dont parle l'Apocalypse : l'urgence de la question du salut, hors de laquelle tout est rien. Voilà en quelque sorte la vérité de Lars von Trier.

vendredi 5 août 2011

Réponse à Beauceron le théologien

Il s'agit encore de la légitimité de la messe nouvelle. Beauceron, dans un post récent sur le Forum Catholique, nous apprend que le terme se trouve dans l'Indult de 1984 en faveur de la Messe traditionnelle. J'en suis vraiment très heureux. cela signifie que, lorsque j'ai produit ce terme, dans les discussions houleuses du Forum Catholique il y a trois ans, j'étais sans le vouloir ni le savoir dans la droite ligne de la Pensée romaine. Merci à Beauceron de souligner ce point !

Mais pourquoi diable (je vois les cornes !) aller dire que "la légitimité du NOM n'est que canonique" ? Comme si le mot "légitime" renvoyait simplement à une légalité de papier... Certes l'abbé Laguérie parle lui-même , en obiter dictum, de légitimité canonique. Mais il ne se donne pas le ridicule d'écrire, comme Beauceron le théologien, que "la légitimité du NOM n'est que canonique". Je tiens à le dire en son nom, car nous en avons souvent parlé ensemble. Dans une problématique théologique, l'abbé Laguérie n'exclut pas ce que Pascal appelait la vérité contraire qui est, ici, en l'occurrence, non celle de la légalité seulement mais celle des principes du droit. Parler de "légitimité" c'est remonter non pas seulement au droit positif (toujours changeant, même dans cette société de droit divin qu'est l'Eglise), mais aux principes du droit, et en l'espèce au principe imprescriptible de l'indéfectibilité de l’Église promulguant des lois liturgiques. Ce point n'est en rien changeant, il ne relève d'aucun droit "positif", fût-ce le droit canon, puisqu'il est l'une des sources ou, si vous voulez, l'une des raisons de la force de ce droit canon.

Quelle est la différence entre légitimité et légalité ? Ou bien quelle est la différence entre légitimité tout court et légitimité uniquement canonique (c'est-à-dire légalité encore une fois) ? La légalité est toujours discutable, puisqu'elle n'est après tout qu'une application dans le temps et dans l'espace de principes intemporels. Quant à la légitimité, en tant que telle, elle n'est pas discutable, puisque ce sont ces principes eux-mêmes qui s'y expriment.

Mais qu'est-ce qui est indiscutable ? Veut-on dire qu'il est impossible de critiquer la nouvelle liturgie parce qu'elle est légitime ? C'est tout le contraire. C'est dans la mesure où on reconnaît le Nouvel Ordo comme légitime, c'est-à-dire comme une loi de l’Église catholique, que l'on peut le critiquer en tant que fils de l'Eglise, d'une critique valide et qui atteint son but. Tant que nous ne l'avons pas reconnu comme légitime, notre critique tombe à faux. Et nous sommes à côté du sujet. Je signale par exemple que le cardinal Ottaviani, qui a signé le fameux Bref examen critique du NOM, a célébré ce Nouvel Ordo qu'il avait critiqué. Aujourd'hui, Rome accorde le fait objectif qu'il n'est pas nécessaire de célébrer ce rite pour en reconnaître la légitimité. C'est toute la force des statuts de notre Institut du Bon Pasteur que de nous accorder "l'usage exclusif" de la forme extraordinaire. Mais c'est bien parce que nous reconnaissons la légitimité du NOM qu'une telle clause a pu être signée.

Que critiquons nous en effet ? Un simple rite religieux ? Un ensemble de signes et de gestes sacrés ? Un groupe de textes spirituels ? Non,bien sûr. Ce que nous critiquons, c'est la manifestation du dogme catholique de l'eucharistie dans une cérémonie catholique, qui est aujourd'hui la forme la plus courante de la liturgie catholique. Rien moins. Et il faut que nos critiques prennent en compte cette circonstance... qui d'une certaine façon est une circonstance aggravante, et qui, d'un autre point de vue, parce que nous sommes des fils, et dans la mesure où nous sommes des fils nous oblige à couvrir la nudité liturgique de notre mère du Manteau patriarcal.

Le respect du Nouvel Ordo (qui inclut sa célébration correcte par ceux qui la pratiquent) n'est jamais quelque chose de facultatif : voilà ce que nous enseigne d'abord la légitimité de ce rite, qui, en tant que légitime, n'est pas et ne peut pas être un rite "intrinsèquement pervers" comme je l'entendais à Ecône naguère.

Et en même temps, parce qu'il s'agit d'un rite catholique, nous devons marquer avec d'autant plus de force trois points inquiétants : d'abord les multiples formes qu'autorise le nouveau Missel, en particulier à cause de la célébration de l'ensemble de la messe versus Populum et en langue vernaculaire ; ensuite la relativisation ou l'omission encouragée ou permise par les rubriques rénovées de rites et de signes sacrés manifestant le respect de la Présence substantielle du Christ ; et enfin la légèreté doctrinale de certains textes, même des textes dits à chaque messe comme le nouvel Offertoire. Tout cela constitue autant de dangers mortels pour la continuité de l’Église. La pratique "en rupture" de la liturgie nouvelle est toujours condamnable et elle l'est avec la dernière énergie. Benoît XVI insiste pour que la pratique de la liturgie nouvelle se fasse dans la continuité de la forme traditionnelle. Avez-vous remarqué que dans les centres spirituels les plus dynamiques, où la pratique religieuse est la plus élevée, c'est déjà largement le cas ? Le mouvement en ce sens s'accélère d'ailleurs chaque année.

Le Bref Examen critique (qui fut rédigé rappelons le par Mgr Guérard des Lauriers avant d'être soutenu par Mgr Lefebvre) avait pénétré les faiblesses du rite nouveau d'une manière quasi-prophétique. Il nous appartient de porter sereinement cette vieille critique qui n'a pas pris une ride in facie Ecclesiae, en nous souvenant de ce mot de Pascal : "Jamais les saints ne se sont tus".

Ecole traditionaliste sous contrat: à partir de 40 euros par mois

Très intéressant article sur le site de la FSSP au Québec: l’abbé Loddé y annonce son retour en France, il succède à un laïc, Yann de Caqueray, à la direction de L’Espérance. L’Espérance est un établissement catholique traditionnel vendéen, qui accueille des élèves de 6 à 18 ans – dont la plupart en internat. Sa particularité est d’être sous contrat. L’avantage, explique l’abbé Loddé, est que «les professeurs sont payés par la République française, ce qui évite aux familles de se ruiner». De fait: la demi-pension y est de 40 euros par mois – une somme symbolique comparée à ce que demandent les autres établissements du même type, mais hors contrat.

L'inconvénient est que l’école n’est pas «totalement libre dans le choix des professeurs et des programmes». Entendons-nous bien: une école sous contrat n’est jamais tenue d’embaucher une personne dont elle ne voudrait pas - cependant ses professeurs doivent avoir certains diplômes. Les programmes maintenant: L’abbé Loddé déplore: «Nous sommes parfois obligés d’enseigner des contre-vérités» mais affirme aussitôt pouvoir «rectifier» - pour le plus grand profit des élèves: «un jour ou l’autre ils entendront des idées contraires aux leurs : autant que ce soit des gens bien informés qui leur expliquent et leur disent tout de suite le danger de certaines idéologies».

Il y a sans doute là un exemple à étudier, une expérience à partager, pour permettre aux établissements traditionalistes de s'ouvrir au plus grand nombre de familles.

MAJ
  • On me signale l'inquiétude d'une dame quant au recrutement des enseignants. Elle croit savoir que: "sous contrat [et] lorsqu'il n'y a pas le choix, le directeur est tenu d'engager le professeur qui se présente avec les diplômes requis, qu'il soit agnostique ou musulman". Je répète qu'une école n'est jamais obligée de recruter quelqu’un dont elle ne veut pas. En l'absence de candidats satisfaisants, elle peut renoncer à une nouvelle embauche - notez que les écoles hors contrats sont exactement dans le même cas... et connaissent les mêmes difficultés de recrutement.
  • Les diocèses n'ont pas le monopole de l'enseignement catholique sous contrat. Les normes qu'ils posent ne concernent que les établissements qui relèvent d'eux. Des écoles existent qui dépendent directement de congrégations. Dans le cas présent, l'école dépendra directement de la FSSP.

jeudi 4 août 2011

Désir de Dieu

Ce n'est jamais impunément que l'on promène ses yeux, en laissant vagabonder son coeur, dans la grande oeuvre de Bossuet. Je suis tombé à l'instant sur son Premier sermon pour la fête de la Visitation et plus précisément sur le deuxième point de ce sermon, consacré entièrement au désir de Dieu : quelles beautés ! Bossuet s'adresse à des religieuses (mon édition ne précise pas lesquelles et si c'était à Meaux dans son diocèse - dans la communauté de Faremoutiers par exemple où il avait des dirigées, ou à Paris). Mais une chose est certaine : c'est quand il s'adresse à des femmes, à des religieuses, que Bossuet est le plus profond, j'ai envie de dire, pour simplifier : le plus "mystique".

Que dit Bossuet de ce désir ? Qu'il n'existe pas, qu'il est trop faible, qu'il semble même faire violence à la nature comme une lumière trop ardente ébloui les yeux. Nous avons tellement l'habitude, dans les productions théologiques contemporaines, que l'on nous assène ce désir naturel, que l'on s'extasie devant la bonté de l'homme, faite pour Dieu, que l'on nous inflige une pastorale du bonheur, toujours trop simple : si pour être heureux, il suffisait d'aimer Dieu, cela se saurait !

Attention : Bossuet ne nous dit pas le contraire. Il ne nous dit pas que Dieu ne fait pas le bonheur de l'homme. Il ne nous dit pas que l'homme n'est pas fait pour Dieu et pour porter sur lui son désir, j'allais dire: tout naturellement. Mais il dit tout cela avec d'infinies précautions. Et surtout, en bon disciple de saint Augustin, "ce grand homme" comme il dit, il rattache le désir de Dieu au désir de vérité. Désirer connaître le fin mot de notre présence sur cette Planète et désirer Dieu, c'est la même chose.

Mais alors quel est le problème ? Qu'est-ce qui fait que l'on ne peut pas se livrer avec ivresse aux promesses dorées de la pastorale du bonheur ?

C'est que la vérité, personne n'en veut. Celui qui la dit ? Il doit être exécuté, comme dans la chanson. Ici, Bossuet n'est pas aussi dur : il parle à des soeurs. Mais il analyse notre peu d'envie devant la vérité, avec une grande précision psychologique et scripturaire. Il est temps que je lui laisse la parole.

"Nous avions premièrement perdu la lumière. Le soleil de justice ne nous luisait plus. Non seulement nous l'avions perdue, mais nous en avions même perdu le désir, et nous aimions mieux les ténèbres" (cf. Jo 3, 19). Nous en avions non seulement perdu le désir, mais nous nous plaisions tellement dans l'obscurité, l'ignorance de la vérité nous était de telle sorte passée en nature que nous craignions de voir la lumière ; nous fuyions devant la lumière : nous haïssions même la lumière, car "celui qui fait le mal hait la lumière" (Jo 3, 20). D'où nous venait cet aveuglement ou plutôt cette haine de la clarté ? Il faut que saint Augustin nous le fasse entendre ; en remarquant certains rapport de l'entendement aux yeux corporels, et de la lumière spirituelle à la lumière sensible. Les yeux ont été faits pour voir la lumière ; et tu as faite (sic) l'âme raisonnable pour voir la vérité éternelle qui "illumine tout homme qui naît au monde" (Jo 1). "Les yeux se nourrissent de la lumière" dit saint Augustin ; et "ce qui fait voir, poursuit ce grand homme, que la lumière les nourrit et les fortifie, c'est que s'ils demeurent trop longtemps dans l'obscurité, ils deviennent faibles et malades". Et cela pour quelle raison, si ce n'est, dit le même saint, qu'"ils sont privés de leur nourriture et fatigués par un trop long jeûne". D'où il arrive encore un effet étrange, c'est que si l'on continue à leur dérober cette nourriture agréable [la vérité] : ou vous les verrez enfin défaillir, manque d'aliment [on peut penser aux tentations suicidaires qu'engendre le nihilisme consumériste] ou, s'ils ne meurent pas tout à fait, ils seront du moins si débiles, qu'à force de discontinuer de voir la lumière, ils n'en pourront plus supporter l'éclat [ça c'est l'hébétude spirituelle qui saisit le premier consommateur venu] ; ils ne la regarderont qu'à demi, d'un oeil incertain et tremblant. A rendez-nous diront-ils notre obscurité ; ôtez-nous cette lumière importune. Ainsi la lumière qui était leur vie est devenue l'objet de leur aversion".

Il n'y a de désir véritable de Dieu que celui qui prend en compte cette aversion possible. Il n'y a de désir véritable que ce désir qui n'est pas un désir moyen ou un désir "à demi". Le vrai désir de Dieu n'est pas compatible avec "ce regard incertain et tremblant" que nous jetons sur l'Evangile lorsque nous avons tout essayé. Il nous faut commencer par enlever les obstacles, par balayer les fausses raisons de notre ignorance si nous voulons nous établir en Dieu. Cela ne va pas de soi. Le désir de Dieu ne va pas de soi. Quelle force nous permettra de sortir de nous-mêmes et de cette confortable ignorance quant à notre destinée dans laquelle nous nous calfeutrons ? Une force venue d'ailleurs, que nous aurons accueillie. Une grâce, qui transforme notre "oeil incertain et tremblant", en nous donnant "en toute choses" ce "coup d'oeil", cette "compréhension" dont parlait saint Paul à Timothée (voir message précédent).

A propos de ce goût du mot juste, je suis heureux : en visite hier chez ma soeur, j'ai pu vérifier le texte grec de II Tim. 2, 7 : comme d'habitude le latin en est un assez bon calque. In omnibus, dit le latin. En Pasin dit le grec. Quant au mot "intellectum", il renvoie au grec sunesis, employé par saint Paul : non pas une science, mais bien une compréhension ponctuelle, quelque chose comme un coup d'oeil. Je pense à l'impertinence jaillissante de la jeune Jeanne d'Arc, 19 ans, devant ses juges... Sunesis... Le coup d'oeil qui permet à cette illettrée de contrôler la situation et de ridiculiser les 50 docteurs à bonnet carré que l'on avait invités à la juger.

L'impertinence de Jeanne est un don du Saint Esprit : le don d'intelligence, sunesis en pasin. Celui là même que Paul souhaitait à la jeunesse de son disciple Timothée...

mardi 2 août 2011

L'exactitude des mots

L'exactitude des mots a mauvaise réputation. D'instinct, ce petit roi du monde, qui dort en chacun d'entre nous, murmurera contre cette obligation qu'on lui représente, ou bien il s'écriera, comme naguère Roland Barthes : "le langage est fasciste". Ce disant justement, il donne un exemple magnifique de l'inexactitude d'une pensée qui se repose sur le flou des termes qu'elle emploie. Que signifie "fasciste" dans un tel jugement ? Au lieu de mettre le langage à son service, celui qui prononce des mots sans les maîtriser ne se rend pas compte qu'il se met lui-même au service d'un langage qui, aujourd'hui, ne sert plus tant à communiquer les uns avec les autres, qu'à communier tous dans le même flou, dans les mêmes déclamations, dans une même non-pensée unique, faite de "noms communs", sans signification précise.

Cette exactitude des mots est particulièrement importante dans l'étude de la sainte Ecriture. Et pourtant, là encore, justement là, elle a vraiment mauvaise réputation. Qui scrute les termes de l'Ecriture se voit rapideent traité de "fondamentaliste", comme si la recherche d'u ne intelligence précise de la langue de Dieu parmi les hommes avait quelque chose à voir avec le juridisme étroit que l'on appelle à bon droit fondamentalisme. Encore un mot valise ! Encore un jugement qui nous fait perdre du temps !

Dans la messe d'aujourd'hui, l'extrait de la IIème Epitre à Timothée (2, 1-7) que l'on lit en l'honneur de saint Alphonse de Liguori me fournit un exemple caractéristique. Dans le Lectionnaire français qui fut classique dans les années 50, on lit pour le dernier verset de cet extrait : "Le Seigneur lui donnera l'intelligence de toutes choses". Proclamant cela, j'ai tout de suite senti l'hyperbole. L'emphase qui sonne faux. J'ai vérifié sur le texte latin (dans ma Bretagne, je n'ai pas le grec) : In omnibus intellectum. "En toutes choses l'intelligence". Seule une préposition change : "en" au lieu de "de". Mais cela change tout !

C'est au Ciel que le Seigner nous donnera - et selon notre désir qu'il nous faut donc affûter sur la terre - l'intelligence DE toutes choses. Pour le moment, il serait bien vain d'y prétendre. Si saints que nous puissions être, nous restons des ignorants. Nous sommes face à l'Infini divin comme les médecins de Molière avec leur courte vue : "ignorantus, ignoranta, ignorantum". Non le Seigneur, si bon soit-il, ne nous donnera pas l'intelligence de toutes choses. Adam et Eve y ont aspiré, en mangeant le fruit de l'arbre de la connaissance et l'on voit ce que cela a pu donner : le péché originel, par lequel ils ont été chassés de ce lieux paradisiaque où Dieu a voulu qu'ils fassent l'expérience "chimiquement pure" de leur liberté.

Mais alors que dit saint Paul à Timothée ?

"Le Seigneur de donnera la compréhension [intellectum] en tout [en tout événement, en toutes circonstances, en toutes situations]". Il ne s'agit pas d'une gasconnade de saint Paul, qui d'ailleurs, historiquement, ne s'est jamais aventuré au sud de Bordeaux (même s'il est sans doute allé plus au sud : en Espagne).

La science chrétienne n'est pas une gnose universelle, mais une gnose dans la situation, dans le "kairos", sur le moment. Celui qui vit de la foi n'est jamais pris au dépourvu. En donnant au jeune Timothée des responsabilités qui paraissent sans doute écrasante à son jeune âge, en en faisant par l'ordination et "l'imposition de ses mains" [mais non par je ne sais quel miracle biologique] un ancien (presbyteros), en l'instituant gardien ou surveillant (episcopos) d'une partie du troupeau, Paul avertit Timothée, non pas qu'il va recevoir je ne sais quelle science infuse, mais qu'il acquiert, ipso facto, ex opere operato, une maturité, un recul, une science de la vie, sur laquelle il peut tranquillement compter pour faire paître le troupeau.

Cette science là, cette intelligence de la vie, nous l'avons tous reçue, autant que nous en avons et en aurons besoin. C'était à notre baptême... au moins si nous sommes baptisés ; et nous l'acquérons, cette science de la vie, par le désir saint du baptême, si nous n'avons pas encore reçu ce sacrement. Loin d'être une hyperbole paulinienne, la promesse de Paul, bien comprise, dans l'exactitude des mots qu'il emploie, est pour chacun d'entre nous un splendide viatique, une provision que nous portons toujours avec nous, dans la foi, à travers les déserts que l'existence nous fait traverser.

C'est ce que les Livres sapientiaux appellent déjà : legem vitae et disciplinae, la loi de vie que contient l'enseignement (disciplina) divin.

lundi 1 août 2011

Une charte pour l'IBP

C'est une véritable charte pour l'Institut du Bon Pasteur que vient d'édicter M. l'abbé Laguérie sur le site de Disputationes theologicae, auquel je vous renvoie. L'événement est considérable... Sans langue de buis, notre Modérateur entend fixer clairement les principes d'action de notre Institut dans la soumission au magistère authentique du pape Benoît XVI sur les questions encore brûlantes pour beaucoup à "droite" et à "gauche" dans l'Eglise, du Concile Vatican II et, pour reprendre un mot que j'ai beaucoup utilisé il y a trois ans et que l'on retrouve dans Universae Ecclesiae, de la légitimité de la réforme liturgique.

Nous avions beaucoup discuté entre confrères de la nécessité de cette charte, face à certaines "rumeurs", parfois épiscopales hélas. Depuis longtemps, j'ai milité pour ce texte, qui pourrait d'ailleurs, dans un autre format, donner un signal pour l'ensemble des Communautés Ecclesia Dei, avec lesquelles certains évêques français ne sont pas tendres. Procès d'intention de ma part ? J'aurais aimé que c'en soit un, pour le disqualifier. Mais j'ai encore eu entre les mains récemment le témoignage écrit d'un évêque de la banlieue parisienne qui tentait de jeter la suspicion sur notre communauté comme sur l'ensemble des communautés Ecclesia Dei à ce sujet. La tâche de clarification que mène l'abbé Laguérie et que je ne commente pas, mais à laquelle je vous renvoie, est ainsi tout à fait capitale. Il s'agit de montrer que les enfants de lumière, d'où qu'ils viennent, n'ont pas peur de la lumière qui vient de Rome aujourd'hui.

Ce texte, qui rentre dans les détails pratiques du service de l'Eglise et aussi de l'assistance à la messe dans la forme ordinaire confirme le geste prophétique du cardinal Castrillon, nous accueillant dans l'Eglise au grand scandale de certains (Dernièrement encore le Père Moingt, théologien jésuite qui a dirigé 30 ans les RSR se plaint de ce geste de miséricorde et d'amour de l'Eglise, dans un livre dont je vous reparlerai et qui s'intitule - bizarrement - Croire quand même. Le Père Sesbouë avait eu la même réticence dans un texte des Etudes repris tout récemment en volume). L'amour de l'Eglise ne se partage pas. Il a quelque chose de divin et donc d'infini. L'abbé Laguérie répond aux critiques par une déclaration d'amour. Le geste mérite d'être largement salué.