vendredi 16 juillet 2010

Le romantisme, Charles Maurras et Joss Beaumont

"Aucun romantisme". Merci Antoine de ce diagnostic. Vous êtes pourtant habituellement un de mes meilleurs critiques ; vous ne me passez rien et vous avez raison. la manière dont vous exonérez mon Pourquoi Rome (post précédent) de tout romantisme vaut de l'or. Je m'étais laissé dire en effet que cette manière de faire l'éloge de la beauté et de l'efficacité de l'Institution romaine suintait le romantisme. J'ai été étonné de ce jugement, provenant d'un prêtre catholique, que je ne connaissais pas. Il se veut aussi romain que vous et moi. Pourquoi l'éloge de Rome l'insupporte ? Allez savoir... Je découvre...

C'est arrivé à des gens très bien ce genre d'allergie. Et souvent en pire. Il paraît que, chez le Père Congar, excellent thomiste autant qu'il fut oecuméniste foireux (l'adjectif pour faire vite, les citations à la demande), cela se manifestait d'une manière très... extérieure. le Père - grand ecclésiologue pourtant et fait cardinal pour cela - raconte dans son Journal que chaque fois qu'il allait au Palais du Saint Office (où se trouve aussi aujourd'hui la Commission Ecclesia Dei), il éprouvait une furieuse envie de satisfaire un besoin naturel... dans la cour. Il n'aimait pas trop qu'on lui rappelle que l'Eglise, en tant que Royaume de Dieu, était foncièrement monarchique. Était-ce la raison de son allergie ? Le fait est qu'il y a, ici ou là, un complexe antiromain persistant.

On me taxe de romantisme, à propos de Rome... Je crois pouvoir dire que je suis lyrique, oui. Et ceux qui me lisent ici le savent bien. Pourtant je déteste le romantisme. Peut-on soutenir ensemble ces deux propositions ?

Comme je suis dans Pascal et que j'ai promis de vous en parler (un peu), j'avancerais une explication pascalienne à cette confusion de mon zoïle entre lyrisme et romantisme, entre éblouissement objectif et tocade subjective.

Il me semble que ce mélange du subjectif et de l'objectif - et cette manière d'embrasser dans la même réprobation élan objectif et sentimentalité subjective - tout cela provient d'une tendance très moderne à confondre intelligence et raison raisonnante. Pour parler comme les magazines féminins, je dirais : tendance à oublier que le cerveau droit n'est pas le cerveau gauche, que le lieu des émotions, des intuitions et des "finesses" (Pascal dixit) n'est pas le lieu des principes clairement apparents, des enchaînements clé en main et de la géométrie. Réduire toute intelligence à la géométrie ? Pascal, en plein siècle rationaliste, nous délivre de cette tendance qui est une tentation. Il accepte de considérer, à côté de l'intelligence discursive, un savoir, qui est le savoir de la vie. Faute d'un meilleur terme on l'appelle "intuitif". Pascal, lui, a recours à un mot souvent utilisé par saint Augustin : le coeur.

"C'est le coeur qui sent Dieu, non la raison".

La raison est infirme car elle ne peut procéder qu'à partir d'un savoir qu'elle possède déjà. "Toute science est science de la science" dit Aristote en ce sens. La raison tire la conclusion à partir des prémisses. Cette conclusion est donc de la même nature que les prémisses : abstraite. "Il n'y a de science que de l'universel" dit encore Aristote.

Le coeur, c'est autre chose. il va immédiatement au vrai, sans l'avoir nécessairement déduit. Il reconnaît immédiatement le beau, sans s'en tenir forcément aux critères scolaires que l'on trouve dans chaque société et qui constituent le goût. Quand à l'homme qui découvre ce que Pascal appelle "la raison de Jésus Christ", c'est, toujours selon Pascal, celui qui sait rapprocher mille indices les unes des autres et dont la science provient non du raisonnement mais de la vie. L'évidence chrétienne nous donne une intelligence supérieure de la vie. La raison ne le comprend pas, mais le coeur le saisit, comme il saisit beaucoup d'autres choses. C'est parce que nous avons le coeur, cette intelligence immédiate, que nous ne sommes pas des handicapés de la vie.

D'où provient le lyrisme ? D'où vient l'éloquence ? On connaît la célèbre formule de Pascal : "La vraie éloquence se moque de l'éloquence". Le véritable lyrisme se moque des règles académiques qui sont censées nous permettre de produire un discours éloquent. La vraie éloquence procède de ce savoir immédiat, qui vient de l'esprit de finesse. Faire une part à l'éblouissement, savoir se lâcher dans l'admiration de ce qui n'est pas soi, céder à ce savoir immédiat du beau et du bien qui nous transporte, voilà le lyrisme.

Quant au romantisme... Difficile de le caractériser sans figures. Trop difficile à son sujet d'en rester à une idée, dont on pourrait toujours me reprocher qu'elle ne correspond pas à ce qu'est tel ou tel, étiqueté romantique.

Prenons deux images imprévues : Charles Maurras et Joss Beaumont le Belmondo du film Le professionnel. Deux romantiques assurément.

Le premier - Charles Maurras - l'est de naissance et de culture. Mais il se rend compte très vite de ce qu'il doit à son éternel "amour de l'amour" : une incapacité d'aimer, qui le dégoûte de lui-même et le mène, dans une confusion universelle de toutes choses, culminant dans la confusion de la vie et de la mort, à une tentation très consciemment repoussée de mettre fin à ses jours. "l'amour de l'amour TUE l'amour". L'amour qui est une complaisance dans le sentiment de soi nous rend incapable d'aimer, car l'amour véritable procède de l'oubli de soi. Bref l'amour, c'est l'inverse de l'amour de l'amour. Chez Maurras, la politique sera le moyen de manifester un amour vrai et désintéressé. Il a souvent répété qu'il était entré en politique comme on entre en religion : par amour donc. En embrassant une cause qui, le dépassant lui-même, était seule capable de l'accomplir par-delà ses contradictions, il a exorcisé les fantômes romantiques de son adolescence, inspirés par l'amour de l'amour.

L'amour est lyrique, comme le fut - antidote à son romantisme - le Maurras d'Anthinea ou des vergers sur la mer (ah ! Corps glorieux...). L'amour de l'amour est romantique et toxique. Vérifions-le par notre deuxième exemple.

Joss Beaumont ? c'est un personnage qui n'existe pas et cela facilite les choses quand on a à en parler. Voilà quelqu'un qui fait partie des services. Un fricoteur de la Françafrique à qui les Services demandent de "buter" un chef d'Etat africain. Est-ce parce que les chefs d'Etat africain sont toujours "blancs comme nègre" comme disait l'ineffable Omar Bongo ? En tout cas, le professionnel, par amour de lui-même, se met à idéaliser sa mission. D'une opération de basse politique destinée à défendre ce qu'on appelle toujours, sans jamais préciser, "les intérêts français", il fait un acte de service de l'humanité. Pendant ce temps-là, à Paris, le vent tourne. Plus question d'assassiner un homme qui, entre temps, a dû comprendre les... vrais intérêts français. Joss Beaumont est dénoncé par les siens... il fera du bagne etc. Par ce côté victime, il est sympathique (comme est sympathique la belle gueule de Belmondo). Mais sa vengeance le sera moins. Il aime trop son rôle et sa mission pour en rester là. il ira jusqu'au bout de lui-même... Il continuera envers et contre tous, alors que ce n'est plus d'actualité, il butera, quand même, le président africain, par un amour de sa mission qui n'est autre chose qu'un extraordinaire amour de lui-même. Au passage, il se venge de ceux qui l'ont donné. Pour ceux qui ne connaissent pas, je les laisse découvrir la fin... Et j'en reviens à mon propos : Joss Beaumont idéalisant sa mission est un romantique indécrottable.

Maurras a su convertir son romantisme (amour de soi) en lyrisme : l'admiration des belles formes qui font la beauté de l'être humain. Quant à Joss Beaumont, il a cru faire du lyrisme, alors qu'il n'était qu'un jusqu'au boutiste romantique, incapable d'une prise de distance avec sa mission du moment, forcément perdu par l'amour de lui-même.

Pour revenir à Pascal et conclure à partir de ces deux exemples, je dirais que l'esprit de géométrie met dans le même sac [qu'il nomme dédaigneusement "l'irrationnel"] le lyrisme antiromantique de Maurras et le romantisme pas très lyrique de Joss Beaumont. Ce faisant, et au nom même de cette confusion, il se ferme à ce qui fait la qualité de toute existence, ce savoir immédiat du vrai et du bien que l'on est capable ou incapable de traduire en actes. Seul l'esprit de finesse nous donne les clés de ce savoir. Seul l'esprit de finesse, celui qui sent Dieu, nous permet de ne pas confondre le lyrisme, qui naît de la perception de l'infini et le romantisme qui vient de ce que l'on se perçoit soi-même à l'infini.

1 commentaire:

  1. J'adore vos métaphores, Mr l'Abbé. Votre double cursus, comme vous le décrivez plus haut vous a assurément ouvert des voies peu communes dans le milieu tradi. Vous êtes un visionnaire, certes très intellectuel, mais tellement lucide!

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